‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 84 sur 116 · LES MANIES DE DE LA PERFECTION · texte numérisé non relu

LES MANIES DE DE LA PERFECTION

Observation iSg. — Manie de la perfection. — Onomalomanie, manie de conjuration, angoisse et agitation,

Ce brave homme, Pn... age de 63 ans, a encore une manie mentale syst^matique |qui est relative au langage, on aurait dit autrefois siraplement qu*il s'agit d'onomatomanie. En r^alit6, tons les troubles psychasth^niques du langage ne sont pas semblables : ceux que nous avons deja ^tudi^s se rattachaient aux manies de la recherche, celui-ci se rapporte plutot aux manies de la conjuration et surtout aux manies de la perfection.

Pn... toujours inquiet et scrupuleux n'a eu cependant sa premiere crise serieuse qu'a Tage de 4? ans, ce qui est un d^but tardif. II semble que cette crise ait 6t^ provoquee par des fatigues et par des exces de boisson. II souffrait de Testomac, il etait fatigue et affaibli. Ses inquietudes anciennes augmenterent, il eut la peur d'etre malade et encore plus la peur de paraitre malade. Quand ses camarades lui demandaient des nouvelles de sa sante et surtout quand ils remarquaient qu'il avait mauvaise mine, cela le mettait au desespoir. II imagina qu'il devait r^pondre certaine phrase convenue a tous ceux qui lui parleraient de sa sante et cette phrase il cher'chait a la dire le plus fermement possible pour bien rassurer les questionneurs et pour se bien rassurer luimeme. Cette premiere crise se calma au bout de quelques mois passes il la campagne.

Tout a recommence depuis un an d'une mani^re plus grave a la suite de fatigues. II sent qu'il a besoin d'etre rassur^ et pour y parvenir, il croit qu'il suffit de bien prononcer une certaine phrase, cette phrase est pour le moment la suivante : « Faut pas faire attention, allons diner, nous verrons aprcs. » Cette phrase semble bien simple, il est convaincu que si elle ^tait bien ditc une seule fois il serait gueri ; mais il faudrait la dire avec nettete, avec attention, avec conviction, et le pauvre homme a constamment le sentiment qu'il ne la dit pas bien, qu'il n'a pas ^te rassure, qu'il n'a pas eu assez de foi dans ce qu'il disait. II ye se borne pas a recommencer la phrase sacramentelle, il cherche a varier les conditions dans lesquelles il la prononce pourarriver a la perfection : il se met dans un coin de la chambre, assis, puis debouty puis a genoux, il descend a la cave, tantot avec une

lumicre, tantot dans Tobscurit^, il force sa femme a descendre dans la cave avec lui, a ^couter s*il dit blen ou a crier la phrase en m6me temps que lui. Puis il articule avec soiennit^: « Fautpas faire attention, allons diner, nous verrons aprfes. » Et il remonte cependant desesp^re, car malgre les affirmations desa femme qui trouvait la phrase superbe, il n'a pas senti qu'elle (di bien dite.

Quand on n'a pasl'habitude de ces malades, on ne se rend pas compte qu'une pareille niaiserie puisse Hre une maladie s^rieuse. Cependant voila trois mois que ce pauvre homme ne mange plus et ne dort plus, il est extr^mement amaigri et il souffre trfes cruellement.

Obsbrvation i4o. — Manie de la perfection dans Pamour. —

Impaissance d'aimer,

A cdte de ceux qui cherchent la perfection de Tamour physique il faut placer ceux qui, avec plus de poesie, cherchent la perfection de I'amour moral... Voici une jeune fille de 23 ans, qui soufTre d'une affection singuli^re. EUe appartient a une famille trfes pr^disposee aux troubles n^vropathiques : le pere est un grand n^vropathe qui a deja eu des obsessions, une sceur du p^re est alienee, la malade a une soeur ^pileptique et un frcre aliens. Elle a toujours 616 faible de volont^, craintive et scrupuleuse, cependant a Tage devingt ans, on crut devoir la marier et elle idt fiancee a un jeune homme qu'elle connaissait bien et qu'elle aimait beaucoup.

Aussitot fiancee, elle se sentit inquiete, incapable d'agir, de parler avec son fiance et surtout incapable de se decider au mariage. Les abouliques redoutent surtout, comme vous le savez, les actes definitifs, ils voudraient toujours avoir une porte de sortie qui leur permette d'^chapper et les troubles sont toujours plus grands quand on leur demande de prendre des decisions definitives. En meme temps, comme il arrive dans ces insuffisances de la volont^, elle sentit une grande agitation qui se developpait d^un autre cot^, ce que nous avons consid^r^ comme des phenomeoes de derivation.

Cette agitation etait surtout morale et elle se sentait poussee a refl6chir sur ses pensecs, a s'examiner, a s*analyser d'une maniere excessive. Son examen porta surtout, comme cela est naturel, sur le sentiment qui etait alors en jeu dans ses fian-

Page 1