‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 24 sur 116 · ABOULIE ET SENTIMENTS D'AUTOMATISME · texte numérisé non relu

ABOULIE ET SENTIMENTS D'AUTOMATISME

defaut d'6motIon que nous avons deja remarque : « Je voudrais pouvoir me desesp^rer, pouvoir crier de douleur, je sals que je devrais ^tre malheureuse et je n'arrive pas a Fetre. Je n'ai pas plus de plaisir que de peine, je sais qu*un repas est bon, mais je Tavale parce qu'il le faut, sans y trouver le plaisir que j*aurais eu autrefois, les joies ont fui et Ics chagrins aussi... J*ai ^te a un enterrement et je n'al meme pas su avoir de chagrin. »

Ce qui domine dans son 6tat mental, c'est un sentiment singulier de perte dc Texistence, de disparition de la vie, surtout de la vie morale. Voici quelques passages de la lettre qu'elle avail redigee pour nous expliqucr son etat : a Je ne comprends plus la vie, ni le monde, ni moi-meme, j*ai perdu toute conscience de mon etre... II me semble que je ne vis plus que mat^ricUement, que mon ame est separee de mon corps. Malgr6 tons mes efforts pour reagir, mon cerveau ne congoit plus les choses comme autrefois, si bien que j'en arrive a me demander si j'existe reellement. Quand ces sentiments me prennent, j'eprouve le besoin que les miens me caresscnt, afin de me persuader que je suis bien encore aupr^s d'eux. » 11 s'ensuit des crises de decouragement profond : « Pourquoi est-ce que je ne vis plus la vie de la meme maniere qu'auparavant,... enfin, c'est un mal indefinissable sans pour cela souffrir physiquement, car les quelques malaises que j'eprouve ne sont rien a cote de ces tortures morales, et je voudrais pouvoir souffrir. »

C'est sur ce sujet qu'elle revient tout le temps en insistant sur le sentiment de la perte de la vie, de la perte de la personne : c< Je me figure ne phis 6tre sur terre ; si je vis, je vis dans un autre monde... c'est la vie que je ne comprends pas, je ne puis pas me mettre dans la tete que moi et les miens nous, sommes vivants.... Je suis lasse d'une vie pareille, elle est si longue et je ne la comprends plus. »

Comment devons-nous interpreter de pareilles expressions? EUes mdritent vraiment d'attircr notre attention, car elles sont frequentes chez nos malades et se rattachent a tout un groupe de sympt^mes. Nombreux sont les malades qui nous disent avoir perdu leur moi, leur personne, leur vie, et il est bien probable que ce sentiment est au point de dispart de bien des delircs. Faut-il le consid^rer chez cette malade comme une obsession ? Pas precisement, car il n'y a pas encore la d'id<^e nette qui obsede la malade. Elle n'a pas de conception sur la vie et sur la mort ;

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elle ne formule aucune explication de soa ^tat. Ce n'est pas non plus tout a Tait un doute, une rumination mentale, car elle ne s'interroge pas sur ce point, elle ne cherche pas a raieux comprendre la vie. Sans doute, les obsessions et les interrogations pathologiques sont tout pr^s, et nous ne serions pas du tout surpris si^ dans quelques semaines cette malade commencait un delire du doute a propos de la rdalitc de la vie ou de Texistcnce du monde. Mais, actuellement, elle en est tout a fait au premier degr6, et elle se borne a constater les sentiments qu'elle eprouve en elle-meme.

Ces sentiments sont-ils des illusions, dcs resultats de quelque suggestion ? Mais cette femme n*a assiste a aucun ^venement oil soit pos^ le probleme de la vie ; on ne lui a jamais parle de cela. En outre, elle n'est aucunement hypnotisable ni suggestible : comment aurait-elle pu recevoir une pareille suggestion? Non, nous sommes disposes a croire que ce sentiment n'est pas secondaire, consecutif a une idee de la malade ou a une suggestion. Nous croyons qu'il est primitif et que d'une mani^re plus ou moins juste, il traduit a la conscience Tetat de Torganisme.

A quoi correspondent dc pareils sentiments ? En partie sans doute a Tetat de tout Torganisme, aux troubles de toutes les Tonetions. Vous savez que pour MM. Lange et James, les emotions ne sont que Texpression psychologique dcs modifications respiratoires, musculaires et vaso-motrices de tout Torganisme. En est-il ainsi chez cette malade et les sentiments singuliers qu'elle exprime ne sont-ils que la traduction des troubles visceraux? Cette aflirmation nous semble exageree et etroite. Sans doute ces troubles organiqucs existent chez elle, mais a un degre bien l6ger ; elle a surtout une constipation opiniatre avec colite mucomembr^neuse, elle pretend scntir des palpitations ct des arrets du coour. En fait le cccur bat a 76 pulsations par minute, le pouls a une tension de i5, la respiration est de 16 par minute, le graphique respiratoire ne presente pas grand'chose d*anormal. Peut-on dire que de la constipation suflit pour donner ce sentiment de Tabsencc de la vie ? Combien dc neurastheniques out de bien autres troubles organlques sans arrivcr a de tels sentiments. On pent dire que nous n'avons pas vu toutes les variations vaso-moiriccs qui doivent exister en vertu de la theorie, nous repondons que ce n'est plus la de la clinique, et que Ion n*a pas le droit de remplacer les sympt6mes manquants par des

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symptomes imaginaires inventus selon les besoins de la cause. En somme, nous ne trouvons pas de troubles organiques suffisants, pour expllquer a eux seuls de tels sentiments.

II faut faire une place aux phenomenes c^r(^braux : Les reactions musculaires respiratoires, vaso-motrices de Temotion, sont les consequences des modifications c^r^brales, et puisque les modi- Gcations c^rebrales sont en rapport avec les phenomenes psychiques, pourquoi ces phenomenes psychiques ne seraient-ils pas tout d'abord influences par les modifications cer^brales avant de ressentir le contre-coup des modifications organiques ?

Un point tres important, c'est que ces modifications c6r6brales qui determinent de pareils sentiments, ne semblent pas etre du meme genre que celles qui determinent les anesth^sies chez les hystcriques. L'engourdissement cerebral est tres loin de se traduire toujours par Tanesth^sie. En effet, ici on n'en trouve pas trace, et c'est meme une surprise clinique que de ne pas trouver d*anesthesie dans des cas semblables. Les malades nous repetent qu'ils nc se sentent pas eux-memes, quails ne sentent plus le contact des objets, qu'ils voient en travers d'un voile, on est tout surpris de ne trouver cependant chez eux que des diminutions legeres souvent insignifiantes des diverses sensibilites, diminutions dues evidemment a leur peu d'attention. Ici,'raBslhesiometre nous donne 32 au poignct droit, 33 au poignet gauche, 47 a la face externe de la cuisse droite, sur un point de la peau que la malade disait engourdi, au m^me [endroit de la cuisse gauche 43, ce sont des chilTres^ a'peu pres normaux. L'acuit^ visuelle est normale, le champ visuel 'tres large. Si I'audition est diminu^e a droite, c*cst a la suite d*une ancienne otite, elle est normale a gauche. On ne saurait assez r^p^ter que le trouble mental des psychasth6niques n'est pas le meme que celui des hysteriques, et qu'il ne se traduit pas par des anesthc^sies psychiques du m^me genre.

L'engourdissement du cerveau,'qui est ici g6n6ral, n'amfene pas le retr^cissement du champ de la conscience, maisbien une reduction gen^rale dans la perfection des phenomenes psychologiques. Les observations prec6dcntes, ajout^es^a celles-ci, nous montrent que ce qui disparait en premier lieu c'est la volonte, Tattention, les sentiments lies au present ; nous vous proposons d*appeler ces facultes les fonctions du reel; nous vous proposons aussi d'appeler tension psychologique le degrc de perfection qu*atteignent les

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operations psychologiques quand elles s'approchent oa s'eloignent de ces fonciions du r^el. On peut done dire que ces 6tats maladifs sont caraet^ris^s par un abaissement de la tension psychologique avec perte des fonctions du reel. C'est cette perte des fonctions du reel qui se traduit ici par un sentiment de perte de la vie, ou du moins de perte de la vie reelle.

Cette malade n'a pas tout a fait justifie nos previsions, elle n^est pas tomb^e dans le delire du doute et dans les obsessions coninie nous le craignions. En somme, le traitement n'a pas 6t6 fort difficile et a amenc^, en six mois, une gucrisou complete. Nous vous faisons remarquer Teffet singulier des purgatifs ; apr^s chaque purge Dd... retrouvaitmomentanementle sentiment de son activite et de sa vie. Cela montre bien Tinfluence de la constipation, en pareils cas, et de Tauto-intoxication qui en r^siilte sur ces ctats analogues par bien des points a la confusion mentale. La reprise de son travail que nous avons exig^e, les efforts d'attention que nous dirigions ont peu a peu d^termin<^ une ascension du niveau mental. Comme nous Tavons observe souvent, la gu^rison n'a pas ete progressive ; mais elle s'est faite par des oscillations. Le malade retrouvait par moment le plaisir de la vie, et tremblait que ce plaisir ne lui <^chappat, puis elle s'engourdissait de nouveau. Elle semble maintenant parvenue a un ^tat stable oil elle a oublie ses tourments precedents. Esp6rons que la prochaine crise determinee par quelque fatigue ou quelque Amotion pourra 6tre longtemps retardee.

Observation ao. — Sentiment de d^personnalisation. — HeredilealcooUque, mdre obsedee, accouchement, sentiment d*etrangete, de. perte de la personne, de reve, d'irreeL

II y a quelqucs annees deja nous avons insists sur un sentiment bizarre qu'ont certains malades d'avoir perdu leur personnalitc. Nous vous prions de rcvoir les deux observations de Bei... et de Ver... dans le second volume des Nevroses et idees fixes*. A ce moment nous considerions ce symptome isolement, nous voudrions aujourd'hui, puisque Toccasion se presente de nouveau de

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