‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 26 sur 116 · I. Ball. Revue scientifiques , 1888, II, p · texte numérisé non relu

I. Ball. Revue scientifiques , 1888, II, p

a. Krishaber. De la nevropaihie cerebro-cardiaque, 1878.

42 LES SENTIMENTS O'INGOMPLETUDE

Congres de psychologic et admettait la denomination de Krishaber *.

Nous ne croyons pas qu'il y ait lieu d'admettre une nevrose sp^ciale pour ce sympt^me. D'ordinaire ce n'est la qu'un symptome et qu'une phase de la maladie, la jeune fille Bei... que nous vous decrivions, II y a trois ans, a vers^ completement dans le delire du doute et dans les obsessions de scrupule. Le sentiment de la depersonnalisation n'est, a notre avis, qu'un sympt6me et une phase dans Tetat psychasth^nique.

II est evident, conime le disait M. Bernard Leroy, que ce phenomene se rattache a tout un groupe de sentiments, il se rapproche des sentiments d'absence d'existence dont nous venons de voir un exemple, des sentiments d'automatisme, du sentiment d'6trangete,du sentiment de « jamais vu uqueTon retrouve chezles memesmalades. II est clair aussi qu'il s*agitlade sentiments inteilectuels qui accompagnent la modification de Tactivitii c^rebrale et qui sont determines par elle. Nous continuous a croire, comme nous Tavons dit a propos de Bei... et de Ver..., que le degre de Tactivite synthetique de Tesprit joueici un grand role. Mais nous ajoutons maintenant quelques notions sur la hierarchic des phenom^nes psychologiques, et sur le degre considerable de tension psychologique qu'exigent les fonctions du reel. Ces malades ayant une tension psychologique insufiisante n*ont plus le sens de la realite, ils ont des phenomcnes psychologiques moins complexes, ^moins synthetis^s que ceux qui nous mettent en rapport avec le reel. Ils ont done un sentiment fondamental de reve, d^irr^el. C*est la ce qu'ils traduisent suivant leurs preferences en un sentiment de ne pas vivre ou en un sentiment d'avoir perdu leur personnalite.

Observaiion ai. — Sentiment d'automatisme. — Aboulie, sentiment d' inspiration etrangere.

Notre diagnostic n'est pas encore tres forme a propos de ce pauvre garcun, Je..., age de 29 ans, ou plutot sa maladie mentale n'est pas encore bien caracterlsee. Restera-t-il simplement

I. Bcrnard-Leroy. DSpcrsonnalisalion, comptcs rendus du Congres do Psychologie de 1900, p. ^8a. Cf. le premier volume de cet ouvrage, p. 3o5. (Paris, F. Alcan).

SENTIMENT D'AUTOMATISME — SENTIMENT D'INQUIETUDE iS

un psychasth^nique avec obsessions scrupulcuses ou devlendrat-il UQ deliraat systematique, un persecute ? Pour le moment, il est impossible de le dire avec nettete, car il pr^sente simplement des sentiments d'automatisme qui existent au debut de Tune ct de Tautre maladie.

Le pfere s'est suicide, la mere semble etre a peu pres uormalc. L'enfant fut toujours violent et peu maitre de lui. II y a six mois, a la suite d'une crise, il fut arrets et condamn^ a deux mois de prison pour coups et blessures. II fit ses deux mois de prison, puis se trouva sans ressources, il alia chercher du travail en An* gleterre et eut plusieurs mesaventures qui contribuerent a abaisser encore son niveau mental.

Actuellemeut, il se sent malade et voici de quoi il se plaint. II sent qu'il est incapable de travailler et cependant il voudrait Ic faire pour soutenir sa mere et ses socurs. II sent qu'il n'est le maitre ni de ses actions, ni m6me de ses pens^es. a Par moments, dit-il, il me semble que ce n'est plus moi qui agis. Mes jambes et mes bras marchent tout seuls..., je sens fort bien la difference, il y a des pensees qui sont a moi et d'autres qui ne sont pas a moi. La pensee me vient, je ne sais pas d*ou, sans que ce soit moi qui pense ; elle m'est comme inspiree. »

On constate des paroles de ce genre chez des hyst^riques qui ont des actions vrniment automatiques et subconscientes, mais il n'y a ici aucun symptome d'hysterie, ni aucun fait de veritable subconscience. II se rapproche plutot des malades dont parlait M. Seglas qui ont de la parole interieure par automatisme des images kinesthesiques du langage. Mais il faut remarquer que chez lui le sentiment d'automatisme, le sentiment d'inspiration ^trangere n'existe pas seulement dans le langage et les idees, qu'il se retrouve dans tous les mouvements et dans toutes les actions. II nous semble plus naturcl de le rattacher aux fails precedents de depersonnalisation et d'en faire un sentiment qui accompagne TinsuiBsance (le Taction et Taboulie.

Observation 32. — Sentiment d'inqui^tude. — Pere suicide, accouchement, aboulie, decourageinent, senliment d'avoir oublie quelque chose,

De pareils sentiments presentent beaucoup de variet^s, nous

4i LES SENTIMENTS D'INCOMPLETUDE

les verrons devcnir tres remarquables chez les grands malades parvenus aux phobies et aux obsessions. Nous ne consid^rons maintenant que les cas ou ils restcnt encore isol^s.

Voici une femme de 35 ans, Lobd..., qui est curieuse par la fagon dont elle sent son aboulie. Son p^re ^tait alcoolique et s*est suicide. La nialade, mariee tresjeune, eut un enfant a i8 ans; les couches furent tres mauvaises et jamais elle ne s'en remit completement. Depuis ce moment elle est neurasth^nique avec des periodes de remission et d'autres d'aggravation. Ce qui domine dans son ^tat c'est le mal de tete continuel^ au vertex et au-dessus des yeux, et un 6tat d'aboulie considerable. Elle insiste sur des sentiments qui Tenvahissent sans qu'elle puisse s*en debarrasser quoiqu*elle les trouve absurdes: un ennui mortel que rien ne pent distraire, un sentiment de d^couragement, comme si elle n*avait plus jamais rien h esperer, une sorte d*agitation inqui^te qui la tourmente continuellement. « C*est comme si je n'avais pas termine une besogne, comme si j'avais oubli^ de faire quelque chose, comme si j'avais un devoir pressant a remplir. » Nous vous prions de preter quelque attention a de tels sentiments, ils sont des plus frequents chez les scrupuleux et sont le point de depart d'une foule d'obsessions. Ce sont des sentiments d'inachevement, d*imperfection et si vous nous permettez ce barbarisme qui rend bien notre pensee des sentiments d'incompletude,

Cette dame ne d^passe guere ce stade des sentiments d*incompl6tudc, elle commence un pen les peurset les idees obs^dantes. Ainsi elle a une gene a la base du nez et s'en preoccupe toujours. Elle pretend qu'une grand*mere aurait ^te guerie d*un etat m6lancolique par un fort saignement de nez et elle r6ve d'avoir une h^morragie nasale semblable. L'idee est peu tenace, nous en sommes encore aux sentiments qui accompagnent Taboulie.

Observation aS. — Aboulie, inquietude.

L'inquietude, le mecontentement, le defaut du sentiment de satisfaction qui accompagne Taccomplissement complet d'une action est un sentiment tout a fait banal chez les abouliques; il suflfit d'en choisir quelques exemples. Voici une jeune fille de 20 ans, Bai..., toujours paresseuse, incapable de travailler comme elle le voudrait, qui se rend malheureuse par ses inquietudes perpe-

SENTIMENT D'lNQUt^TUDE Vo

tuelles; elle a le degoi!it de tout et ne peut s'intdresser a rien d'une maniere complete ; il lui semble toujours que son action ou son plaisir ont ete insuflSsantd, incomplets.

Ce sentiment est-il une illusion ? La question deviendra quelquefois difficile a r6soudre quand nous le verrons chez les grands obsed^s qui au sentiment vrai ajoutent beaucoup d'exag^ration maladive. Ici, le sentiment est malheureusement tr^s juste, il est vrai que cette pauvre fille ne fait rien de bien, que si on ne la secouait pas, elle resterait toujours dans son lit ; il est bien vrai qu'elle ne sait meme pas s*amuser. Le sentiment n'est ici que la traduction de T^tat d*aboulie.

Observation a4. — Neurasthenie constitutionnelle. — Antecedents hereditaires, crises de fatigue^ epuisement,donlenrs de tite, sentiments de ddpersonnatisation, de domination, d' inquietude, de crair^tes.

Ce cas est d^ja plus complexe et se rapproche des troubles emotionnels diffus que nous ^tudierons dans une prochaine le^on. Cependant comme ces troubles sont faibles et que ce qui domine c'est encore Taboulie et les sentiments d*incompl6tudc qu'elle entraine, nous le rapprochons aujourd^hui des cas pr6c6dents.

Cette pauvre femme, agde de 38 ans, Brk..., qui en r^alit^ souffre d*une maniere ou de Tautre depuis sa jeunesse, a h^rit^ sa maladie de ses parents du cote maternel. Le p^re 6tait assez raisonnable et ne buvait pas; la mere 6tait une nerveuse, inqui^te; une tante maternelle a eu un delire m^lancolique chronique et est morte dans un asile; le grand-p^re maternel obs6d6 hypocondriaque croyait toujours qu'il mourait : la predisposition h^reditaire est ici bien nette.

Cette femme a toujours 6t^ maladive : an^mique dans sa jeunesse, elle a eu a la suite d*un choc une osteite tuberculeuse de Tos iliaque gauche qui a d^ja ^t^ operee plusieurs fois et qui laisse une fistule bien difficile a fermer.

Sous ces influences, elle a toujours ete une faible, une epuis^e et a presque constamment presents a un tres haut degr^ les symptomes de la neurasthenie : estomac excessivement susceptible qui souffre pour le plus leger changement de regime, alternatives

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de constipation et de diarrhee, faibles'ses ^normes et surtout fatigues curieuses.

Nous voudrions insister sur des crises de fatigue qu'elle pr^sente et qui sont remarquables. Ces crises sont annonc^es plusieurs jours d'avance par des douleurs sourdesdans le ventre, Testomac et les jambes ; la digestion gastrique et intestinale se trouble compl6tement. On serait port^ a dire, comme plusieurs auteurs rent derit a propos de T^ptlepsie, que ce sont ces troubles gastriques et intestinaux qui d^terminent une intoxication c^r6brale et qui amenent a leur suite les accidents suivants. II est fort vraisemblable que Tauto-intoxication consecutive a ces troubles gastriques joue un role considerable. Mais en voyant la p^riodicite de ces phenomenes d'insuffisance digestive, nous sommes disposes a consid^rer ces insuffisances gastriques et intestinales comme le premier sympt6me de la crise d'insuffisance nerveuse, comme une sorte d'aura. Quoi qu'il en soit, la malade cesse peu a peu de pouvoir faire aucun mouvement : elle est epuis^e, incapable de remuer de son lit, elle reste couchee immobile dans Tobscurite et pour rien au monde ne consentirait a se deranger. Elle ne veut agir, ni pour boire, ni pour manger, il lui faut I'inertie complete. Cette inertie est en disaccord avec le caractere ordinaire de la malade qui est une inquicte et une agit^e ; nous ne la croyons pas en rapport avec une id^e comme cela pent arriver chez d'autres malades, mais nous la consid^rons comme une exag^ration de Tepuisement nerveux habituel. D*ailleurs, dans ces p^riodes de fatigue accablante, I'etat mental change entierement. La malade se sent remarquablement calme, elle n'a plus aucune de ses agitations, de ses inquietudes ordinaires, elle nc pense a rien et ne se pr^occupe de rien. a C/est un bien-etre qui me prend, il me semble que par extraordinaire, je suis entierement heureuse. »

Remarquez en passant ce singulier sentiment de beatitude dans une p^riode d'epuisement nerveux ; le fait est loin d'etre inconnu. On le retrouve dans des catalepsies hysteriques, dans les extases, dans certains evanouissements; on le signale meme dans certaines agonies a Tapproche de la mort. Ce fait que nous ne pouvons discuter entierement ne nous sugg6re-t-il pas quelques doutes sur les theories de T^motion qui rattachent la joie a un sentiment de Texaltation de toutes les fonctions organiques, musculaires, respiratoires, cardiaques ?

SENTIMENT D'lNQUlfiTUDE 47

Chez cette malade, la crise de fatigue ^normedure deuxou trois jours, puis Brk... se releve, reprend quelque activity, mais aussi elle retrouve son 6nervement et son inquietude. « Je n'ai plus le m^me sentiment de bonheur, Tinqui^tudc revient. »

Ce qui determine cette inquietude, e'est un ensemble de sentiments relatifs a sonactivitequ'elle appr^cie d'une mani^resinguliere. D'abord elle se sent bizarre, drAle, il lui semble qu'elle n'est pas (( elle-meme d'une fagon naturelle ». Ce sentiment n'est pas eomplet, il n'est que passager, mais il determine souvent une gene considerable. C'est le debut du sentiment de d^personnalisation. Elle trouve aussi que « le monde est dr6lement fait..., qu'il est singulier, qu'il est d^goilktant...)), c'est le meme sentiment encore faible appliqu6 a la perception exterieure. Ce qui la frappe surtout c'est un sentiment d'automatisme : elle ne sent pas qu'elle fasse ses mouvements et ses actes elle-m^me : « J'ai perdu la liberty, je ne fais pas ce que je veux, mes mains agissent toutes seules... puisqu'elles agissent sans moi, songez done a ce qui pourrait arriver si le Diable les faisait agir a ma place, il me ferait faire des crimes horribles contre les petits enfants. » Elle nous dit cela en riant comme une supposition bizarre, mais, si vous songez a d'autres malades qui sont venus nous le dire serieusement, vous comprenez comment des d^lires vont prendre leur origine dans ces sentiments d'automatisme si importants et si pen Studies.

Elle se plaint aussi qu'elle a cess^ d'etre affectueuse, qu'elle 6tait capable d'aimer autrefois et que maintenant elle n'aime plus personne. C'est un sentiment d'insuffisance, d'incompletude comme nous disions. II lui semble qu'elle n'agit pas bien, ne fait rien jusqu'au bout, ne termine aucune action ; cela la m^contente, la tourmente et contribue encore a former cet ^tat d'inqui^tude g^n^rale qui n'est qu'une somme de sentiments d'incompl^tude. 11 en r^sulte que, malgre elle, Tinquietude lui inspire des peurs pour Tavenir ; elle vit dans une « attente perp^tuelle, comme s'il allait toujours lui arriver quelque chose de remarquable... » Cette inquietude la pousse aussi a examiner sa conduite pour chercher ce qui la justifie. « Je n'ai pourtant rien a me reprocher, je sais trop bien que je ne pourrais pas supporter le moindre remords et je me surveille assez pour ne pas en faire naftre et il me semble toujours que je dois faire quelque chose.)) Vous voyez que cette maladie est tout pres de se compliquer. 11 faudrait

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maintenant peu de chose pour faire naitre les interrogations et les obsessions scrupuleuses.

II faut ajouter tout un groupe de sentiments qui ne sont qu'esquisses chez cette malade. Bien qu'elle pr^tende n'aimer per- Sonne, elle ne peut souffrir d'etre isolee, elle souhaite constamment qu'on Taime, qu'on la soigne, qu'on la cajole. « Elle aurait besoin de quelqu*un qui s^occupe d'elle constamment, ce serait si bon de se laisser conduire. » Ce sentiment est a notre avis extr^mement frequent chez les psychastheniques. Nous avons rarement Toccasion de vous le montrer parce qu'on est peu dispos6 a le consid^rer comme une maladie. Mais nous devons vous le signaler puisqu'il va devenir la source des obsessions amoureuses dont vous verrez plus tard la grande importance.

Nous allons tacher d'arr^ter cette pauvre femme sur cette pente glissante ; un traitement reconstituant, un peu de repos nous semblent n^cessaires. II y a ici une indication dont il faut tenir compte ; nous n*aimons pas cette fistule qu'elle a a la hanche et qui suppure continuellement, c'est une cause 6vidente d'affaiblissement. Nous demanderons au chirurgien s'il ne serait pas possible, par une operation simple, d'ameliorer cette tuberculose locale qui en somnie ne semble pas bien dangereuse, puisque depuis quinze ans elle n*a pas ^volue davantage.

Observation a5. — Sentiment de rdve. — Accouchement el emotions, aboulie, sentiment d' imperfection, doutes,

Vous retrouviez chez cette jeune femme, Xya..., ag^ede35ans, des ph^noraenes d6ja connus qu'il suffit de rappeler. Parmi les antecedents h^r^ditaires nous comptons simplement quelques personnes nerveuses. L'enfant etait douce, timide, sans volont6, elle eut a plusieurs reprises des crises de scrupule a propos des confessions. Marine a 24 ans, elle eut de tristes debuts dans son menage et perdit successivement ses deux premiers enfants. Le troisieme vient de naitre, il y a dix mois, dans de bonnes conditions; il parait robuste et nous pouvons esp^rer qu*il sera facile a clever.

Mais la pauvre femme d^ja fatiguee par Taccouchement a et6 terrorisde par la pensde des soins qu'il fallait donner a cet enfantpour qu'il ne mourQtpas comme les autres ; elle s'est ^puisee

SENTIMENT DE niiVE 49

a des soins aussi minutieux que ridicules et elle est tombee peu ii peu dans ud ^tat de depression mentale.

Elle n'est plus capable de se decider pour ricn ; Tindecision etait surtout grave au ddbut pour tout ce qui concernait Tenfant, puis elle s*est etendue a toutes les choses du manage. Fait-elle quelque chose, Taction lui semble incomplete, imparfaite, pas (inie. Les biberons n'^taient jamais assez propres et maintenant le lit n'est jamais assez bien fait ni son jupon assez bien attache.

Elle n'en est pas encore a ce degre de la maladie oil nous verrons les actes se repeter indefiniment : la malade constate simplement ce sentiment de mecontentement et, pour ne pas Teprouver, elle pr^fere ne jamais agir. Ce sentiment s'^tend ^galement aux perceptions, il lui semble qu*elle per^oit d'une mani^re incomplete et qu^elle est constamment dans un etat de reve. Quand elle est dans cet ^tat de reve, elle digere tres mal et a des renvois acides. Au contraire, quand elle est distraite, amus^e, c'est-k-dire quand sa tension nerveuse est un peu relev6e, elle digere sans s'en apercevoir.

Cet etat de depression et de r^ve a diminu6 depuis qu'elle a quitte son pays oil Tenfant est rest^ pour venir nous consulter a Paris. C'est Teffet habituel du changement, mais nous croyons cependant qu'il y a la unc indication. C'est T^ducation de Tenfant qui 6puise cette pauvre femme ; la pens^e de la mort des deux autres lui cause une apprehension continuelle et lui fait exag^rer des soins deja p^nibles : puisqu'il a ete possible de la s^parer quelques jours de Tenfant ne pourrait-on pas, comme on Ta fait deja, confier cet enfant a la grand*mere pendant un temps plus long et laisser la malade se reposer. On ^viterait peut-etre ainsi que cette depression nerveuse et ces sentiments d'incompletude n'amenent des manies mcntales et des obsessions qui nous paraissent etre bien prochcs.

Observation a6. — Rhinorrh6e. — fJlat psychaslhenique, obsession

de honte,

Voici une jeune fille de 23 ans, Gay..., qui entre autres troubles pr^sente depuis Tage de 17 ans, un symptome singulier. Depuis quelque temps deja nous cherchions Foccasion d'attirer votre attention sur ce point, car il y a la le point de depart d'etudes curicuses.

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Ce sympt6me c'est tout simplement une sorte de' rhume de cerveau. De temps en temps, tous les quinze jours ou toutes les trois semaines en ce moment, autrefois beaueoup plus souvent, cette jeune fille est prise le matin en se rcveillant d*un grand rhume de cerveau, mais ce rhume a des caracteres bizarres. Des le d6but, il y a un fort mal de tete surlout dans la tempe gauche, une g^ne avec chalouillement, dans la narine gauche, dans Toreille et dans la gorge, quelques picotements aux yeux, la malade ^prouve le besoin d'^ternuer, elle se mouche pour faire cesser la gene. Au debut les secretions sont peu abondantes et un peu ^paisses, mais en quelques heures elles augmentcnt et Teau se met a couler du nez, veritablement comme d'une fontaine. On pent recueillir le liquide, non plus dans des mouchoirs, mais dans des verres. Elle a bien voulu en recueillir pour nous une certaine quantity ; la quantity rccueillie dans une heure a 6te de 3o centimetres cubes ce qui donnerait 600 centimetres cubes en 24 heures, plus d'un demi-litre. On comprend, comme le disent les malades, qu'ils mouillent des mouchoirs comme si on les trempait dans une fontaine. Chez celle-ci Tecoulement ne dure guere plus d*une journc^e, le sommeil vicnt dif&cilcment la nuit suivante et arrt^te Tecoulement qui, au moins actuellement, n'existe plus le lendemain.

Nous avions raison de vous dire que c'^tait un singulier rhume de cerveau. La rapidity de revolution, Tabondanceinvraisemblable de la secretion, la limpidity de ce liquide qui est comme de Teau pure, Tabsence de mucosites purulentes, la guerison sans passer par les modifications dela secretion, par r^paississementgraduel, le dess^chement du mucus, tout ccla distingue cette aRection du coryza vulgaire. Ajoutez aussi que ces crises reviennent regulierement sans causes provocatrices suflisantes depuis plus de six ans et vous comprendrez qu*il s'agit la d'un trouble tout special.

L'altention des sp^cialistes des voies nasales est attiree sur ce phenomene depuis quelque temps. L'un des premiers travaux qui Fait signale est celui de Bosworth, dans son Traite des affections du nez, public a New- York en 1889 : il Tappclle hydrorrhea nasalis, D'autres travaux decrivent des ph^nomcnes analogues sous le nom de rhume des foinsy de coryza {*aso-moteur, de rhinorrhee. Nous citerons le travail de Beard, en 1876, puis plus r^cemment celui de Glascow, celui de Garel, « Le rhume des foins, 1899 », ceux de Lermoyez, 1899, ^^ Saint-Clair-Thomsou,

RIHNORnHeE 51

Londres, i8gg, « ecoulement dii liquide c6r^bro-spinal par le nez » et surtout le travail a notre avis remarquable de M. le D' Nattier en collaboration avee M. Tabb^ Rousselot, travail du laboratoire de laryngologie du College de France, qui a pour titre : « la rhinorrh6c exclusivement symptomatique de neurasthenic », public dans le journal La Parole^ en plusieurs articles en 1900. C'est d'apres ce travail trfes complet que nous discuterons quelques points de cette affection singuliere.

i^ De quel liquide s'agit-il ? qu'est-ce qui s'^coule ainsi par le nez ? Nous avons pri^ M. Lacroix, interne en pharmacie du service, de faire Tanalyse de la petite quantity qui a ete apport^e. Voici les principaux r^sultats de cette analyse. La density est de 1,007. La density observ6e par les auteurs a varie de i,oo3 a i,oi5. C*est done un liquide tres pen dense en g^n^ral. La );6action etait neutre, on y trouvait des traces de phosphates alcalins, une proportion assez nette de chlorure, 9'^'",3 par litre, des traces assez nettes d'albumine: la reaction de la mucine.

D'ou peut provenir un liquide serablable? Nous nous trouvons en presence d^une hypothese indiqu^e vaguement depuis longtemps et surtout d^velopp^e dans le travail de Saint-Clair-Thorason. II s'agirait de liquide cerebrospinal capable de franchir les parois du crane au niveau de Tos ethmoide et de s^ecouler par le nez. L'auteur anglais cherche a expliquer ce passage par diverses hypotheses : il admet en definitive un meningocele congenital situe au niveau de la lame criblee de rethmoi'de et se rompant dans le nez sous un exces de pression. Cette hypothese expliquerait selon lui le debut par le mal de tete et son soulagement apres I'ecoulement. Cette theorie n'a rien d^absolument invraisemblable ; plusieurs auteurs comme Schwalbe, Key, Retzius, ont montre qu'il pouvait y avoir des voies de communication entre Tespace sous-dure-merien et les fosses nasales par les gaines nerveuses et le reseau lymphatique. Recemment M. Sicard publiait a ce propos quelques experiences demonstratives dans la Presse Medicnle du 7 fevrier 1900. Apres avoir pratique sur le chien une injection sous-arachnoi'dienne, d'encre de chine, il a pu constater que la lame criblee de rethmoi'de etait traversee et que Ton retrouvait les particules noiratres au-dessous de la muqueuse des cornets supericurs.

Cepcndant si cette theorie est possible, elle est loin d'etre demontree; la composition chimiquc n'est pas demonstrative, la

5^ LES SENTIMENTS DINCOMPLCTUDE

presence de la mucine qui est constante dans toutes les observations se rattache bien plut6t aux secretions glandulaires nasales. II n*y a pas de traumatisme, de pression enc^phalique capable d'expliquer une transsudation aussi considerable. Enfin Texamen des fosses nasales montre que le liquide sourd au niveau de Tostium frontale qui fait communiquer les fosses nasales avec le sinus frontal.

C^est a ce niveau et a ce niveau seulement que Ton trouve des alterations de la pituitaire qui parait enfiaminee, enfin les douleurs accus^es par les raalades au niveau de Tangle interne de Toeil, toutes ces remarques conduisent a penser que le liquide provient tout particulierement des sinus frontaux. La seconde hypothese est done qu'il ne s'agit. pas de liquide c6phalo-rachidien, mais d'up liquide s6cret6 par les glandes nombreuses qui tapissent les sinus frontaux plus d^veloppes chez quelques malades. II y aurait la un trouble bizarre de la secretion de ces glandes analogue a ce que nous avons observe dans la photophobie ou il y a larmoiementy oed^me, ^coulement d^eau par le nez.

Sous quelle influence se fait maintenant cette s^cr^lion anor* male? On a beaucoup parle naturellement de petites lesions des fosses nasales, des polypes, etc. M. Nattier, dans une douzaine d'observations, montre que ces causes sont ou imaginaires ou insignifiantes. II est plus probable quHl s*agit d'un trouble nerveux en rapport avec une excitabilite particuliere des filets du nerf maxillaire (Lermoyez). Mais ce trouble nerveux lui-m^me d'oii provient-il? C'est maintenant qu*il nous faut revenir a Texamen de ces malades. Yous trouvez chez eux toutes sortes d*autres troubles nerveux : la c6phal6e, la toux, la sth^nose nasale, le stridulisme, Tasthme, Tanosmie, les troubles oculaires et auditifs, la dyspepsie, la constipation, les fatigues, les insomnies, etc.

Notre malade pr^sente un grand nombre de ces signes. Mais elle pr^sente au plus haut point quelque chose d^^galement int6ressant ; ce sont les troubles mentaux. G'est une aboulique, une timide, une inquicte. Elle a au plus haut degre la honte d*elle* mcme, et se croit toute autre que les autres. Elle a des troubles de perception et se plaint du voile qui la s^pare des choses. En un mot nous retrouvons chez ces malades les symptomes neurasth^niques, comme dit M. Nattier, ou plutot, comme cela est visible dans ce cas, les symptomes psychasth^niques.

Les troubles secr^toircs et vaso-motcurs par exces ou par d<5-

RHIXOURHIlE 53

faut sont extremement frequents dans T^puisement nerveux. II sufEt de citer les sueurs ou la s^cheresse de la peau, la sialorrhee, la gastrorrh^e ou Tatonle gastrique, la diarrh^e ou la constipation. A cot^ de cette rhinorrh^e nous avons pu placer deja devant certaines photophobies avec larmoiement, certains cas de sialorrh6e chez des n^vropathes qui pr^sentent une secretion invraisemblable de la salive. Nous avons connu de veritables m^trorrh^es ou les femmes perdaient par le vagin des quantit^s de liquide ^norme « comme dans Taccouchement ». Certaines diar* rhees s^reuses, ce que Lasegue appelait po^tiquement « la pluie intestinale »,sont du m^me genre. Le mecanisme intime de ces phenomenes se rattache aux troubles vaso-moteurs sans qu*il soit explicable dans tons ses details. II semble probable que Texcitation de la region ou que Tattention portee sur la region y joue un role. Le rhume des foins a peut-etre une explication de ce genre, mais il est certain que ces troubles se rattachent a des maladies g^n^rales du systeme nerveux plutot qu'a des maladies locales et que le traitement doit 6tre dirige dans ce sens. Noustenions a ce propos a vous faire remarquer chez cette malade la coincidence frappante entre les phenomenes de rhinorrh^e et le d^veloppcmcnt des sentiments dUncompIetude lids 5 Taboulie.

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