‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 23 sur 116 · CHAPITRE II LES SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LES SENTIMENTS D'INCOMPLfiTUDE

Nous venons de voir un certain nomhre de malades qui pr^sentaient les symptomes neurastheniques les plus simples, des troubles de la digestion, de la fatigue, de Tinsomnie, puis nous avons vu survenir les accidents mentaux de Taboulie, de Faprosexie, de Tamn^sie continue, de Tinsensibilite morale. Cependant jusqu'ici les malades n*etaient pas consideres comme d^lirants, on ne parlait encore que de neurasthenic simple. II nous semble qu'il suflfit cependant de peu de chose pour compliquer a la maladie et pour determiner le debut des troubles proprement intellectuels. II suffit que Taboulie et Taprosexie soient assez fortes pour Mre senties par le sujet lui-meme, et pour determiner en lui des sentiments particuliers en rapport avec Tabaissement du fonctionnement cerebral. Voici, d'ailleurs, quelques exemples qui vont vous faire comprendre cette complication.

Observation i8. — Aboulie et sentiment d'inertie. — Trois g possesses y enffourdissemenl, aprosexie, sentiment de reve el sentiment d'etrangeti.

Cette jeune femme de 2^ ans, Dd..., pretend que ses parents ^taient tout a fait normaux : cela nous parait douteux, car elle a deux frferes qui ont deja presents des troubles de Tesprit, et elle-m6mc estatteinte d'une maniere assez grave. II ne nous suflfit pas de rcmarquer qu^elle est de famille israelite et de vous rappeler la predisposition evidente de la race israelite aux troubles mentaux ; il est probable que la predisposition a di^ s'accentuer dans cette famille, et qu'il y a des choses plus s6rieuses qu^elle ne le dit.

ABOULIE ET SEISTIMENTS D'AUTOMATISME 35

Quoi qu'il en soil, Dd... Alt une jeune fiUe nerveuse disposee, dit-elle, a des demi-6vanoiiissements avec ^touffements qui nous font penser a des angoisses. Elle n'eut pas de maladie s^ricuse avant son mariage, mais la premiere grossesse donna lieu a un ^tat delirant qu'elle explique raal, et qui devait ^tre analogue a Tctat actuel ; ce trouble guerit assez vite. La deuxieme grossesse, il y a un an, se passa bien sans incidents. Mais a la troisieme grossesse probablement trop rapproch6e de la pr^cedente, le delire recommeuQa. II n'a pas 6te arrets par raccouchement qui a eu lieu il y a trois mois, et voici Tetat dans lequel elle se trouve actuellement. « II lui semble, dit-elle, qu'elle ne se reveille pas bien, qu'elle reste lourde et engourdie. » Aussi elle prend pretexte de cet engourdissement pour renoncer a toute occupation, elle a renonc6 m^me aux lectures de romans qu'elle faisait autrefois avec plaisir, parce qu'elle ne comprend plus ce qu*elle lit, c'est Taboulie et Taprosexie que nous avons d6ja vues.

Mais voici oil T^tat s'aggrave, la malade sent son aboulie d'une maniere p6nible, elle ^prouve un sentiment d'ennui et d'impuissance, il lui semble qu'elle est incapable de tout, elle ne veut pas prendre son enfant dans ses bras, car il lui semble qu'elle le laissera tomber par terre. Les troubles de Tattention et de la perception donnent aussi naissance a des sentiments bizarres : non seulement il lui semble qu'elle n'a plus la force de penser ni de comprendre, mais elle trouve le monde etrange, drole, « c'est comme si je voyais les choses a travers un voile, dans un reve, c'est aussi comme si je voyais toutes choses pour la premiere fois, je reconnais bien les choses, mais elles ont un aspect etonnant comme si je ne les avais pas vues depuis tr^s longtemps. »

Voila une s^rie de sentiments bizarres que nous voyons pour la premiere fois, et qui vont singuli^rcment se developper dans les observations suivantes.

Observation 19. — Aboulie, sentiments d'automatisme. — Pridisposition familiale, trois grossesses, emotions, aboulie, aprosexie, sentiment de tristesse, d' indifference, sentiment de ne pas vivre, engourdissement cerebral,

Cette malade, en effet, va nous presenter les m^mes faits consid^rablement grossis. C'est une fenime de 32 ans Pot..., qui

:i(J LES SENTIMENTS n*INC0MPLl!:TUhE

arrive graduellement depuis deux ans a un etat psychasth^nique grave avec une foule de sentiments pathologiques pour nous tr^s int^ressants.

Sa mere avait un caractere inquiet dispos6 aux obsessions : il est Evident que dans certaincs families, Tetat psychasth^nique se prepare lentement au cours de plusieurs generations. La jeune fille regime a i3 ans d'une maniere normale, etait d'un caractere mclancolique, dispos^e comme sa ni^re a s'inquieter de tout tres facilement ; elle etait anemique, dysm^norrheique, presque toujours constip^e ; a 24 ans, elle eut une fievre typhoide assez grave que Ton note tres frequemment dans les antecedents des psychastheniques. Elle resta ensuite six mois tres faible et tourmentee par des idees noires, probablement analogues a celles qu*elle exprime aujourd^hui ; cependant elle se maria, et. sous Tinfluence ' de ce mariage qui fut heureux, elle eut six annees de tranquillite relative.

Quelque temps apres le troisieme accouchement, elle se trouva fatiguee et deux emotions successives assez insignifiantes contribu^rent encore a abaisser le niveau mental et a determiner les troubles qui se sont installes d'une maniere permanente. Elle s'est enfonce une aiguille dans le pouce et en a casse la pointe qu'elle n'a pu retirer de la petite blessure. II a fallu s'adresser a un chirurgien : la minuscule operation lui a semble formidable et Ta fortement bouleversee. Un mois apr^s, nouvel incident presque semblable : son mari, en ouvrant des huitres, a casse dans I'uned'elles la pointe de son coutcau. On n'a pu la retrouver et elle s'est figuree Tavoir avalee, ce qui lui a cause une peur aiTreuse. En somme, nous notons simultanement les causes physiques, un accouchement et la fievre typhoide, puis les causes morales, deux emotions de frayeur : nous constatons la reunion des deux influences qui determincnt les abaissements du niveau mental. Aussi la malade presente-t-elle vite Tetat mental psychasthenique avec aboulie, aprosexie, apathie complete, ennui de tout et indifTerence.

Get etat s*accompagne chez elle de sentiments extr^mement curieux : le premier, c'est le sentiment d'automatisme. « Tout ce que je faisest machinal, cela se fait tout seul, sans moi, je fais tout comme dans un reve, il me semble que je suis comme paralysee, et que j'agis tout de meme, mais d'une autre fagon qu'a Tordinaire » . Puis elle exprime un sentiment de Iristesse, de froideur ou de

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