‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 54 sur 116 · Cf. premier volume de cet ouvrage, p · texte numérisé non relu

Cf. premier volume de cet ouvrage, p

LAGORAPIIOBIE 203

chute a donne.Ia forme a la phobie, parce qu'elle avail deja atiir6 I'attention sur la marche et par consequent rendu difficile cette action particuliere. Vous voyez done que dans ce cas Tagoraphobie n*est qu'une forme de la peur banale d'un accident.

II en est de m^me dans le cas de cette femme, Bew..., ag(^e de 29 ans, que nous rapprochons du malade precedent. Elle n'a comme antecedents hcr^ditaires qu'une tantc hysterique ; nous devons remarquer que dans sa jeunesse, elle etait sujette a des absences qui nous font un peu penser a Tepilepsie et vous savez que nous insistons toujours sur ce rapprochement. A Tage de 22 ans, etant marine depuis six semaines, elle eut a soigner son mari dans des conditions tres ^mouvantes : en traversant une chaussee, celui-ci s*etait fait renverser par une voiture et avait eu le crane Guvert, il resta sans connaissance pendant six semaines et sa femme le crut definitivement fou. La fatigue, causae par un traitement aussi prolonge qu'elle dut faire seule et sans aide, vint s'ajouter a Temotion ; elle prit la terreur de la rue, parce que son attention avait ete attir6e sur un accident survenu dans la rue. Elle reconnaft que pendant longtemps elle pensait a Taccident de son mari, des qu'elle cherchait a traverser une place. I.a marche en devenait done plus compliqu^e et par la mcme de plus en plus difficile. Quand la fatigue amena Taboulie, Ics ph^nomenesde derivation et les angoisses commencerent et ces phenomcnes ont pcrsiste avec une intensity variable depuis sept ans.

II suffit d\in mot pour vous montrer que la maladie a la m6me forme chez cette femme de 3o ans, Lf. .. Son esprit semble avoir ete alTaibli surtout par une violente fievre typhoVde a Tage de 22 ans. C'est a partir de ce moment quVlle eut, dit-elle, des Amotions trop vives, des battements de coeur exageres. II y a un an, elle ramassa sur le trottoir sa sa3ur qui venait de tomber du haut d'une Achelle et qui s'etait casse le bras. L'^motion qu'elle eprouva alors se reproduisit d'une maniere systematique toutes les fois qu'elle sortait dans la rue : les angoisses survinrent et la voici qui refuse de sortir de sa maison.

Nous pourrions vous presenter ainsi un tres grand nombre d'agoraphobes, et vous remarquez avec quelque etonnement en voyant cette succession de malades semblablcs que cette forme de phobic est extr^mement frequentc. A quoi done ticnt cette frequence, pourquoi y a-t-il beaucoup plus de malades qui craignent la rue que de malades qui craignent le tonnerre ou Tin-

20i LES PHOBIES

cendie? Si les phobics 6taieiit uniq'uement en rapport avec les Amotions qui jouent le role de suggestion, cette frequence de Tagoraphobie ne s*expliquerait pas. En efTet, chez les hysteriqucs ou les id^es fixes viennent de cette maniere vous ne remarquez pas la meme preponderance num6rlque des agoraphobes. Cette frequence de Tagoraphobie chez les psychastheniques se rattache, croyonsnous, a la nature ni6nie de la maladie. Le fait fondamental, c*est Tabaissement du niveau mental, la perte des fonctions du reel, la perte de Taction, de Tadaptation a la realite. Eh bien ou done dans la vie Taction doit-elle se manifester le plus ? Ou devons-nous le plus depenser nos forces pour lutter contre les r^alit^s physiques et contre les hommes r6els ? Ce n'est pas dans notre propre maison, entour^s des notres et de toutes les choses familieres qui nous protegent, c*est au dehors, dans Tespace libre, dans la cite, dans la rue, c'est la que nous avons a agir avec les hommes. C'est la que nous sommes reellement seuls, c'est la que nous devons nous defendre contre une foule de dangers. Quand Tindividu devient trop faible pour accomplir les actions diflficiles, les plus proches de la r^alite, il semble tout naturel qu*il perde d'abord les actions qui se font dans la rue ; c*est pourquoi il y a tant d*agoraphobie et c^est pourquoi vous trouverez une disposition a ce symptome chez la plupartdes psychastheniques, meme quand ils ont d'autres obsessions.

Observation gS. — Claustrophobie. — Ilypocondrie, erainte (Telouffer dans les tunnels.

Cette jeune femme de 35 ans vient nous demander de lui donner un peu de courage avant qn'elle ne parte en voyage. EUe doit faire avec son mari un assez long trajet en chemin de fcr et ce trajet va lui etre extremement penible. Ce n'est pas qu'elle craigne lo voyage en lui-meme, elle tolere assez bien le chemin de fcr ; mais la voie passe par de nombreux tunnels dont deux ou trois sont tres longs. Elle aura d*hoi;ribles soufTrances sous ces tunnels, car elle salt d\ivance les angoisses qui lui sont reservccs. En elTct, elle est prise de palpitations cardiaques, de suffocations, de sueurs, quand elle est renfermee dans quclque endroit ferme, dans les chambres closes et surtout dans les tunnels. Ce syndrome bien connu a ete decrit sous le nom de claustrophobie.

LA CLAUSTROPHOBIE 205

peur des endroits ferm^s et on Toppose d'ordinaire a Tagoraphobie ou peur des espaces d^couverls. Cette opposition ne nous parait pas absolument juste : Tagoraphobie est un symptome beaucoup plus general et plus fondaniental. La claustrophobie est un symptome plus accidentel qui se rapproche davantage des hypocondries.

Voici, en effet, comment il s'est form^ dans ce cas : cette jeune femme toujours ind^cise et timide a eu, il y a trois ans, une broncho-pneumonie grave, elle a craint de mourir par troubles respiratoires et par suiFocation. Depuis ce moment, la respiration est rest6e pour die une grosse affaire, tout ce qui fait penser a la respiration et surtoutaux genes de la respiration reveille une id^e de la maladie, fait naitre dans Tesprit un grand nombre d'images terrifiantcs qu'elle a peine a dominer : cc II me faudrait, ditelle nai'vement, Tenergie sudisante pour r6fl6chir, pour comparer, pour reconnaitre que dans la situation actuelle je n'etouffe pas comma dans la maladie. J*ai trop de peine a faire attention a cela ; quand j'essaie d'y reflechir je m*embrouiIIe, je m'^motionne et cela me fait suffoquer, justement ce que je craignais. *> Cette jeune femme ne nous parait pas atteinte tres profondement ; il suffit de pen pour la remonter, elle sait elle-m^me qu'une assurance formelle de medecins suflfira pour empecher son angoisse pendant tout le voyage: nous la lui donnons bien volonticrs.

Observation 94. — Claustrophobie. — Angoisses ei representations

imaginaires.

Nous avons actuellement dans le service la mere et la fille, et nous pouvons voir les transformations de la maladie au cours des generations. La fille, que nous n'avonspas a ^tudier dans ce cours, est une grande hyst^rique tres remarquable ; elle a une imagination surprenante et elle joue tons ses reves sous la forme d'attaques somnambuliques. Ainsi, elle se represente qu'elle se tue en se mettant sous une locomotive : on la voit marcher quelques pas, se coucher par terre, les yeux grands ouverts, elle voit la locomotive avancer sur elle : « La voici, dit-elle, elle est bien loin, elle approche..., etc... » Puis elle pousse un cri terrible et reste immobile, comme si elle 6tait ^crasee. Apres avoir jou6 cette scene cinq ou six fois, avec des gesticulations, des discours, des

attitudes extrdmement pathetiques, la malade se r6veilie, se frotte les yeux toute surprise de se trouver par terre et ne sachant pas pourquoi elle se sent toute courbatur^e. Ainsi conviction profonde, hallucinations completes, actes en rapport avec les idees et apres la scene, amnesie complete : tels sont en deux mots, les caracteres de la crise de cette jeune (ille. Eh bien, sa m^re que nous voulons etudier aujourd'hui, a aussi des crises avec grandes representations iniaginaires que Ton peut comparer a celles de la jeune (ille, mais les caracteres psychologiques en sont tout a fait diflerents.

Celte femme de 45 ans, Nae..., est surtout atteinte de claustrophobie, elle ^touffe dans tous les endroits ferm^s : elle a constamment dans Tesprit Tid^e qu'elle doit pouvoir se sauver des endroits oil elle est plac6e, elle ne comprend la lutte contre les dangers que de cette fagon-la. II lui faut toujours pr^s d'elle une porte, un chemin ouvert par ou elle puisse s^^chapper s'il arrive quelque chose. Se trouve-t-elle renferm^e, elle perd tous ses moyens de defense, elle sent qu*elle n*a plus aucune resistance et elle s'afTole completement. Elle a un profond sentiment de faiblesse, d'incapacite ; elle essaye en vain de se remonter et n'arrive qu'a de grandes angoisses. Dans ces angoisses, la derivation ne se fait pas seulement sur les visc^res, elle se fait aussi sur les muscles des membres, et il y a une grande agitation motrice. Comme la malade ne se sent plus aucune volonte, elle ne croit plus pouvoir diriger ses mouvements et s'attend ^ faire toutes sortes de folie; nous avons deja vu le fait chez une agoraphobe. Par exemple est-elle dans un wagon de chemin de fcr, non seulement elle a des troubles respiratoires, mais elle agite de tous cot^s ses bras et ses jambes, et elle se figure qu'elle va ouvrir la portiere et se jeter sur la voie ; il fautqu'on la tienne pour la rassurer. Remarquez deja la difference de cette attitude avec les ph^nomcnes observes pendant la crise de sa fille. Nae... u'ex^cute rien du tout et ne joue meme pas la com^die de Tacte : elle a simplement Tid^e qu'elle pourrait le faire, Tid^e reste incomplete chez elle, parce qu'elle est restee melangee avec toutes les autres pens6es, Tidde est complete dans le somnambulisme hysterique, parce qu*elle est isolee.

Mais il faut encore noter chez Nae... une derivation curieuse qui a lieu pendant cette angoisse : c'est la derivation mentale, Texcitation de Timagiuation. Cette femme, lorsqu'elle est ainsi

LA claustrophobie 20?

troublee, imagine une foule de choses et se repr^sente toutes sortes de tableaux. Est-elle enfermee dans une chambre, cela sufEt pour lui donner sa crise ; alors elle se met a faire des descriptions ^tonnantes : « II pleut, il neige au dehors, r^pete-t-elle (meme quand ce n^est pas vrai), la neige tombe tellement fort qu*elle monte, il y en a dix pieds, voyez com me tout le monde essaye de Tenlever... on ne pourra jamais y parvenir... L*eau atteint d^ja le premier etage, tous les locataires du premier sont noyes... Elle monte chez moi, vous allez voir que je vais ^tre forc6e de nager, et que vat-il arriver quand je serai entre Teau et le plafond... » et elle recommence ses cris d'horreur. NV a-t-il pas la une excitation de Fimagination analogue a celle que nous avons observ^e tout a Theure dans la crise de la fiUe. Mais la difference est profonde et bien curieuse : chez Nae... il n*y a ni conviction, ni hallucination. La malade sait fort bien que cette histoire n'est pas vraie, elle le reconnait, elle dit elle-meme : c( Ouvrez done la porte que je ne pense pas a ces b^tises... c'est idiot de ma part de m'eifrayer moi-meme avec ces romans. » Le ph^nomene se rapproche des ruminations mentales, il ^tait interessant a noter dans une crise de claustrophobic. En un mot, la representation mentale au lieu de se d^velopper completement comme dans la crise d'hysterie et d'amener Tacte et Thallucina- (ion reste incomplete; elle se borne a former de Tagitation mentale. 11 nous semble que Texamen de ces deux malades, la mere et la fiille, est bien propre a meltre en Evidence la dilF^rence de r^tat mental psychasth^nique et de T^tat mental hyst^rique.

L'observation de cette malade atteintede claustrophobic, Nae..., nous oiTre encore un ph^nomene remarquable a signaler quoique son interpretation soit aujourd*hui tres diflicile. Cette femme a ete toute sa vie une psychasth^nique grave pr6sentant des tics, des ruminations mentales, des angoisses de forme vari^e. Sa fille peut nous adirmer qu'elle ne Ta jamais vue calme et sans ses terreurs. On pouvait toujours faire naitre celles-ci delafacon la plus simple, rien qu'en fermant la porte de la chambre ou elle se trouvait. II n'en est que plus curieux de relever la modification singuliere qui s'est operee chez elle a la fin de sa vie.

Cette pauvre femme, toujours delicate, a ^t^ atteinte d'une pleur^sie a la suite d'un refroidissement ; bientut la tuberculose pulmonaire a ^t^ incontestable et a meme pris une marche ra-

pide. L'amalgrisscment s*est manifeste avec les sueurs nocturnes et surtout avec un petit ^tat febrile. plus marqu^ le soir, mais a peu pr^s continue!, et en six mois la mort est survenue. Eh bien pendant ces derniers six mois, depuis le moment ou les symptomes de la phtisie et surtout la (ievre hectique ont el^ bien installs, il n'y a plus eu Tombre d'un ph^nomene psychasthenique. Les aboulies, les doutes, les indecisions ont disparu ; mais surtout ce qui ^tait remarquable, les fameuses angoisses de la claustrophobic ne se sont plus jamais reproduites. Cent fois, sa famille et surtout sa (illc, qui avaient remarque le fait avec etonnement, ont essay^ en fermant completement les portes et les Tenures de voir si les anciennes terreurs pouvaient recommencer ; Nae... est toujours rest6e completement calme. La pativre femme se felicitait dans sa derniere maladie d'etre au moins d6barrass6e d'un trouble mental qui avait fait le malheur de sa vie.

Nous trouvons que cette disparition de la claustrophobic pendant la p^riode terminate d^une phtisie pulmonaire est un fait extr6mement interessant : il est a rapprocher d'un certain nombre de faits semblables que Tun de nous a recueillis et discut^s dans le premier volume de cet ouvrage\ Ainsi, c^est un fait d'observation frdquente que la psychasthenic disparait pendant la grossesse : presque toujours ces doutes, ces angoisses s'att^nuent et disparaissent vers le troisieme ou le quatri^me mois de la grossesse ; il est vrai que bien souvent aussi la maladie reprend son cours plutot avec aggravation apr^s Taccouchement. Mais ce qui est plus Strange; c*est que Ton observe des suspensions semblables au cours de certaines maladies fi^brites : chez trois malades au cours d^une broncho-pneumonic, au cours de la grippe, nous avons vu le caract^re se modifier completement et des accidents de phobic ou d'obsession qui etaient auparavant tres frequents disparaitre. II est vrai que, au contraire, la periode de convalescence de ces maladies f^briles est tres favorable a la recrudescence de la psychasthenic. Si nous ne nous trompons, ce n'est aucunement dans la periode aigu6 de la fievre typholde que Ton trouve toutes les formes d'obsessions ; c*est apres la maladie, quand la convalescence est avanc^e. Cette suppression de la psychasthenic par les etats febriles est a rapprocher aussi d'une observation qui a deja ete souvent faite pour une n^vrose

Page 1