Nivroaes et idSes fixes » II, p. 34a
256 tES TICS
Quand elle venaitnous voir, elle ne disait pas un root en traversant les cours de la Salp^triere; aussltot entree dans le service ou elle se sentait connue, elle s*en donnait de tout son coeur et poussait de v^ritables hurlements. Cette nouvelle phase s'est prolong^e pendant six a huit mois, puis la malade est devenue a peu pres calme. Ce n'est pas que de temps en temps elle n*ait encore des soubresauts, des gestes bizarres et de petits cris, mais vous voyez qu'elle se tient convenablement devant vous et que depuis un moment elle n'a encore injuria personne.
Elle n^en est pas plus heureuse pour cela car il lui reste bien des tourments : d'abord elle est g^nee pour tout, « tous les actes sont difficiles meme Tacte de parler ; c'est ridicule, dit-elle, moi qui suis parvenue a Tage de bo ans sans avoir ^te timide, me voila devenue timide, quand je suis vieille. J*entre dans un magasin et je perds la tete pour demander deux sous de fil comme une petite fille ; je suis genee en tout, je me sens dr6le en tout. » Vous constatez TefTet de eel abaissement mental que vous connaissez bien.
En meme temps elle a des peurs, des angoisses. a II me prend des peurs quand je sors et j*ai aussi des peurs dans mon appartement des que mon (ils me laisse seule, il ne peut pourtant pas etre toujours a me tenir la main ». Vous voyez les derivations visc6rales et les besoins de direction. Depuis quelque temps s*ajoutent a tout cela des idees facheuses, elle rumine sur son triste sort et tantot elle s'accuse elle-meme, tant6t elle accuse les autres de ses tourments. II lui scmble qu'on lui a jet6 un sort, que tout le monde s'occupe d'elleet lui chuchotte des injures k Toreille. En un mot, il y a chez elle une tendance incontestable au d^lire de persecution. Nous voulions vous faire remarquer cette Evolution qui conduit cette pauvre femme des tics de la danse au delire du scrupule et de persecution.
Observation ii^. — FaU886 COXalgie, crises de tics. — Imitation tranimauXy folie du doute.
L'un de nous a depuis longtemps des scrupules a propos de cette malade et pour calmer sa conscience il desire que nous reprenions completement son histoire devant vous. C'est une malade, Renee, maintenant agee dc 3o ans, qu'il aetudiee dans cet amphi-
theAtre il y a bien longtemps pendant les dernieresanneesde la vie de notre maitre Charcot ; il I'a pr^sent^e alors avec un diagnostic qui ne lui plait plus aujourd'hul, et comme la malade vient encore nous revoir de temps en temps, nous allons discuter les raisons de ce changement d'opinion a son sujet.
Presque tous les parents du cAte maternel ont eu des crises de nerfs, la mere et un oncle semblent avoir ^te des hysteriques,une tante est nettement ^pileptique. L'enfant se montra tres intelligente et tres pr^coce, elle n'eut uucune maladie s^rieuse jusqu'a i^ ans, age de la puberty. A ce moment elle commen^a a avoir des maux de t6te et a se sentir fatiguee. Elle continua cependant son travail, tant6t a I'ecole, tantot dans un coursde declamation, car elle se destinait au theatre. Vers Tage de 17 ans, elle se sentait de plus en plus enervee, elle s'agitait au lieu de travailler et elle prit successivement plusieurs tics. Elle tournait les yeux de travers, elle levait brusquement un bras en Fair, elle se rongcait les ongles d'une manierc invraisemblable et ellc prit meme la manie de se ronger les ongles des pieds jusqu'au sang pendant la nuit. Elle gringait des dents, elle avait une petite toux, des,crachotements, etc... C'est a ce moment qu'elle commenca a se tenir de travers. Ses parents voyant une hanche plus forte que Tautrc crurent a une coxalgie ; mais clle-meme ne s'y laissait pas tromper, elle savait tres bien que c'^tait un tic et elle avait a ce propos ce sentiment singulier de jouer la comedie, de ne pas ^tre naturelle, de le faire a moitie expres et cependant d'en etre ennuy^e, sentiment caracteristique qu^elle va conserver dans tous ses accidents.
Une serie de petits incidents determinent la naissancc d'autres tics. Un petit chat lui fait un jour tres peur en lui lechant la main , elle prend a ce propos la peur des chats et des chiens et se sent forcee de repeter leurs cris. Un petit palissier idiot qu'elle rencontre dans la rue frappe son imagination et elle repete ses cris enfantins; enfin dans une stance de spirites on la declare possedee par Tame d'une danseuse et la voici qui ressent des secousses dans les jambes comme si elle voulait danser. Tous ces troubles s'exagerent sous Tinduence d'exces genitaux, si bien qu'elle est amenee a la Salpetriere a Tage de 20 ans dans un 6tat extremement complexe et curieux. Des qu'on essaye de Texaminer, elle fait des contorsions et semble tout a fait commencer une crise d'hysterie, mais cette crise se compose en rcallte (fune
succession interminable de tous les tics qu'elle a accumules ; elle danse et simule surtout la danse du ventre, elle leve brusquement les bras en Tair, elle se couche par terre, marche a quatre pattes, imite le cri du chat et celui du chien, puis elle parle comme un petit enfant idiot : a hem, hem, io, io, tu dors bien, je dors bien, ma nounou, tatatam ». Elle fait semblant de vomir et surtout lance a pleine voix toutes les injures de son trfes riche repertoire : « zozo, petite femme, putain, bordel, je t'em..., tu me fais ch..., etc... )>. Ces crises se prolongent pendant plusieurs heures, puis elle se calme peu a pen, s^pare les gros mots les uns des autres par quelques instants de silence, et finit par ne plus rien dire, elle reste simplement fatigu^e.
Charcot en examinant cette crise bizarre Tavait rapportee a rhyst6rie et Tun de nous I'avait souvent cit^e comme exemple de tics bizarres dans Thyst^rie. Maintenant que nous avons suivi pendant plus longtemps revolution de la malade, nous ne pouvons plus accepter ce diagnostic. II n'y avait dans cette crise aucune esp^ce d^inconscience : non seulement la malade savait ce qu'elle disait, mais elle continuait a snivre a peu pres ce qui se passait au dehcfrs. Si les speetateurs riaient, elle s'interrompait pour les rappeler a Tordre et pour leur dire serieusement et sans injure : (( Vous n'avez pas besoin de vous moquer de moi. » Apres la crise le souvenir 6tait fort net. D'autre part la malade n'a jamais presente ni troubles de la sensibility, ni troubles de la memoire, elle n'a jamais eu le moindre stigmate. Enfin quand on essaya de Thypnotiser pour la traiter, il fut toujours impossible d'arriver a un hypnotisme complet ou a une suggestion caracteristique. Toutse passait chez la malade a demi volontairement, quand on la croyait endormie, elle demandait s'il fallait encore tenir les yeux ferm^s et elle n'ob^issaita demi aux suggestions que dans Tesperance de gucrir. II s^agit done d'un autre 6tat que nous pouvons maintenant mieux comprendre.
La paresse, Taboulie de cette personne ont toujours et^ remarquables, elle sesentait toujours engourdic, surtout quand il fallait faire le moindre effort ; elle etait perpetuellement h^sitante. Voici d'ailleurs quelques observations qu'elle avait faites elle-meme sur son propre caractcre, nous nous bornons a transcrire cette confession : « Comme je vous Tai deja dit, mon <^tat moral est tres com* plique, tres mal d^fini et je me sens incapable de vous Texpliquer. Tout chez moi, sensations, id^es, sentiment se confond dans un
chaos desesperant ; toujours tir^e en deux sens opposes, partagee entre deux ou plusieurs resolutions contradictoires, je suis aussi indecise qu'il est possible de Tetre. Suis-je occupee, il me semble qu*il vaudrait mieux ^tre a me promener et inversement. Je ne prends du goiit a aucune occupation, je me figure toujours que telle ou telle autre est meilleure que celle du moment. Je ne me sens bien nulle part, je trainc avec moi Tennui, le d^godt, le
decouragement, vilains compagnons qui ne mequittent gu^re
J'ai toujours eu une grande faiblesse de volont^, le matin je ne puis me decider a me lever, je mets deux heures a m'habiller, avec entr'acte d'une heure entre chaquejupon... II me semble que faire mon lit est un travail extraordinaire, un veritable tour de force ; j'admire ceux qui peuvent faire des tours de force, je n'ai de goilkt qu^aux petites occupations machinales qui ne demandent ni mouvement, ni initiative. Lorsqu'on me demande un acte quelconque, j'^prouve a la fois le besoin de Taccomplir et celui de faire le contraire ; je me trouve partagee comme entre deux personnes dont Tune veut ce que Tautre d^sapprouve. Cette sorte de dualite je Teprouve pour tout et il me semble toujours que je fais ou que je pense deux choses a la fois. Si vous saviez quel mal j'ai pour transcrire ces quelqucs pauvres id^es, je ne puis arriver a fixer mon attention, je veux dire une foule de choses qui m'^chappent aussitot que je suis pour les ^crire et puis je suis troubl^e par Tidee que je dis des choses stupides. J'arrive a me trouver tons les vices, tous les defauts, de m^me que je trouve tous les vices aux autres, d*ailleurs ; cette mefiance, ce m^pris de moimeme, je Tai pour tout le monde. J*en suis a me demander si j'ai encore le sens moral. Quand done me sera-t-il donn^ de me ressaisir? II me semble qu'on m'a pris mon ame et cet etat dure depuis trois ou quatre ans. » Cette page est curieuse comme description de Tetat d'esprit d'une grande tiqueuse ; cette pauvre femme est bien en rdalite comme elle se decrit, incapable du moindre effort de volonte ou d'attention et se fatiguant imm^diatement. En voici une preuve curieuse, c'est une petite lettre qu'elle ecrit a sa mere (figure 19): les premieres lignes sont bien ^crites, la seconde page est d^ja moins nette, a la troisieme il y a une grande ecriture enfantine et ridicule. Nous avons souvent not6 le fait dans les Merits des abouliques, la perfection ou la confusion de leur ecriture est en rapport avec leur etat mental.
Cet epuisement est evidemment la raison d'etre de ces tics.
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itUX. 4u^ -^«,c '^i^ e^lyt u-€M^Jf/
Fig. ly. — Lc« prcmiorcs ligncs *oal pri>w»s au Jebul Je U Icllrc, Ic5 suivaotes a la Un.
quant aux causes occasionuelles des crises on les voit facilement. Dans les journees oil elle a un grand sentiment d'ennui, ded^couragement elle ne peut essayer aucune action sans avoir une crise de tics. Mcme quand elle se porte mieux un effort amene cette crise : elle essaye de chanter devaut les malades et tombe en crise de tics au bout de quelques notes. La moindre emotion am^ne le meme resultat c'est-a>dire qu'elle disparait et laisse les tics se developper a sa place. La malade a reconnu le fait tout au d^but de sa maladie a propos des masturbations ; le plaisir n'arrivait pas mais il etait remplac^ par les tics. En un mot ces crises de tics sont des ph^nom^nes de derivation chez une grandc aboulique. La forme que la derivation a prise tient evidemment a des faitsqui se rapprochent de la suggestion sans lui ^tre cependant tout a fait identiques.
Cette interpretation est encore mieux v6rifi6e si nous considerons les ph^nomenes qui ont pen a peu remplac6 la crise. M^me au moment de sa grande maladie des tics elle ne r^petait pas toujours les memes tics, et sa crise etait infiniment moins rt^guliere que celle des hysteriques. Quelquefois, au lieu de faire toutes ces contorsions et de dire tons ces gros mots, elle se bornait a uu bavardage interminable sans signification, elle s*interrompait pour vous dire s6rieusement quelques mots, puis elle continuait : a Encrier, la soupe dedans, la lampe sur mon nez, bonsoir monsieur,
madame, etc » D'autres fois elle se laissait aller a des mouve-
ments violents : « Casser de la vaisselle, disait-elle, m'a epargn^ bien des crises. » C'est la un fait bien connu d'ailleurs chez les gens qui ont besoin d'une derivation.
Enfm les crises du debut qu'elle avait a son entree a Thc^pital ont peu a peu disparu en grande partie par le repos, en partie par Teducation que nous lui faisions ; mais quand elle a quitt6 le service au bout d'un an, elle avait encore toutes ses soufirances dans la tMe, des bruits, des craquements, des elancemcnts, une aboulie presque aussi grande. D*autres ph^nomenes commengaient qui n*ont fait que s aggraver depuis, des inquietudes, des angoisses, certaines manies mentales, par exemple la manie d^oscillation. Elle a commence a 6tudier la declamation, mais elle se disait que la vie d'actrice n'est pas toujours tres correcte et qu'il serait plus facile d'etre une sainte dans un convent: son esprit oscillait pendant des heures entre la pens^e de ces deux carrieres, la vie de d^bauche et le theatre, la saintetc parfaite el Ic couvent. Elle n'arrivait
a choisir ni Tune ni Tautre. Elle a la manie mentale du nombre (( trois )), il Taut coupertout ce qu'elle mange entrois, ranger tons les objets en triangle ; elle a des interrogations religieuses sur {^existence d'un dieu ou d'un demon, des obsessions de presage ; elle se repr^sente pendant des heures la facon dont elle seraecrasee dans une rue sans trottoir et elle conjure ce danger par la formule : « trois, neuf, trois quarts de neuf ». Toutes nos etudes nouvelles sur les faits de ce genre rendent maintenant le diagnostic bien net, c'es( actuellement une obs^d^e, avec toutes les manies du doute. II est done bien probable que ces tics formidables du d6but etaient la manifestation de la meme maladie. Cette observation nous montre une fois de plus que la maladie des tics n'est souvent qu'une premiere phase de la psychasthenic et qu*il faut ^viter de confondre avec Thysterie les agitations des psychasth^niques.
Observation ii5. — Spasme de FcBBophage. — Anorexie.
Nous avons souvent parte ensemble de cette maladie si curieuse, le spasme de I'ersophage, maladie en somme si peu connue et contre laquelle nous sommes bien d^sarm^s. Voici un cas qui nous montre d'une maniere int^ressante la relation incontestable qui unit le spasme de Fcesophagc aux autres obsessions. Get homme, Boui..., ag6 de 38 ans, a pr6sente depuis un an un beau spasme de TcBsophage qui s*est installe, pr^tend-il, a la suite de ringestion de caf^ trop chaud. D^s qu*il absorbait les aliments, TcBsophage se resserrait spasmodiquement, les aliments restaient arr^t^s avant d'arriver a Testomac et ne tardaient pas a etre rendus dans un vomissement. On pouvait tr^s bien avec la sonde verifier Texistence de ce spasme. 11 mangeaittr^s difficilement, ne se nourrissait que de liquides et quelquefois ne pouvait rien absorber. A ce moment, notez bien qu*il avait de Tapp^tit et qu'il aurait bien mange s'il avait pu.
Nous Tavons traits de notre mieux par les douches, un peu de bromure, les suggestions et T^ducation de la deglutition. Nous ne pretendons pas que ce soit notre traitement qui ait agi ; en presence de ces faits bizarres il faut ^tre modeste. En tout cas, depuis deux mois qu'il venait nous voir, il a graduellement avale de mieux en mieux. Les purees d*abord, puis les viandes ont passd