‹ Les obsessions et la psychasthénie (volume 2)Chapitre 89 sur 116 · CHAPITRE I LES id£es hypogondriaques · texte numérisé non relu

CHAPITRE I LES id£es hypogondriaques

La maladie mentale que nous di^crivons se prdsente d'une maniere plus complete et plus grave quand les malades sont tourment^s par des idees proprement dites qui constituent les obsessions. lis ne se bornent plus aux troubles simples, aux faiblesses, aux insuffisances physiologiques et psychologiques que nous avons examinees dans nos premieres legons, ni aux sentiments d'incompl^tude qui en r^sultaient. lis d^passent 6galement ces agitations plus ou moins diffuses ou plus ou moins syst6matiques qui constituaient les angoisses, les tics ou les manies mentales. lis ont a propos de tous ces troubles des id^es g^n^rales plus ou moins claires qui envahissent Tesprit a tout propos sans rapport avec les circonstances ext6rieures et en d^pit de^la volont^ du sujet. Ces id^es obs^dantes, qui semblent avoir des objets tres varies nous semblent cependant se rattacher presque toujours aux pens^es de la maladie, de la honte, du crime^ du sacrilege, Les plus simples sont les obsessions hypocondriaques relatives a la maladie.

Obsbbvation 147. — Idie obsidante des maladies de poitrine, des maladies de coBur, des maladies des organes g6nitaux. — Sentiment d'incompletude genitale, excitation gdnitale, manie des efforts dans la masturbation, angoisses, id4es de persecution.

L'observation de cette malade, Len..., agee de 35 ans, doitetre rapproch^e de celle d'une autre malade, Loa...,que nous venons d'^tudier dans une legon prec^dente (Obs. i38). II s*agit aussi d*un trouble psychasth^nique assez grave qui a pris naissance a la suite d'une modification dans les sensations g^nitales. D^ja, dans Tob-

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servation prec^dente, nous vous avions fait remarquer qu*il y ala, surtout chez les femmes, la source d'un tres grand nombre de troubles n^vropathiques. Cette remarque est faite aujourd'hui de divers cot^s. Elle a donn^ naissance a la th^orie de Freud qui rattache les n^vroses d'angoisse a des insufG^nces g^ni tales. Quoique la these nous semble tres exag^r^e, nous devons reconnaftre ce qu^elle a de juste dans certains cas et en particulier dans Tobservation pr^sente.

Cette femme toujours n^vropathe, r^gl^e tard, a i5 ans, est depuis regime avec quelque irr^gularite, s'est marine a 20 ans et a eu un enfant tout de suite. Comme il arrive souvent, elle est rest^e tr^s froide et tres insensible dans ses rapports avec son mari et au d^but elle ne s*en est pas autrement pr^occupee. Plus tard a la suite de fatigues et d*un etat gastro-intestinal qui ressemble peut-6tre a une fi^vre muqueuse b^nigne, elle est devenue inquiete et a senti plus fortement ces impressions d'incompl6tude que nous retrouvons chez tous les psychasth6niques : (( II lui semblait qu'elle ne travaillait plus bien, qu*elle ne comprenait plus les choses, que rien chez elle n^^tait termine, que toutes les emotions, meme la joie ou la peur n*arrivaient plus jusqu'au bout. » Ce sentiment a tort ou a raison se sp^cialisa d*une maniere toute particuliere sur les sensations genitales, il lui semblait qu'elle « n'avait rien compris a Texistence, que son mari ne lui. avait pas appris ce que c*est que vivre, qu'elle devait ^prouver quelque chose la comme les autrcs femmes et que cela la gu6rirait. d

N'arrivant a rien avec son mari, elle a fait une experience psychologique en prenant un amant, mais le malheur a ^te qu'elle n*a rien 6prouve de plus avec celui-ci. II y avait bien un debut d'excitation, mais la sensation voluptueuse au lieu de se d^velopper semblait se transformer en Amotions vagues, en peurs, en souffrances. C'est la derivation sous forme d'angoisse que nous connaissons bien. Elle survient chez les psychasth6niques, non seulement a la place des emotions, mais ^galement, comme nous vous Tavons montr^, a la place des actions r^elles ou des attentions a la r^alite.

Apres cette deception, notre malade essaya d'un autre systeme et nous voyons se d^velopper chez elle une veritable manie de la masturbation. Faites attention a la maniere dont cette femme cherche T^motion g^nitale, car ce n'est pas du tout chez elle le

LES ID£ES OBSfiDANTES DES MALADIES 333

vice habituel : il y a la un ^tat maladif tout special qu*il faut bien savoir reconnaftre pour ne pas ^tre embarrass^ en presence de cas de ce genre. Len... ne se touche pas pendant quelques instants pour s*arr6ter a la jouissance, comme dans les cas ordinaires : quand elle a commence elle continue indefiniment sans aucun plaisir, elle eprouve meme des soufirances locales (elle s'ecorche jusqu'au sang), elle se sent angoissee, elle est ^puis6e de fatigue. (( Mais il faut qu'elle continue, il faut qu'elle ait le courage de pousser ses efforts jusqu'au bout, car si elle r^ussissait, elle serait soulagee, tandis qu'elle ne peut pas rester comme cela. » L*excitation devient de plus en plus p^nible : la malade a des pleurs de rage, elle suffoque et elle veut cependant continuer toujours. Cela dure ainsi jusqu'a ce qu^elle soit completement ^puis^e et qu^elle s'endorme. Comparez cette crise a celle que nous avons d^crite a propos des efforts de vomissements chez ce malade qui avail besoin d'expulser une derniere gorg^e de bile et qui se tordait toute la nuit en efforts pour la faire partir. C'est au fond exactement la m^me chose avec une localisation un peu diff^rente. C'est u --**;*«»ion motrice et emotionnelle sous forme d'efforts se pr^s^Miiiiii put ( rise apropos d'un sentiment d'incompl^tude et d'un in-rl .^mco fondamentale, soit de la digestion, soit des fonctioiis j^'-u'h.los.

Che/ t'cltt' 1» []iiiu les choses n'ont pas tarde a aller plus loin, car un verll il.le dellre est venu r^sumer et interpreter les troubles qt \>ll:' i'jtrouv lit. Les id^es obsedantes sont de deux sortes, d'abor «'> \rw- sin ^iles, des id^es hypocondriaquas : elle se croit maladi '.11)10' l\ 1m poitrine, tantot au coeur, plus souvent au ventre '« Ftrhuit des soins et veut se faire op^rer. Cette id^e revien < .'s<e ii son esprit, quoiqu'elle en sente encore sinon

la faus 11 niMH.s Texag^ration. Remarquez la conduite de ces

hypoct ■!. ^ <|iii par leur seule allure vous montrent bien la

forme de leurs obsessions et le doute qu*ils conservent toujours. En se pr^sentant a notre consultation elle demande a etre auscultee, car elle craint, dit-elle, une maladie de coeur. Si cette malade croyait reellement avoir une maladie de coeur est-ce qu'elle serait venue se faire ausculter a la Salp^triere ? Elle sait bien « que sa maladie de coeur a quelque chose de special... que c'est toutde m^me une maladie de coeur, mais que c*est en meme temps une

maladie nerveuse ». Elle est la premiere a sourire pendant

qu'on I'ausculte, et elle serait bien etonn^esi nous lui disionsque

33i LES ID£ES HYPOGONDRIAQUES

son cceur a quelque chose. A c6ie de ces obsessions hypocondriaques se d^veloppent d'autres obsessions qui sont plus graves. Len... a pris en haine son mari, elle se figure qu*il est la cause de tout, toujours « parce qu'il ne lui pas fait connaitre la vie, parce qu'il est impuissant, parce qu'il n'est pas un homme comme les autresD.

Vous ne serez pas ^tonn^s si nous vous disons qu'elle rendait la maison un veritable enfer. Son mari, pour s'en d^barrasser, I'a deja envoy6e dans un asile ; elle n'y est pas rest^e, car le d^lire n'etait pas assez complet. Ces malades ont en effet une situation delicate sur les fronti^res de la raison et de la folie, plus souvent qu'on ne le croit ils versent dans le d^lire de pers^c|^***Hi«

Observations i48, i49, i5o. — Obsession de v- r> .^ inaux.

II y a des obsessions que vous retrouverez is !> t .< es dans certains milieux; comme ces id6es obs^d • -^ ^'im fond le

r^sultat d'une interpretation faitepar le ma) * . il -; • t naturel que ces interpretations soient en rapport a ' '• - id ^ ourantes du milieu oil il se trouve.

Dans un milieu un peu 6le\6 vous ent is->>/ rarement

parler de maladies caus^es par les vers, t; * .** i< peuple de

Paris continue a s*y int^resser beaucoup. 'me que

nous puissions ici r^unir trois malades ayan ...< •«* " ^ion, ayant Tid^e qi^'ils sont roughs par des parasii de

42 ans. Be..., porte une robe qui a une grande pro-

prete et d'usure sur le c6te gauche du ventre, c'es ne peut

pas s'empecher de frotter continuellement cet endi . La raison en est qu'elle croit avoir un ver dans le ventre, c'est un ver tout special qu'elle appelle le ver araign^e, « parce qu'il a des pattes velues comme une araign^e. Ce ver remue avec des glissements froids, il se pelotonne a Testomac, il etend ses pattes dans le ventre. » Ici elle rit en vous racontant tout cela, mais elle ne peut y penser sans trembler quand elle est chez elle. Elle passe des journees a s'ioterroger sur la presence du ver, et elle a a ce moment de grandes suffocations d'angoisse. C'est une pauvre femme mal elevee par des parents alcooliques, battue dans son enfance, nourrie d'une facon absurde, qui a perp6tuellement souffert de I'estomac et de I'intestin. Elle a toujours alterne entre des diarrh^es et des

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constipations. Elle a souvent rendu les longs filaments de mucus dess^ch^ de la colite muco-membraneuse. Enfin pour comble de malheur, elle a eu, il y a trois ans, de la metrite, on lui a fait le curettage de Tut^rus et I'ablation du col. C'est depuis ce moment qu'elle est completement tomb^e dans un ^tat de depression, d'angoisse continuelle et que s'est peu a peu d^velopp^e Thistoire du ver.

Cette femme de 63 ans, Mor..., a aussi un ver qui a des moeurs singulieres. (( Ce ver remonte lentement jusqu*a la gorge, arrive en haut, il donne un petit coup de t^te dans la gorge, puis il redescend bien vite. Tout le temps elle le sent dans le ventre ou dans le dos, elle s'^tonne que nous ne Tentendions pas grouiller. Cette pauvre femme a d^ja souvent eu des crises de phobie ou d'obsession, on pent se demander si la forme un peu ridicule de cette derqiere id^e n'indique pas en meme temps que T^tat psychasthenique un certain degr^ d'affaiblissement senile.

Enfin le ver de cet homme, age de 38 ans, Duh..., remonte encore plus haut: n II va jusqu*a la racine du nez ou il tressaute continuellement, puis il passe sous la paupi^re, et enfin il redescend dans le ventre. Ou dirait que ce ver tire des fils dans le nez et dans la tete. » Nous avouons avoir quelque peine a comprendre la gen^se de ce ver. Cet homme a un trouble tr^s net qui dure depuis trois ans, c*est un agoraphobe. Ce n'est que depuis quelque temps qu'il interpr^te ses troubles d'estomac et ses maux de tete par Tobsession du ver.

Obsbrvation 1 5 1.— Obsession de la o6oit6.

Cette femme de 33 ans vient d^^tre atteinte d'une maladie cruelle pour une cause bien futile. Elle a assists dernierement a un concert et s^est trouv^e plac^e non loin d'un des musiciens, violoniste, qui etait aveugle. Elle a pass^ toute la soiree a consid^rer avec Amotion cet aveugle. Le lendemain, elle a simplement demands a son mari, sans autre explication, de la conduire chez un oculiste.

Celui-ci a examine les yeux et n*y a rien trouve d'anormal. Le jour suivant, nouvelle visite a un autre oculiste et quand on r6-

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dame Texplicatlon de ses inquietudes, elle finit par avouer qu'elle se croit aveugle. Cette id^e est des plus ^tranges, puisqu'elle semble en contradiction avec tout ce qu'elle fait. Cette femme va et vient, se sert constamment de ses yeux et se d^montre perp^tuellement a elle-meme qu'elle y voit tr^s clair. Elle n'en est pas moins de plus en plus bouleversee, elle refuse de manger, parle a peine, ne pent plus dormir, reste toute la journ^e a pleurer eta geniir. Les angoisses deviennent tr^s grandes, et elle parle de se Jeter par la fenetre pour ne pas rester aveugle.

II est bien difficile de trouver un trouble quelconque qui puisse justifier cette idee : la vuen*est aucunementalt^ree, la sensibilite des paupi^res est absolument normale,. les quelques chatouille* ments que la malade pretend y ressentir de temps en temps sont plutot la consequence de ses frottements perp^tuels. II n^y a rien la qui ressemble a ces phenomenes locaux si frequents chez les hysteriques. II n'y a la qu'un ph6nomene mental.

II s'agit d*une famille tr^s tar^e qui compte des alien^s et des suicides. Cette femme molle, paresseuse, dispos^e sans cesse a se plaindre est le type de Taboulique hypocondriaque. Elle vit dans une situation ^videmment tres facheuse pour son etat d'esprit, a pen pres abandonnee par son mari ettres isol6e, elle est obligee de dissimuler le chagrin qu'elle en ressent. Yoici longtemps qu'elle est inquiete et angoiss^e a ce sujet. II semble vraiment qu'elle a saisi avec bonheur cette occasion de donner un corps a ses inquietudes, elle parait heureuse d'avoir trouv6 une souffrance qu'elle puisse avouer et pour laquelle elle puisse se faire plaindre. Cette id6e de la c6cite, « d'un grand malheur irreparable, qui perdrait toute sa vie », s'est emparee rapidement de son esprit comme si le terrain etait prepare. 11 y a eu la ^videmment une Amotion depri* mante chez cette femme peureuse, qui a ete impressionnee par la vue d'une infirmity, ce dernier choc a d^velopp^ les angoisses et a resume tout un ensemble de troubles precedents.

II est interessant de vous signaler une rechute chez cette malade un an apr^s sa guerison. Les toniques, les injections de s^rum, suivant la formule de Cheron, les occupations r^glees, et surtout une direction assez severe de Fesprit avaient tres rapidement eu raison de la premiere crise. Un anapres elle a dH assister a une petite operation faite a sa mere : emotion, depression mentale, et immediatement apres recommence Tobsession d'etre aveugle. Nous connaissons deja cette disposition des psychas-

theniques a retomber immediatement dans la m^me obsession des quUls ont de nouveau un abaissement mental. II est probable que les m^mes proced6s arriveront assez vite a gu6rir cette nouvelle crise.

Observations i5a, i53, i54, i55, i56. — Obsession de la mort.

Nous voudrions ^tudier, surces cinq malades, une m^me obsession qui est d'ailleurs Tune des plus fr^quentes, et profiter de Toccasion pour vous faire remarquer comment se Torment ces obsessions psychastheniques. Cette premiere malade, Sol...,ag^e de 29 ans, presente un accident psychasth6nique des plus simples. Elle vient de suivre son mari aux colonies ou elle s'est trouvee completement isol^e de tous les siens. Elle a eprouve ce trouble bien connu de&jeunes fenimes, le sentiment de Tisolement et de Tabandon, Tennui d'un milieu difF^rent auquel elle ne s'accoutume pas; puis, des pertesd'argent, le caractere un peu sombre du mari ont aggrav^ les choses. Elle pr^sentait alors ce que nous avons consider^ comme le premier degr^ de la maladie, Tetat psychasth6nique, avec inattention, aboulie, ennui. Dans ces conditions, elle a cherch^ elle-meme ce qui expliquait son ^tat maladif, elle s'est trouve toutes especes de maladies sans pouvoir preciser, et elle a fini par se metlre en tete qu'elle etait exposee a une mort prochaine. Iln^y a pas de v^ritables angoisses, ni de rumination mentale ; elle se dit assez tranquillement qu'elle va bientot mourir et que c'est triste ; d'autre part, comme elle est intelligente, elle s'etonne de ne pas mourir plus vite et elle se rend compte que son idee est absurde. D6s qu'elle est un peu plus gaie, grace a quelque excitation, elle chasse Tid^e; des que la depression revient, elle repete tout le temps qu'elle va mourir. 11 y a des personnes de ce genre dont il faut connaitre le langage pour en apprecier la valeur. Quand ils d^clarent qu'ils vont ^etre mines, cela veut dire qu'ils ont gague un peu moins. Quand celle-ci dit aux autres et se dit a elle-mfeme qu'elle va mourir, c'est comme si elle disait : « Je suis fatiguee. » Done Tidee de mort est simplement dans ce premier cas Texpression d'un etat de faiblesse et d'abaissement mental.

Ce petit garcon de treize ans est le fils de la malade precedente, lui aussi a peur de mourir et le repete a chaque instant. Ici ce

LES OBBBBBIONS. II. — 23

n*est m^me plus de la depression mentale, c'est de rimitatlon. C'est un petit nerveux, somnambule la nuit, peut-etre un fatur hysterique : il se suggestionae en ^coutant les dol^ances maternelles. Si la mere ne consent pas a exprimer autrement ses fatigues, il faudra lui retirer Fenfant.

Cette jeune fiUe de 21 ans, Ds..., est obs^d^e par la pensee de la mort mais d^une maniere beaucoup plus grave. Cette pensee revient par acc5s, envahit Tesprit completement pendant un ou deux jours; elle s^accompagne de grands ph^nomenes d'angoisse avec agitation et suflbcation. Cette jeune fille appelle au secours, sc suspend au cou des personnes pr^sentes demandant en grace qu'on la soutienne et qu^on la console.

Cette obsession n'est chez elle que I'aboutissant d'un assez grand nombre de phenomenes precedents. Quolqu'il n*y ait guere d'ant^cedents h^reditaires, elle a toujours ete une nevropathe. Peutetre faut-il tenir compte de ce fait qu*elle est la derniere de six enfants, que la mere ^tait epuis^e et le p^re tres ag^. Terreurs nocturnes dans I'enfance, regies tardives a 16 ans, tic dcsepaules a ce moment, puis, £117 ans, une s^rie de phobies. La plus importante a et6 la peur des petites betes, qui se rattache aux manies de la precision, a la micromanic, aux manies de propret^. Non seulement, elle voulait se laver les mains toute la journ^e, mais elle avait la manic de se laver constapiment le nezet les oreilles. » Une petite punaise aurait si bien pu s*y glisser. » Elle avait aussi la phobic des fonctions et surtout la phobic des fonctions intestinales : aller a la selle etait pour elle une terreur. Bientot, par une transformation interessante, elle cut la manic de la perfection pour les selles et se rendait au cabinet cinquante fois par jour. Quand on essayait de dimiuuer ses manies, elle avait d'horribles angoisses ; depuis quelque temps surtout, ayant eu a passer des examens, elle avait lutt6 contre ses manies et les angoisses s'etaient beaucoup developp^es.

Ces angoisses ^taient tres penibles, il lui semblait qu'elle suffoquait, qu'elle mourait. Bientot la peur de Tangoisse devint la peur de mourir et aujourd'hui I'obsession de la mort accompagne chacune des angoisses quelles quesoieut les conditions qui la determinent.Ainsi nous lui retirons un mouchoirqu'elleappuie sur son nez et nous voulons la forcer a respirer a Tair libre, c'est une lutte contre sa manic des petites b^tes: Teffort amene Tangoisse

et imm^diatemeDt elle a comme le sentiment de sa fin prochaine, ce qui augmente la terreur. L*id^e de mort est ici ^expression de ph^nomenes antecedents d*angoisse et surtout de I'angoisse morale.

La quatrieme malade, Bal..., est une institutrice instruite qui applique bien mal son intelligence. Elle a toujours ete une r^veuse et elle a pris Thabitude des ruminations mentales : aboulique^ ind^cise, jamais satisfaite, elle voudrait sans cesse ^tre dirig^e et elle est tourment6e par le sentiment qu*elle n'est jamais assez aimee. Elle a, depuis quinze ans, une s6rie de manies mentales que nous connaissons bien et que nous avons deja designees sous le nom de manies de Tau dela. Elle ne vit pas dans le present, mais elle se pr^occupe toujours de ce qui va arriver apr^s. Yous remarquerez a ce propos qu'il y a des psychastheniques qui vivent dans le passe, d'autres qui vivent dans Tavenir, leur maladie consistant toujours a ne pas vivre dans le present ; celle-ci a la manie de la recherche appliqu^e a Tavenir. « Comment sera mon cours demain? Est-ce quej'aurai des ennuis et si la journ6e de demain se passe bien, que sera celle d'apresdemain ?» Cette manie est tr^s frequente. Nous avons vu il y a quelques jours une jeune femme d'une vingtaine d^ann^es qui sMnterrogeait avec angoisse sur la fa^on dont elle pourrait payer la robe de noce de sa fille qui avait dixhuit mois. Bal... en est venue a se pr6occuper d'unavenir deplus en plus eloigne : (( Comment se portera mon mari dans dix ans ? » Telle a 6t6 pendant longtemps une de ses questions preC^rees. (( Combien de membres de ma famille seront encore presents dans vingt ans ? » Puis elle dcpassa meme ces ech^ances et elle en vint a s^interroger sur la vie future apr^s la mort. Pendant plusieurs annees, elle eut ainsi des ruminations sur Timmortalite de ame.

Malheureusement ces meditations alter^rent la foi de sa jeunesse, elle se mit a douter de cette immortalite et ce doute d'ailleurs s'accordait tres bien avec sa maladie. A partir de ce moment, la mort lui parut beaucoup plus terrifiante, et ses ruminations d'avenir se fix^rent sur Tidee de la mort. En ce moment, elle ne pense plus qu*a cela . (c Quand mourra mon mari ? Les vieilles gens se doutent-ils qu'ils sont pres de la mort ? Ai-je dit a mon mari qu'il etait plus vieux que moi et qu'il avait plus de chances de mourir ? D'ailleurs, n'est-il pas possible que je meure avant lui? »

340 LfiS OBSfiSSlONS HYPOCONDRlAQUES

II est a remarquer qu'elle n'est pas ties augoissee, c'est ce qui arrive dans les v6ritables ruminations oil Tagitation mentale est plus grande que I'agitation visc^rale. L'angoisse, d'ailleurs toujours legere, ne vient que si elle veut se d^barrasser de ces pens6es absurdes, car il se produit alors une modification dans la derivation.

II y aurait plusieurs remarques interessantes a faire sur cette malade. Une des plus curieuses c'est qu*elle pr^sente, a un haut degr^, ralternance des troubles cer^braux et des troubles de Festomac. Quand les ruminations se calment elle ne digere plus du tout, il y a atonie de Testomac qui se gonfle et devient clapotant jusqu'a Tombilic, puis il y a fermentation anormale, resorption de produits toxiques, migraine, acidity urinaire, etc... Quand ces troubles se calment, les obsessions recommencent ; nous vous avons deja signals ces faits, nous les reverrons encore avec plus de details. Pour le moment, nous remarquons seulement que chez cette malade Tohsession de la mort est le developpement d'une manie mentale de I'au dela.

Eufin, cette cinquieme malade, Ml..., femme de 5o ans, est arriv^e a la meme obsession de la mort par un tout autre m6canisme. G'est une femme qui a toujours ete nerveuse et impressionnable, maisqui en somme est restee bien raisonnable jusqu*a ces dernieres ann^es. II y a trois ans, elle eut le malheur de perdre sa fille unique agee de 26 ans et en fut bouleversee. Elle commit alors une grosse sottise : elle voulut aller habiter avec son mari a peu de distance du cimetiere de campagne ou on avait inhume sa fille, et elle fit batir sur le tombeau un petit monument assez eleve pour qu'clle pM facilement Tapercevoir de sa fenfetre. Ceci fait, elle se renferma dans cette campagne fort isol^c et de sa fen^tre envoyait le bonjour a son enfant en regardant le tombeau. Tout cela est-il bien raisonnable? Est-ce qu'il n'y avait pas deja des troubles a ce moment? Cela est possible mais la pauvre dame pretend qu'elle restait a ce moment bien tranquille et en bonne sante. L'annee derniere, au moment oil commen- Caient les troubles de la menopause, elle eut a subir une petite operation chirurgicale. Elle resta troublee, plus faible qu'a Tordinaire et plus inquiete. (/est a ce moment qu'a sa grande surprise, elle commenya a s'appliquer a elle-meme cette idee de mort dont elle s'entretenait depuis des annees a propos de sa fille et

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maintenant ce sont des crises d'angoisse avec terreur de mourir qui la prenneot a tout instant du jour et de la nuit.

II est interessant de relever la diversity de ces origines pour unememe obsession. II n'en est pas ainsi, croyons-nous, dans Thysterie. D'ordinaire, quand les hysteriques r^vent a la mort, c'est qu'elles ont vu mourir quelqu'un, la suggestion est simple et reproduit un ^v^nement precis.

Dans nos cinq observations, il n'y en a qu*une oil il y ait eu au debut un spectacle veritable de la mort et encore, dans ce cas, n'estce pas Timage de la mort de Tenfant qui constitue Tobsession, mais de longues reflexions a propos d'un tombeau. Chez toutes les autres malades il n*y a jamais eu d'emotion causae par une mort veritable ; chez chacune I'id^e de mort se forme par un m^canisme difTi^rent, chez Tune a propos de sentiment de faiblesse, chez Tautre a propos d'angoisse, chez la troisi^me a propos de reflexions sur Tau dela. Cela nous montre bien comment les obsessions sont un aboutissant de tout un travail mental, qui peut prendre des formes tres diverses. C'est pourquoi nous les considerons plutot comme une expression des troubles ant^rieurs et non comme le resultat d*une suggestion simple.

Observation 167. — Obsessions hypocondriaques. — Masturbation, allies, phobies, obsessions, hallucinations symboliques, hypocondrie, etc.

Ce malade, Jean, ag^ de 3a ans, que nous d^sirons vous presenter le plus rapidement possible, constitue dans la pathologic des obsessions, le cas le plus remarquable, le plus extraordinaire que Ton puisse imaginer. II est a peu pres impossible de le d^crire d'une facon sudisante, ou plutot cette description occuperait un cours d*une annee et ne laisserait aucune place aux autres malades. Et cela, pour une excellente raison : c'est qu'il represente a lui tout seul la pathologic tout enti^re des psychasth^niques. II n'y a pas au cours de cette maladie un symptome, une algie, une phobie^ une manie, une Impulsion, une obsession dont vous ne puissiez trouver imm^diatement un bel exemple dans Thistoire de ce pauvre garcon. II en resulte que pour vous d^crire son observation, il faudrait refaire tout notre enseignement de cette

3i2 LES OBSESSIONS HYPOGONDRIAQUES

annee et recommencer, avec de blen plus grandes complications, toutes les descriptions qui ont d^ja ^t^ faites sur cent autres malades. Nous ne pouvons reprendre ce travail*, et nous nous bornerons a une indication rapide des innombrables ph^nomenes pathologiques que presente ce malade vraiment exceptionnel.

La maladie est franchement h^r^ditaire, quoique Ton ne constate pas parmiles ascendants de maladie mentale bien d^termin^e : il s'agit evidemment d'une Evolution fatale de la famille dans un sens determine. Le grand-pere paternel, sans avoir ^t6 precisement un malade, etait deja un hypocondriaque et un melancolique. II avait parmi ses freres et soeurs des nerveux et des bizarres. Le p^re est un bomme tres distingu^, intelligent et travailleur ; mais son caractere inquiet et timore est <^videmment anormal. II prend par moment des humeurs noires qui touchent de bien pres a des crises d'obsession, enfin il est atteint de la goutte.

Jean fut Evidemment anormal depuis son enfance : craintif, consciencieux a I'extreme, EpouvantE par le plus petit reproche, d'une maladresse pratique invraisemblable, vivant repliE sur luimeme, Stranger a tout, il ne put jamais s'adapter a la vie de college et Tut toujours la victime de tous ses petits camarades. L*6ducation que lui donnerent ses parents, ne contribua pas peu a augmenter ses troubles du caractere. On le soignait trop minutieusement, on ne lui laissait aucune liberte que d'ailleurs il ne demandait pas. A i8 ans, une domestique le conduisait encore au lyc6e et le recherchait, jamais on ne le laissa se d6brouiller un peu tout seul. Aussi resta-til toujours tremblant, renfonc6 en luimeme, paralyse devant la moindre difficult^, et surtout devant la moindre person ne.

Le malade fait d^buter ses troubles principaux vers Tage de quinze ans, au moment ou il pretend avoir pris Thabitude de la masturbation : il conserve encore aujourd'hui un remords terrible de ces premieres fautes auxquelles il attribue tous ses maux. II se peut que ces mauvaises habitudes Taient quelque peu affaibli, mais nous ne pouvons pas croire qu'elles aient determine a elles seules sa maladie ; la predisposition h^reditaire, T^ducation

I . Ge malade est Tun de ceux qui ont ^t^ le plus souvent cit^s dans le premier volume de cet ouvrage ; nous ne donnons ici qu*un r^sum^ de son observation qui permettra de coordonner les diffSrents details di}k indiqu^.

LES OBSESSIONS GfiNITALES 343

ont jou^ un role bieD plus considerable. Quoi qu'il en soit, ces masturbations avaientd^ja quelques caracteres anormaux : d'abord elles etaient faites avec une naivete, une inconscience des ph6nomenes sexuels absolument invraisemblable chez tout autre ; ensuite^ il s'y melait d^ja des ph^nomenes de f^tichisme^ des associations d'id^es bizarres. II avait un fol amour, tres vague d'ailleurs, pour une femme de chambre assez laide et louche qui le trailait en enfant. Le mouchoir de cette femme de chambre d^terminait des excitations, et il s'en frottait brutalement le nez pendant les masturbations, c'est de la que viendra plus tard la terreur de se toucher le nez et de se moucher.

Quelques mois apres ces debuts, il fut pris, a la suite d'une masturbation, d^un phenomene tr^s remarquable sur lequel il insiste beaucoup. II s'^tait fati^u^ et etait parvenu non sans peine a Tejaculation ; a ce moment, il sentit « quelque chose de cass^ dans sa tete, comme si tout se voilait dans Tunivers, comme s'il y avait un abaissement ^norme de ses forces et de sa vie. » Ce sentiment d^termina une terreur folle avec id6e de la mort subite, et il fit le serment de ne plus recommencer un acte si dangereux. II a tenu parole, et maintenant, plus de quinze ans apres, il est encore saisi d'une terreur inexprimable a la pensee de Tacte sexuel et de la masturbation.

Vous comprenez Tint^ret que nous attachons a cette crise singuli^re, depuis ce moment tant de ph^nomenes etranges lui ont succ^de, que Ton est trop dispose a Toublier. Dans notre hypothese, cette crise de terreur a la suite d'une masturbation constitue le veritable debut de la maladie ; c'est a ce moment qu'a eu lieu la chute de la pression cerebrate, analogue a ce qui se passe chez les epileptiques, chute qui a di^ ^tre ^norme et dont il ne s'est jamais releve. C*est depuis ce moment-la qu'il n'est plus a son niveau, qu'il se sent au-dessous de lui-meme, qu'il est devenu incapable d'utiliser Tintelligence qu'il avait apportee en naissant : a partir de ce moment, il va y avoir des oscillations sans doute, des p^riodes de depression plus grande ou plus faible, mais nous ne croyons pas qu'il soit jamais remontie au niveau normal.

L'ann^e suivante fut remplie par des tristesses, des maux de tete, sans accidents mentaux bien nets ; c'est la depression pure et simple de nos psychastheniques. Puis commencent des inquietudes, des preoccupations relatives aux femmes et en particulier relatives a cette femme de chambre qui I'avait impressionne.

A 19 ans, son confesseur a qui il se plaint, est stup6fait d* son ignorance ; il crolt de son devoir de lui donner quelques notions pueriles sur les sexes, siir les organes de la g<^n6ration, sur la naissance.

Ces revelations bouleversent le pauvre diable au lieu de le rassurer, et nous voyons commencer une terrible maladie qui a dur6 six ans, c'est la p^riode de Talgie du gland. Probablenient par suite de reflexions sur les anciennes masturbations, le gland devient douloureux, c'est-a-dire qu'il devient le point de depart d'^pouvantables angoisses. Quand on le touche, quandTurine passe, quand les v^tements le frolent, ce sont des douleurs epouvantables avec irradiation a la poitrine et au coeur. Tous les traitements, toutes les lotions, toutes les pommades sont appliqu^es sans succes. Le malade prend des manies invraisemblables dans la facon de s'habiller : sa chemise, son calegon, son pantalon, tous ses v^tements sont truqu^s, attaches par des epingles d'une maniere speciale. II invente des regies pour uriner, il determine une secousse speciale du ventre et des reins pour faire sortir sa verge sans y toucher, etc. Nuit et jour il reve a son martyre et combine de nouvelles precautions ; a un certain moment, cette algie du gland s*est compliquee de troubles de la miction et il se rendit meme malade en s exercant a la retention d'urine. Tous ces troubles diminuerent sans disparaitre jamais vers Tage de 25 ans, parce qu'a ce moment se developperent d'autres phenomfenes plus int(^ressants.

Nous entrons dans la periode des manies mentales et des obsessions qui dure encore depuis sept ans. Toutes les manies possibles se developperent simultanement ou successivement, et deuxgrandes obsessions vinrent peu a peu envahir Tesprit relatives a deux femmes qui alternent dans les tourments du matheureux. Ces braves indications que nous venons dc resumer nous indiquent rapidement revolution et le developpement graduel de la maladie.

Voyons dans Tetat actuel les phenomenes morbides qui sont le r^sultat de toutce travail. Nous constatons d'abord tous les troubles physiques du neurasth^nique, Tatonie gastrique et intestinale avec les alternances de constipation et de diarrhee, tous les troubles de la nutrition qui lui donnent toujours tresmauvaise mine et le laissent tres maigre, quoiqu'il mange plutut fortement, les sensations de fatigue qui sont chez lui tout a fait exager^es et qui lui font croire qu'il va tomber ^vanoui, les maux de t^te, particulie^

LES OBSESSIONS GfiNlTALES 345

rement localises a la fontanelle post^rieure, avec des irradiations en cercle autour de ce point qu'il decrit avec complaisance, et dont il fait le point de depart d'hallucinations symboliques.

En second lieu, T^tat aboulique domine ^videmment la situation : ce gar^on toujours tres lent, en retard pour toutes les actions, demandant des prt^paratifs interminables pour la moindredes choses, d'une timidity etd'une sauvagerie inouies,ne pent arriver a aucun acte : i< Partout je suis inquiet, gene, effraye de la moindre chose, pas une action qui ne pr^sente d'^normes diflScultes. » Les troubles de Tattention sont paralleles, il ne peut jamais se fixer sur rien, sauf sur ses g^misseraents, il ne peut tolerer aucun travail mental qui provoque a son avis des troubles enormes, il a un sentiment perpetuel d'^trangete, d'ahurissement, comme s'il ne pouvalt jamais arriver a quelques notions de la r^alite. D'ailleurs, ces modifications de Tesprit d'une si longue duree donnent un aspect tres curieux a cet homme de 82 ans ; il est naif, innocent, sans aucune notion de la vie pratique, d'une maladresse extraordinaire, il est evident comme il le dit « qu'il voit tout sans voir » et qu'il est incapable de se conduire.

Cependant, et c'est la ce qui fait le cote le plus curieux de ce personnage, il est tres loin d*6tre inintelligent ; il parle bien, trop facilement m^me quand il s'agit de son mal, il a le raisonnement tr^s delie, et tres subtil quand il Tapplique a ses ruminations. II montre une grande d^licatesse de sentiments, et vraiment quand il s'agit de Tinterpr^tation psychologique des idees et meme des caracteres il montre beaucoup de finesse. C'est tout a fait ctrange de voir ces hommes qui, a certains points de vue, sont de parfaits imbeciles et qui a d'autres points de vue ont une intelligence plutot sup^rieure. On dirait un grand enfant, tres bien dou^, tres fin, mais qui n'a aucunement vecu, c'est une intelligence de trente ans avec une experience de six ans.

II sent lui-meme, avec une etrange acuity, les d^faillances deson esprit, et il a un sentiment de raecontentement tout a faittypique : « Je sens, dit-il, une decadence intellectuelle qui n'est pas dc naissance, car je n'^tais pas comme cela... Tout ccia a baiss^... Vous ne pouviez vous figurer combien je voudrais la pleine possession de moi-meme, de la mesure avec laquelle je suis ne. Plus je vais, plus j'ai soif de comprendre, plus j'ai le desir passionne d'enlever ce voile, ce nuage, tout ce que vous voudrez qui separe

mes malheureuses pens6es de Texterieur. » Ce sentiment d'incapacit^ le pousse a exag^rer sa faiblesse et a se faire plus sot qu'il n'est, il n'ose rien juger, 11 n'ose meme pas avoir son opinion sur un palais de TExposition ou sur un spectacle queleonque : « Cela me passe par-dessus la tete. » II fait semblant de ne rien coraprendre aux choses de la nature et de la vie. II a un perpetuel sentiment d'inferiorit^ par rapport aux autres, ce qui fait que pour le plus petit pretexte, il est humili^. II a une disposition a se croire perp^tuellement trompe, « comme s'il 6tait toujours le dindou de la farce », et cette pens^e jouc un role dans la plupartde ses obsessions. Ces divers sentiments I'amenent a une resignation morne, il a peu a peu supprim^ toutes les relations, tons les plaisirs, et il en arrive a un veritable ascetisme dont les rapports avec la maladie du scrupule sont ici bien curieux. Nous croyons que ces quelques ph^nomenes, son aboulie, son inattention, son defaut de perception de la r^alit^ avec tous ces sentiments exag^r^s d'humilit^ qui s'y rattachent sont les ph^nom^nes fondamentaux de sa maladie. Bien souvent, il constate que les obsessions et les phobies s'arretent, quMl ne sait plus par quoi il est tourment6, mais qu'il n'en a pas moins un ^tat indefinissable et affreux qu'il appelle « T^tat implicite ». C'est un ^tat vague qui est immuable, perpetuel » qui surplombe Tesprit comme une couche de plomb ». Get ^tat est justement Tabaissement du niveau mental en dehors des obsessions.

Ces sentiments se compliquent bien vite, il a d'abord le besoin de direction, il voudrait constamment etre remonte, il a le besoin de se plaindre, de raconter ses miseres. 11 a le sentiment qu'il ne les raconte jamais assez bien ; quand il a parl^ avec volubility pendant une heure, il supplie qu'on I'ecoute encore un quart d'heure, puis encore un autre, il ne s'arr^terait jamais. II est boulevers^ si on hesite quelque peu dans les conseils qu'on lui donne ; il veut etre commands et obeir comme un petit enfant; un de ses reves serait d'etre toujours consid6re et aim^ comme un petit enfant.

Dans ces conditions, se sont d^velopp^s d'innombrables pbenomenes analogues a ceux que nous avons decrits sous le nom de ph^nomenes de derivation. Nous ne pouvons enumerer tous ses tics : il met sans cesse les doigts dans le nez, il s'arrache les ongles, il ecarte les jambes Tune de Tautre parsaccades, etc. Presque tous ces tics ont eu ou ont encore une signification symbo-

LES OBSESSIONS GfiNITALES 347

lique, il l6ve a demi son bras droit audessus de sa tete, comme s'il cherchait constamment a I'appuyer contre un objet 6leve. « Cela repr^sente que j'ai un appui moral, que je me repose sur quelqu'un de plus grand, de plus fort que moi a mon c6te. »

Les algies ont jou6 dans sa maladle un role 6norme ; en dehors de cette grande maladie du gland qui a dur^ six ads, il a toujours conserve des souffrances dans les parties g6nitales, il marche a petits pas, surtout au tournant des rues « de peur qu'un mouvement brusque ne determine un frottemeht psychique de la verge qui est si angoissant. » II a eu de nouveau une crise d'algie 6pouvantable, parce que, dans une ville .d*eaux, un m^decin imprudent a exig6 qu*il se lavat les parties ; il a a chaque instant des regions de la peau qui deviennent douloureuses, c'est-a-dire qui deviennent le point de depart d'angoisse, parce que la robe d'une femme les a frol^es dans le tramway. II a des algies de Testomac quand il a mang^ d'un pain qui, par association d'id^es, lui fait penser a telle ou telle dame.

Les phobies qui viennent ensuite portent d'abord sur les fonctions : bien entendu, il n'est pas question de Tacte g6nital auquel il ne pent m6me pas songer, mais il a des angoisses pour deux grandes operations qu'il appelle lui-meme « le mouchage et Turinage. » Cela ressemble tant, dit-il, a Tacte sexuel; un peu plus cela me donnerait une de ces jouissances si dangereuses. » II a ensuite des phobies pour tout ce qui de pres ou de loin pent lui rappeler les femmes et surtout celles dont il est obs^d^, phobie des repas servis par une domestique, phobie des tramways, des voitures ou il pourrait avoir une femme comme voisine, phobie des mouchoirs, des souliers, parce que Tun d^eux portait le chiffre ^2, Tage d*une dame qu'il a remarqu^e. II a des phobies pour une foule de nombres qui sont ainsi devenus dangereux par association d'idees. Puis nous retrouvons les phobies classiques des couteaux, des rasoirs, des ^pingles, etc. II a a la fois Tagoraphobie et la claustrophobic : a Ce qu'il redoute le plus dans les grands espaces, c*est la campagne, parce qu'il n'y a pas de m^decin specialiste pour le secourir. Le pare Monceaux a Paris lui fait autant d^efietquela campagne : il n'est pas difficile sur les analogies. Pour lutter contre cette terreur, il faut qu'il porte sur lui des adresses et des renseignements ; il a eu une crise terrible un jour qu'il s'est apergu dans la rue qu'il avait oubli^ ses cartes de visites : « S'il 6tait tomb^ par terre, on I'aurait transports a la

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Morgue. » 11 a peur des salles fermees pour d'autres raisoDs, parce qu'il lui faut toujours pouvoir sortir facilement de Tendroit ou il entre ; ce besoin assez general chez les psychastheniques tient, croyons-nous, au trouble de la volonte qui emp6che ces malades de prendre jamais une decision definitive. II entre dans une eglise ou dans un theatre sans savoir si oui ou non il a Tintention ferme d*assister a Toffice ou ii la representation : il veut pouvoir sortir s*il lui prend fantaisie de changer d'id^es. C*est une des raisons, nous Tavons dit, qui rendent malades les psychastheniques quand ils sont Bancds et qui les font presque toujours eluder Tacte definitif du mariage. Ajoutez des phobies innonibrables de tout ce qui rappelle les maladies ou la mort, des cimetieres, des ceremonies fun^bres, des employes des pompes funebres. II ne pent dans son pays, traverser la place de I'llotelde-Ville entre neuf heures du matin et cinq heures « parce que le bureau des deces est ouvert et qu'il le croirait ouvert pour la declaration de sa propre mort ».

D*ordinaire, comme nous Tavons vu, le grand nombre des phobies ou des ph6nomenes angoissants diminue les manies mentales ou les ruminations et inversement. Jean constitue une exception sur ce point, car il a toutes les manies mentales : manic de la repetition, manie du retour en arri^re, manie de pousser a Textreme, manie de la precision (arithmomanie), etc., etc. Parmi les plus remarquables chez lui, il faut citer les manies de la precision : il faut qu'il sache exactement le degre de temperature de Teau dont il se sert, il faut qu'il compte les battemenls de son coeur, ses respirations, etc., il compte toujours par groupe de quatre, incapable de s'arreter au milieu d*un de ces groupes et terrifie quand il doit passer sur quelques chiflVes redoutables, or il y en a des quantites7, 12, i4, 20, 22, 47> etc. II a a ce propos une extraordinaire memoire des chiffres et des dates; on dirait qu'il s'est constitue une sorte d'ephcmeride a son usage. Telle date du mois, c'est sa derniere masturbation, telle autre la naissance de la femme de chambre louche, telle autre la mort du mari de la cousine de la femme de chambre, vient eusuite la date du jour oil pour la premiere fois nous Tavons fait uriner correctement, etc. II a ainsi des anniversaires memorables pour tons les jours de la semaine et presque pour tons les jours de Tannee.

Ces manies se rattachent aussi a un autre trouble qui, chez lui,

LES OBSESSIONS G^NITALES 349

est bien caract^ristique, la manie de Tassociation des idees. Les associations d'id^es sont chez lui si nombreuses, si surprenantes, si compliqu^es qu'il est impossible de les consid^rer comme naturelles. II souffre a Festomac : i° parce qu'il a mang6 du pain ; a^ qui vient d*un boulanger ; 3^ qui a 6t6 indiqu6 a sa m^re par un monsieur ; 4° dont la femme est morte le joyr ; 5® qui etait Fanniversaire du jour ; 6^ oil il a commence Tobsession ; 7° relative a Charlotte. II ne peut plus approcher des kiosques de journaux parce que ceux-ci contiennent des journaux qui ont autrefois relate la mort peu convenable d'un grand personnage. II ne peut tol(^rer la dur^e de trois quarts d'heure, pour rien au monde il ne resterait a table trois quarts d'heure, il ne resterait assis, ou il ne marcherait trois quarts d'heure ; ne lui at-on pas dit que le meme personnnge etait reste trois quarts d'heure avec une femme avant de mourir ? Cela suffit pour rendre cette dur^e terrifiante, etc. II est evident que c'est lui qui cherche ces associations dUd^es, c'est une des consequences de son attention maladive constamment appliquee a certaines categories de ph6nomenes.

La manie du symbole lui fait representer toutes ces id^es par des images qu'il appelle des hallucinations ; il voit la femme de chambre qui rit aux eclats ou bien il sent des (luides envoyes par une dame de son pays quand il se tourne dans cette direction. Ce ne sont pas de veritables hallucinations, elles sont loin d'etre completes et d'etre objectives, ce sont des m^taphores et des symboles qu'il invente pour preciser ses tourments.

La manie des precautions sera representee chez lui par la maniere compliqu^e dont il attache sou calecon, son pantalon, par ses etudes sur la direction de son lit, par le choix minutieux de sa place a table, etc. La manie de la conjuration lui fait inventer une foule de formules pour repousser les tentations et les dangers, c'est ce qu'il appelle des syllabes de cloture. Le son. « t6, te, te, te, » repute quatre fois comme abreviation du mot assez, est un proced^ souverain contre les vell^ites de masturbation. Dans les cas graves, il lui faut murmurer : « Allons, assez de phenom^nes. » Bien entendu, il aura des serments et des pactes : « Si je consens a entrer la, que j'aie ma tentation de masturbation. » Mais la plus grave des manics sera celle de I'oscillation et de la deliberation. A propos de chaque action, il a d'interminables hesitations : chacun des deux partis est repr^-

sent^ par une image symbolique, la femme de chambre le pousse d'un cot^ et Charlotte le pousse de Tautre ; il oscille ind^finiment, et cette oscillation devient extremement p^oible et angoissante. II est horriblement malade, quand il cherche ce qui est pr^r^rable d'une douche ou d'un bain : « Que- je fasse blanc, que jc fasse noir, dit-il tristement, j'aurai toujours ma petite mesure de ph^nom^nes. » Le plus facheux, e'est qu'il arrive toujours en definitive a ne rien faire et a se priver de tout, Tasc^tisme et Tinertie sont toujours les termes vers lequel se dirigent ces malades de la volont^.

II n'est pas strange que dans ces conditions ce pauvre garQon en soit venu a concevoir une foule de pens^es obs^dantes qui expriment plus ou moins bien ces innombrables tourments. II y a quelques obsessions plus ou moins sentimentales qui jouent un grand role dans sa vie. II a la pensee constamment dirig^e sur deux femmes : Tune, cette femme de chambre louche, qui est surtout representee comme se moquant de lui et qu'il croit voir rire, Tautre, une dame agee de ses relations que nous avons appel6e Charlotte et qui est cens^e determiner des sensations erotiques en lui envoyant des fluides dans les jambes. Ce ne sont que des obsessions, car il sait fort bien la faussete de semblables idees ; mais il y reve sans cesse, se les representant dans tel ou tel coin de son cerveau, les m^lant a toutes les operations de sa vie, les faisant intervenir a tout propos. Chez luidetelles obsessions sont bien voisines des id^es fixes de persecution, il ne peut s'emp^cher de croire que la femme de chambre lui veut du.mal, et il a malgre lui un sentiment que les employes des pompes funebres' sont de mauvaises gens, capables de souhaiter sa mort. Ce qui domine evidemmeut chez ce pauvre garcon, ce sont les obsessions hypocondriaques et surtout les obsessions genitales ; cellescise rattachent chez lui a la terreur qu'il a des fonctions sexuelles au point de vue de la sante beaucoup plus qu'au point de vue de la moralite. 11 est obsede non seulement par la pensee de la mort mais par la pensee de toutes les maladies possibles, hernies, dia* bete, affections cardiaques et surtout par la terreur de la meningite. Nous pouvons a peine arriver a lui faire lire dix lignes d'un journal ; il a bien confiance en nous, mais il ne peut pas comprendre pourquoi nous Texposons ainsi a une meningite terrible.

Sa maladie presente quelques oscillations : des qu'il est un pen excite, remonte par un encouragement, par un bon conseil, par un

rOBSESSION DE G£CIT£ ET DE MORT 351

petit succes, d^s qu'il peut faire un effort d'attention, il change completement, il oublie ses obsessions et ses manies. Mais il retombe bien vite, et Tabaissement mental ramene tons les phenomenes. II est mieux a Paris au milieu du monde qui Texcite un peu, il est plus mal dans Tisolement et dans le calme. On observe fr^quemment chez les phychasth^niques, cette influence excitante et vivifiante de la vie de Paris. Un autre malade du meme genre a des tics respiratoires avec angoisse, analogues a de Tasthme, des qu'il a pass6 huit jours a la campagne. II est gu^ri de ses angoisses respiratoires des qu'il se retrouve a Paris au milieu de ses affaires. Toute revolution de la maladie de Jean se rattache ainsi aux idees que nous vous avons souvent exprim^es sur le role considerable que joue Tinertie mentale, Timpuissance de Taction et de la pens6e dans la formation de tons ces phenomenes secondaires, des agitations Torches et des obsessions. C'est la une indication pour le traitement, il lui faut non seulement des toniques physiques, mais des toniques moraux. Malheureusement, malgre tons nos efforts, il est bien difficile de le maintenir constamment a un niveau suffisant. C'est un spectacle vraiment triste que celui de ce garcon, tres bon ettres intelligent, completement perdu par de pareils rabachages.

Observation i58. — Obsession de c6cit6 et de mort. — Sentiment de depersonnalisation, maladie de Krishaber.

Cette vieille femme de 56ans, Bui..., nouspr^sente un cas bien bizarre qui souleverait d'interminables discussions psychologiques. Nous ne pouvons que vous faire connaitre rapidement une categoric d'accidents assez rares sous cette forme. Cette bonne femme va vous expliquer ses souffrances car elle nedemande qu'a parler : (( C'est epouvantable, c'est odieux, on n'a pas id^e d'un supplice pareil, depuis deuxmois, j*agonise, je suis dans un tombeau, le pire des tombeaux, je suis enterree... C'est bien vrai,. puisque je ne puis plus rien voir, rien que du noir, un noir d'encre. Quand on ne voit plus de jour, on agonise ; je ne suis plus vivante, je suis complMement morte. Je ne vois plus personne autour de moi, je suis absolument seule, . . .rien ne vit, rien n'existe autour de moi, je suis seule dans le tombeauysans lumi^re.Non, je n'existe

plus, je suis morte et morte dans les t^nfebres, dans risolement coniplet, un isolemcnt qui est epouvantable... » Elle bavarderait ainsi indefiniment : interronipons>la seulement un instant pour constater qu'elle vit parfaitement, et, ce qui est plus curieux, qu'elle voit parfaitement clair.

Si nous lui demandons cequ'il y a deVant elle, elle va decrire tous les objets, reconnaitre les personnes, distinguer les couleurs a n'importe quelle distance et dans toutes les directions : il n'y a aucun trouble ni de I'acuit^ visuelle, ni du sens des couleurs, ni du champ visuel. Quand on lui fait remarquer qu'elle voit tres bicn, elle se borne a changer unf instant son langage : « En ce moment, dit-elle, je vois a peu pres,... ou du moins vous ne comprenez pas ceque j'ai, je ne puis pas me faire comprendre, ...mais dans cinq minutes je vais voir tout noir comme de Tcncre, je vais ^tre morte toute seule... » Et elle recommence les monies g^misscments, en les mettant simplement au futur. Cette concession ne dure pas longtemps car, si on la laisse continuer sans faire de remarqucs, elle va bien vite revenir au present et se declarer de nouveau morte dans le noir.

Quelle est cette singulicre affection ? Peut-on dire que ce soit un delire ? Pas precisement, puisque cette bonne femme ne commet aucune absurdity et qu'elle se comporte tres bien dans les salles. Si on lui demande de chercher un objet, elle y va avec complaisance, et si maintenant.memc nous lui disonsde retourner a son lit, elle va rentrer toute seule bien tranquillement a Tinfirmerietout en disant qu'elle est morte et qu'elle est dans un noir d'encre. Cost une idee qu'elle repete, sans y conformer sa conduite, et par consequent sans y croire completement. En un mot, c'est une obsession; mais cette obsession n'est pas I'expression d'un souvenir ou d'une id^e abstraite, c'est I'expression d'un sentiment. Ce sentiment presente chez elle trois varietes principales : i® le senment de ne plus voir clair, de ne voir que du noir, 2* le sentiment d'etre isol^e de tous les ^tres humains, 3° le sentiment d'avoir perdu sa personne et sa vie, d'etre morte. Ces sentiments et ces idees obsedantes constituent un syndrome qui a et6 decrit d'une maniere remarquable, en iSyS, par Krishaber. Depuis on I'a souvent appele la nevropathie c^rebro-cardiaque ou la maladie de Krishaber. Cette maladie a ete rendue celebre par les psychologues et elle joue un grand rAle dans le livre bien connu de Taine sur I'lntelligence.

L'OBSESSION DE GfiClTE ET DE MORT 353

Nous ne pouvons pas nous contenter de ce diagnostic de maladie de Krishaber. On n^admet plus aujourd'hui ces obsessions isolees comme autant de maladies distinctes, ou ne se borne plus a diagnostiquer la dysmorphophobie, ou la peur d'etre difforme, la triskaidekaphobie ou la peur du nombre treize, la siderodromophobie ou la peur des chemins de fer ; on a remarque les caracteres communs detoutes ces affections. Or les sentiments si bizarres que pr^sente cette malade ne sont etonnants que par leur exag^ration. En reality, ils se retrouvent tons a un plus faible degre chez les obs^d^s, les scrupuleux, les douteurs. Ces malades, ont le sentiment de mal percevoir, de voir les choses droles, ^tranges, et comme nous Tavons deja vu dans bien des cas, ils en viennent au sentiment de ne pas voir du tout, de voir noir. Ils ont le sentiment de ne plus percevoir les etres pensants, de ne plus distinguer les sentiments et les id^es a propos de la physionomie et des paroles, de la le sentiment d^isolement qui est frequent. Plusieurs vont jusqu'a dire qu'ils sont dans un monde 6trange, loin de la terre, loin du systeme solaire. Celle-ci est modeste en se bornant a declarer qu'elle est toute seule. Enfin ils ont tr^s souvent le sentiment d'avoir perdu leur personne. Yous avez vu ici m6me plusieurs cas remarquables de d^personnalisation. C'est ce sentiment que Bui... interpr^e en disant qu'elle est morte, qu'elle est dans le tombeau. Tons ces sentiments dependent simplement, a notre avis, d'une diminution du sentiment de la realite qui est en rapport avec la diminution des fonctions de la volont^ et de Tattention.

Quant a d^montrer que cette malade est tout simplement une ancienne obs^d^e, une douteuse, cela est facile : il suflSt de rappeler qu'elle a eu pendant longtemps des crises d'agoraphobie, que c'^tait une inqui^te s'attendant toujours a des malheurs, craignant de ne jamais arriver a rien. D'une famille ^videmment n^vropathique, un frere semble avoir et6 atteint de paralysie agitante, une soeur est tres nerveuse, elle a el6 surtout malade depuis Tage de 32 ans, et la maladie semble avoir debute par un goitre, probablement par le goitre exophtalmique. Elle attribue ce goitre a son s^jour a la Chartreuse dans un pays de goitreux. Elle resta toujours obs^dee et depuis deux mois Tobsession a pris cette forme aigue.

A son age, on ne pent guere esperer quelque amelioration que du calme, de Thygi^ne et d'un traitement bromure.

LES OBSESSIONS. II. — a3

Observation i58 bis. — Les rdsultats d'une op6ration simul6e chez une obs^dde hypocoBdriaque. — Troubles de la menopause, spasmes, interpretation, obsession des epingles, operation simulee sans risultats.

L'histoire de cette malade nous ofire un petit enseignement dont nous devons profiter. Elle nous apprend qu'il n*est pas toujours bon de faire des operations chirurgicales de complaisance chez des n^vropathes, quoique I'intention soit excellente. EUes reussissent quelquefois et alors tout est pour le mieux ; quand elles ^chouent, elles aggravent la situation.

Cette dame vient de subir, il y a quelques mois a Thopital Laennec, une petite operation qui avait pour but, parait-il, de la debarrasser de deux ^pingles qu^elle pr^tendait avoir avalees par megarde et qu*elle sentait se promener dans son corps. Avant de I'operer on I'a photographiee aux rayons Rontgen et la photographic qui lui a ete montree cootenait deux superbes ^pingles bien nettes. On Ta chloroformce, on a fait des petites entailles, Tune au niveau de Testomac, Tautre au niveau de Toesophage ; on a applique un pansement et au r^veil on lui a pr^sent^ deux tongues ^pingles un peu tach^es de sang : eHe les conserve pr6cieusement dans une petite boite.

Malheureusement les soufTrances n'ont pas disparu apres Top^ration. Bien au contraire elles ont ^te compl^tement exag^rees ; les 6tranglements a la gorge, les douleurs a Testomac se sont compliqu^es d'un afireux goikt metallique dans la bouche. <c Cela s'explique facilement, dit-elle, puisqu'elle a eu longtemps dans le corps deux ^pingles qui Tout impr^gn^e de cuivre. » L'empoisonnement par le cuivre des ^pingles joue maintenant un r6le plus grand que les 6pingles elles-memes. Cette pauvre dame sent la limaille de cuivre entre les dents, elle souffre horriblement de rempoisonnement, elle pretend ne plus pouvoir manger et elle se d^sespere nuit et jour. Vous voyez que Top^ration chirurgicale ne lui a pas fait de bien. Nous pourrions presque dire qu'elle lui a fait du mal en mettant dans son cerveau plus fortement encore Tidee des malheureuses ^pingles. A tous les arguments pour lui montrer qu'ellc n'a pas de limaille entre les dents, elle r6pond avec ent^tement: « Je pouvais douter autrefois ; mais maintenant on ne pent plus me dire que je n^ai pas

LfeS RfiSULTATS D'UNE OPERATION SlMULfiE Tot

eu les ^pingles dans le corps puisque les voici. » Peut-etre y aurait-il quelques chances d'am^lloration en lui disant en public la v^rit^ sur ces malheureuses epingles.

Eh bien, Madame, il faut vous avouer une chose que toute voire famille salt d^ja. C'est pour c^der a voire caprice qu'on a fait semblant de retirer ces epingles, qu'on avait coUees dans la photographic. On ne vous a rien retire du tout. Voici la v^rit^ sur votre ^tat. Si vous arriviez a la comprendre vous auriez deja fait un grand pas vers la gu^rison.

Ce qu'il y a eu de r^el, le voici : cette femme qui avait toujours et^ bien raisonnable, quoique un pen nerveuse, a dprouve les modifications de la menopause il y a un an a peu pres. En m^me temps, elle parait avoir eu une attaque de grippe assez benigne. Sous ces deux influences se sont manifestes des troubles nerveux de Testomac et de TcBsophage, des mauvaises digestions, des spasmes, des ^touffements, etc. Peut-6tre y eut-il, commc cela arrive frequemment, des troubles de la sensibility visc^rale, quoiqu'il n*y edi jamais d'anesth^sie superficielle bien nette. C'est a ce moment qu'elle commen^a a interpreter a sa facon les souffrances qu*elle ^prouvait en imaginant qu'elle avait avale deux epingles. Elle alia d'abord, en se cachant, consulter plusieurs chirurgiens qui se moqu^rent d'elle, jusqu'a ce que, enfin, on fit reparation prec^dente.

Le chirurgien avait une excellente intention ; il aurait peut-6tre reussi s*il avait pu en m6me temps faire disparaitre cet etat nerveux d^termin^ par la menopause, ces spasmes et ces douleurs. Vous voyez que Top^ration a simplement aggrave le d^- Hre. Peut-etre maintenant cette dame se rendra-t-elle a Tevidence. Ces troubles de la menopause sont quelquefois passagers, quelques precautions de regime, quelques massages de la region ^pigastrique pour tacher de r^veiller les sensations normales pourront diminuer les spasmes, si elle veut bien ne pas les entretenir par des precautions hypocondriaques.

Si Ton songe aux nombreux sentiments d'incompletude, on oomprend que les obsessions de la hontc soient parmi les plus fr^quentes. Nous distinguerons les obsessions de la honte du corps, les obsessions de la honte de soi et nous rattacherons a cechapitre un troisieme groupe qui a le meme mecanisme, celui des obsessions amoureuses.

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