I. — L'origine endogène du contenu des idées obsédantes
Les théories intellectuelles et émotionnelles étaient disposées à rattacher le contenu de ces idées obsédantes h une action du monde extérieur sur le sujet, à les considérer comme exogènes.
Il me semble que ces obsessioixs ne présentent pas une diversité &u(Gsante pour que Ton puisse les rapporter aux événements extérieurs qui ont pu de bien des manières émotionner les sujets. Au fond toutes ces idées se ramènent h un petit nombre d'obsessions fondamentales que j'ai essayé d'énumérer au début sous ces titres: obsessions de sacrilège, de crime, de honte de soi, de honte du corps, de maladie. Ces obsessions fondamentales contiennent toutes des pensées relatives à la personne, aux actes, aux idées, au corps, plutôt que la représentation d'objets et d'événements extérieurs. 11 n'en est pas du tout de même chez les individus qui, comme les hystériques, ont des idées obsédantes venant du dehors, en rapport avec des suggestions ou des causes émotionnantes. Là ce sont les objets et les événements qui prédominent, obsession de l'incendie, de l'amant, de la figure du père ou de la mère, du rat dans la cuisine, du voleur, etc. Il y a là une différence dans le contenu qui me paraît fort appréciable.
Les obsessions des psychasthéniques ont aussi dans leur contenu certains caractères généraux fort remarquables : ce sont des pensées de critique, des appréciations mauvaises sur les actes et les idées, et en outre des pensées extrêmes. Le crime auquel l'obsédé pense est toujours le crime extrême pour lui, étant donnés son sexe, son âge, sa condition. Cela n'existe guère dans les idées suggérées par les spectacles extérieurs et cela ne s explique pas par le hasard des circonstances émotionnelles.
Je suis donc disposé à croire que les obsessions psychasthéniques sortent bien plus qu'on ne le croit du fond même du sujet, qu^
INTERPRÉTATION DE L'IDÉE OBSÉDANTE 58i>
l*on peut les considérer comme endogènes, par opposition aux idées exogènes qui sont déterminées par le mécanisme de la suggestion. Cette conception est déjà indiquée par les auteurs qui font sortir Tobsession intellectuelle de la phobie, mais je pense qu'il faut aller plus loin et admettre que les obsessions,, comme les phobies elles-mêmes, prennent leurs points de départ dans des phénomènes pathologiques plus profonds qui sont surtout les sentiments d'incomplétude et les insuffisances psychologiques.
2. — L'influence des sentiments d'incomplétude sur le contenu des idées obsédantes.
L'obsession est le résultat d'un travail intellectuel qui s'opère pendant les crises de psycholepsie et qui remplit surtout les ruminations mentales. Le besoin de précision, d'explication, de symbole, conduit les malades à interpréter eux-mêmes leur propre état mental et à découvrir une explication, une véritable théorie de leur transformation. L'idée obsédante est une interprétation des troubles psychologiques élémentaires, interprétation faite suivant les lois des manies mentales.
Les troubles des psychasthéniques qui peuvent engendrer des obsessions sont, à mon avis, très nombreux et ne se limitent point aux seuls troubles émotifs. Dès le début, l'abaissement de la tension psychologique, en diminuant l'action et la perception du réel, favorise la méditation ; il donne aux malades une tendance à préférer l'idéal au réeL à aimer le mystérieux, le vague, à se tourner vers les choses mystiques.
LHnsuffisance a-t-elle donné naissance à des dérivations mentales, chacune de ces manies qui constituent la rumination, est une grande source d'idées. Les manies d'interrogation perpétuelle amènent à concevoir l'idée de mystère, de tromperie : Hg... (119) après avoir pendant des mois été tourmentée par des interrogations ; « qu'y a-t-il derrière ce mur, d'où le mari vient-il, à qui a-t-il parlé ? » devient obsédée par l'idée que le mari lui cache quelque chose et qu'il la trompe.
La manie du symbole qui n'est qu'une manie de précision exagérée est l'origine d'un très grand nombre de ces pensées. Les idées sacrilèges sont évidemment dans ce cas : Claire est avant tout une psychasthénique, avec sentiment d'incomplétude, toutes nos études sur ses oscillations l'ont bien démontré. Elle a d'abord,
tentement de la conduite. II est trop évident que les sentiments d*humilité, de honte sont le point de départ des obsessions de la honte de soi et de la honte de corps.
Les idées criminelles ont la même origine. Dob..., dans un wagon de chemin de fer, se sent si peu maîtresse de sa volonté qu'elle se demande si sa main ne va pas malgré elle ouvrir la portière. De là à penser que Ton est capable de commettre un crime il n'y a qu'un pas. Bien souvent les malades qui prétendent être poussés à Thoraicide ou au suicide expriment simplement par là le sentiment qu'ils ont de leur faiblesse de volonté. Bien entendu la manie du contraste joue un rôle et les crimes inventés sont ceux qui sont les plus dangereux dans la situation du malade; la caissière a des impulsions à voler, le musicien « à faire exprès des fausses notes à l'orchestre de l'Opéra ».
Très souvent le malade se rend compte que ce crime n'est pas présent et par les manies de remémoration, de recherches dans le passé, il les transforme en remords. Il cherche avec une ardeur incroyable où et comment il a bien pu tuer quelqu'un, il y a quinze jours, ou bien il invente tout un délire rétrospectif dans lequel ses maîtres auraient abusé de lui à l'école primaire. Rk... va plus loin encore et il cherche si à Tâge de quatre ans, quand il venait avec sa petite sœur de un au moins âgée dans le lit de son père, il n'a pas attenté à la pudeur de celle-ci. Déjà dans ces cas l'obsession s'éloigne un peu du sentiment initial, mais ce n'est qu'une apparence. Quand Kl... est obsédé par la pensée que son enfant n'est pas de son mari, il est évident qu'elle dissimule un remords génital, c'est comme si elle se . demandait si elle a trompé son mari, et cette question qu'elle ne précise pas dans son esprit résulte du sentiment qu'elle a de ne plus être maîtresse de sa volonté.
Les sentiments d'incomplétude intellectuelle qui sont si nombreux et si intéressants deviennent le point de départ d'une foule d'obsessions qui semblent tout à fait incompréhensibles si on ne se reporte pas à ce début ; je n'en signalerai que quelques exemples. Hm... (i35), femme de 21 ans, qui vient d'accoucher il y a trois mois, est obsédée par la pensée que son enfant est un monstre; quand elle le voit, elle constate qu'il est normal, mais, dès qu'elle le quitte des yeux, elle pense qu'il présente les difformités les plus extraordinaires. Fatiguée par la grossesse, elle a eu des troubles
extérieure joint au sentiment de dépersonnalisation va faire naître l'obsession si remarquable de Btu../« Je suis morte, je suis enterrée dans un tombeau tout noir, d'un noir d'encre. »
D'autres formes particulières des sentiments d'incomplétude vont simplement se transformer en idée, en obsession correspondante. Le sentiment de dépersonnalisation, passager, variable, incomplet, va faire naître une idée nette, abstraite, « que la personnalité est toujours perdue, que le moi est supprimé ou transformé ». Le sentiment passager de « déjà-vu » va donner dans le cas de M. Arnaud l'obsession précise et perpétuelle « du déjà-vu il y a un an ». « La continuité de l'illusion, dit très bien M. Arnaud, n'est qu'apparente, elle est le résultat d'une sorte d'entraînement, d'une habitude ayant déterminé un faux pli de l'esprit, un véritable délire V »
Enfin une des observations les plus fréquentes, tout-à-fait banale chez ces malades, c'est l'obsession de la folie. Plusieurs auteurs disent que cette obsession « est une forme objectivée de l'angoisse ». Je ne comprends pas pourquoi des états d'angoisse doivent s'objectiver sous forme d'idée de folie : les cardiaques qui ont de l'angoisse sont-ils donc obligés de se croire fous? S'ils n'avaient que l'angoisse pure et simple, les psychasthéniques n'arriveraient pas non plus à cette idée de folie. Elle est pour moi l'expression de sentiments plus profonds : « si je dis que je deviens folle, dit Dep..., femme de 28 ans, c'est que je sens mon esprit vague, engourdi, drôle... ». « Si j'ai peur de devenir folle, dit Zb..., femme de 82 ans, c'est parce qu'il me semble que je ne suis pas maîtresse de mes actions, que je suis dans un cauchemar et parce que dans les cauchemars on fait des crimes et des folies ». « C^est parce que je me sens comme une machine que je me dis fou ». (Lois...).
Bien des obsessions ne sont ainsi que l'expression plus logique et plus générale des sentiments d'incomplétude.
3. — L'influence des insuffisances psychologiques sur le contenu des idées obsédantes.
Les insuflfisances des sentiments, les apathies, les émotivités et surtout les sentiments anormaux qui se développent à ce propos,