I. Érasme Darwin, Zoonomie, IV, p
mais il faut leur recommander tout ce qui les excite et détermine chez eux une émotion.
On peut s'étonner que le médecin réussisse par son attitude, par sa parole, à déterminer des émotions intenses, tandis que les événements réels qui devraient avoir bien plus d'influence sur le malade le laissent indifférent. On peut demander surtout comment cette émotion déterminée artificiellement peut être utile au malade, tandis qu'il souffre d'ordinaire d'une émotivité excessive qui rend les autres émotions dangereuses. C'est la différence de l'art et de la réalité, fart est capable de déterminer des émotions plus fortes que la réalité elle-même et surtout des émotions mieux adaptées et plus élevées. Voici une observation qui m'a beaucoup frappé et qui me parait fort instructive. Af..., jeune homme de 28 ans, déjà neurasthénique et engourdi, indifférent à tout si ce n'est à ses préoccupations hypocondriaques, s'est trouvé mêlé h une triste aventure. Il est entré le premier dans la chambre d'un voisin qui, à la suite d'un délire^ venait de se pendre. Af... connaissait le désir de suicide de ce voisin et sa triste situation, il s'attendait à ce suicide comme les autres personnes de la maison, aussi resta-t-il très indifférent. Il coupa la corde, étendit le cadavre sur le plancher et sortit très calme, sans aucune émotion. Toute la journée suivante, il continua à gémir sur son propre sort et sur ses maladies imaginaires sans se préoccuper une seule fois du triste spectacle qu'il avait vu le matin. Le lendemain, il lut dans le Petit Journal le récit de ce suicide : le journaliste avait décrit la chambre en désordre, la corde fatale, la figure convulsée du malheureux et son récit était très dramatique. Af... fut stupéfait en lisant cet article : a Comment c'était lîi la scène à laquelle il avait assisté la veille le premier de tous, il ne se doutait pas que ce fût si affreux. » Cette lecture Timpressionna d'une manière très vive, lui enleva sa torpeur, le rendit plus actif et lui fit oublier pendant plus de deux mois son hypocondrie. Ce petit exemple montre d'une manière saisissante comment les psychasthéniques ont besoin qu'on les aide pour parvenir a l'émotion précise et comment il est possible de les aider dans ce sens.
Le médecin ne se borne pas à exciter l'émotion, il la dirige et la développe ; il en surveille les manifestations pour arrêter et empêcher les dérivations. C'est une véritable rééducation de l'émotion qui cherche h substituer aux ruminations, aux agita-
tions, aux angoisses élémentaires des émotions hiérarchiquement supérieures. Le malade doit se prêter à ce travail et, quoique cela semble singulier, faire des efforts pour arriver à des émotions précises.
5. — La direction des efforts ^ la rééducation de l'attention.
Je viens de dire que le malade doit faire effort. Il ne faut pas se 6gurer, en effet, comme on le croit trop souvent et comme les sujets sont les premiers à le croire, que la volonté personnelle du malade soit sans action sur ces phénomènes dont on a très mal compris à mon avis la prétendue irrésistibilité. Les obsédés ont beaucoup plus d^action sur leur maladie que n'en ont les hystériques précisément parce qu'il y a chez eux beaucoup moins d'automatisme. En étudiant les oscillations du niveau mental nous avons vu cette influence considérable des efforts de la volonté et de l'attention, il faut encore faire servir cette influence au traitement.
Dans des cas particulièrement heureux et rares, il suffit de faire comprendre au malade quelle est au fond sa maladie et comment il peut en sortir. La guérison de Wy..., jeune homme de ao ans, après une simple indication de ce genre, m'a causé une réelle surprise. Ce jeune homme est venu me raconter ses misères : depuis plus de cinq ans il était accablé par des scrupules génitaux insensés. Tourmenté par la pensée des organes génitaux, il croyait les voir chez les hommes et chez les femmes, il s'imaginait assister a des scènes lubriques même dans sa famille et il prenait en horreur son père et sa mère. Effrayé par ses propres organes, il leur trouvait une grosseur, une odeur toute particulière que tout le monde devait remarquer ; il avait pris peu à peu une foule de tics qui primitivement avaient pour but de dissimuler ses parties et qui amenaient des contorsions perpétuelles du tronc et des jambes. Je lui expliquais ce que je pensais de cette maladie, son point de départ dans le défaut d'énergie de Tattention et de la volonté, la perte du contact avec le réel, la rêverie et la rumination, l'inquiétude et le mécontentement, puis une interprétation quelconque qui donnait un prétexte aux ruminations et auxangoisses. Après avoir réfléchi, il finit par me dire : « Il y a longtemps que je me doutais de tout cela, mais j'ai fini par écarter cette idée, d'abord parce qu'on m'a répété
que j'étais neurasthénique et puisque parce que cette Idée m'aurait imposé des efforts pénibles. » En raison de sa situation, ce garçon ne pouvait suivre un traitement régulier et je ne l'ai revu qu'un an après. « En vous quittant, me dit-il, j'ai voulu guérir et je me suis mis au travail : cela a été dur, mais j'ai réussi et depuis plus de six mois je ne pense plus du tout à mes bêtises ». Il se peut qu'il y ait plus tard des rechutes, c'est même probable ; mais cette guérison d'une longue crise par les efiorts du malade seul et livré à lui-même est bien remarquable.
Le plus souvent, il nous faut diriger et exciter perpétuellement l'effort du malade, dans quel sens doit-on le diriger ? D'abord, je ne crois pas que l'on doive pousser le sujet à lutter directement contre son idée fixe, il n'arriverait qu'à des ruminations semblables à celles qu'il fait depuis longtemps. 11 faut redouter énormément les efforts faux^ les crises d'efforts qui ne sont que de l'agitation physique et morale stérile, qui ne sont que des dérivations, et non de la véritable tension mentale. Il faut amener le sujet à faire des efforts physiques ou moraux quelconques en dehors du sujet ordinaire de leurs méditations, en ne se proposant qu'un seul but qui est de se rapprocher du réel autant que possible.
L'effort pour un exercice physique est excellent, j'ai déjà signalé quatre malades guéris pendant plusieurs années par les exercices militaires aussi bien que par la discipline du régiment. Le jardinage, la bicyclette chez Bow..., les travaux du ménage chez Al..., la gymnastique chez beaucoup ont eu d'excellents effets ; voici plus de dix ans que j'ai eu l'occasion de guérir des tics physiques aussi bien que des tics moraux en forçant le malade soit à maintenir l'immobilité, soit à faire des mouvements précis, des actes physiques énergiques ou délicats avec attention et avec effort. Il se peut comme le dit M. Lagrange, que la gymnastique permette à ces malades d'éliminer leurs toxines *, il est possible qu'elle contribue à l'augmentation du tonus musculaire, élément important de la cœnesthésie comme le remarque M. Hartcnberg*. Mais à ces influences physiques s'ajoute une influence morale énorme, qui joue un rôle infiniment plus consi-
I. Lagrange, Les mouvements méthodiques et la mécanothérapie^ 1899, p. 4i^ (Paris, F. Alcan).
a. llarlenberg. Les timides et la Timidité, p. 233 (Paris F. Alcan).
dérable et qui est en rapport avec Texerciee de Fattention, avec le sentiment de l'énergie morale dépensée utilement, avec le sentiment du danger surmonté. M. C. Th.Ewart dans un article curieux avait déjà remarqué « les bons effets du vélocipède dans Taliénation mentale^ ». Mais il ne parle que de la distraction que cet exercice procure. Quand j'ai remarqué à mon tour les bons effets de l'exercice de la bicyclette chez les obsédés, chez les liqueurs ou les angoissés, j'ai noté que ce bon effet se manifeste surtout au début, quand ils commencent cet exercice et nV sont pas encore trop habitués ; je crois que cet exercice vaut surtout par l'effort d'attention qu'il exige, par la difficulté qu'il faut vaincre et par la satisfaction d'avoir traversé un petit danger qu'il procure à ces timorés.
En dehors des efforts physiques proprement dits, il faut exciter tous les efforts moraux, en premier lieu il faut essayer de restaurer graduellement le travail et surtout le travail professionnel. M. Marro a écrit quelques pages remarquables sur l'influence du travail et surtout du travail rémunéré chez les neurasthéniques dégénérés *. Arriver à leur faire gagner quelque chose par leur travail personnel, c'est souvent déterminer chez eux une excitation extraordinaire de la volonté. On ne se figure pas ce que Ton peut obtenir de Jean, en lui faisant faire, pour une revue, un petit compte rendu payé quelques sous : il est si heureux de gagner quelque chose qu'il en oublie la méningite et le diabète.
Un autre effort essentiel doit être dirigé vers les actions sociales, si importantes chez les abouliques. Il faut arriver à faire parler les malades renfermés, les habituer à exprimer leurs pensées et surtout à démêler leurs sentiments confus pour en faire part à d'autres personnes. Plusieurs auteurs ont justement noté Tamélioration que présentent les malades quand ils réussissent à se faire comprendre: M. A. de Jong^, M. Tuczek* remarquent combien l'aveu précis est pour les obsédés un soulagement, M. Claparède^ est étonné de voir que sa malade éreutophobe guérit
I. C.-Th. Ewart, Le vélocipède dans raliénation mentale. Journal oj mental Science y juillet 1890.