L'EXPRESSION DES IDÉES OBSÉDANTES
VOUS que je vous les décrive? Quand je veux expliquer une idée, elle s'enfuît, ça me fait un trou dans la tête. Je ne puis plus la rattraper. Quand je vous parle, ça me fait l'effet de choses si petites... si petites et cependant quand je suis partie, c'est si grave. » Lise (Obs. 223), quand on Ta interrogée pendant deux heures, quand on a écrit tout ce qu'elle disait, termine en déclarant : a ne l'oubliez pas, je dis presque toujours le contraire de ce que je pense et je ne peux pas retrouver mes idées quand il s'agit d'en parler. Je n'en dis jamais que la moitié. Ne tenez donc pas compte de ce que j'ai dit. m F^a plus remarquable à ce point de vue, c'est Claire (Obs. 222) qui arrive toujours très affairée, parce qu'elle a des choses importantes a me dire, qu'elle tient à les dire et qu'elle ne retrouvera sa tranquillité qu'après avoir tout dit. On l'encourage a commencer et alors ce sont des bavardages sur la difficulté qu'il y a à parler, sur le problème de savoir par quoi commencer. « J'ai déjà dit tout cela, je l'ai dit cent fois, j'ai dû vous le dire, ce qui me tourmente, c'est que je n'ai pas dit l'essentiel » et elle pleure, et elle rit, et elle se roule sur son fauteuil ; en supplications d'un côté, en gémissements de l'autre, on passe plusieurs heures et alors la voilà au désespoir. « Je vais encore partir sans vous avoir dit ce que j'avais à dire, c'est si simple, je vais vous le dire », et la scène recommencerait encore plusieurs heures si on avait le temps de l'écouter. 11 faut la renvoyer avec la consolation que la prochaine fois elle dira mieux. J'ai connu cette malade pendant dix-huit mois avant d'avoir deviné sa principale idée fixe.
Par exception, on rencontre des scrupuleux bavards comme Jean (Obs. lôy) ou qui écrivent beaucoup comme Nadia (166), mais l'espoir de les entendre parler clairement de leur maladie est bientôt déçu. C'est un flux intarissable de paroles, de plaintes, de gémissements, mais avec les mêmes contradictions, les mêmes obscurités. Jean complique son langage d'une grande quantité de néologismes dont il a peu à peu précisé le sens dans son esprit, mais qui sont loin de rendre son langage plus clair, a Ah ! j'ai eu ma petite mesure depuisqueje vous ai quitté ; une petite échaubouillaison a fait que tout repigeonnaitencore, et l'obsession mentale et le fou-rire cérébral qui me labouraient la tête. Je ne pouvais plus résister au besoin de me crisper les organes, cric, crac, meurs donc en te donnant des jouissances. Ce que j'ai dû soulever de poutres en nombre répété pour résister. Vous ne vous figurez pas comme
LES IDÉES OBSÉDANTES
produit un état fastidieux tout le long de la ligne des nerfs. » 1 continue ainsi pendant des heures sans arriver à se faire [prendre et surtout sans arriver à se satisfaire lui-même. Il plie qu'on l'écoute encore un quart d'heure, parce qu'il est si ortant qu'il ait tout dit. Il consent à s'arrêter avec la prose que la prochaine fois il reprendra le récit interrompu. Il curieux de comparer h ce point de vue Claire et Jean. L'une )eut pas arriver à dire dix mots, l'autre parle avec abondance dant des heures entières. Le résultat est cependant exactement lème. Ni l'un ni l'autre ne sont arrivés à une expression pré-
et satisfaisante des troubles qu'ils éprouvent.
en est de même pour ceux peu nombreux qui écrivent. Dob. s. 86), jeune femme de qq ans, qui a toujours le sentiment de re mal expliquée par la parole se décide à m'écrire assez sou- L Mais toutes ses lettres, qui sont semblables au point qu'elles lissent copiées l'une sur l'autre, ne contiennent que quelques ;riptions vagues et banales, identiques à ce que disait la ma- I. Nadia prétend éprouver une peine extrême h parler : « il semble, dit-elle, que cela m'étrangle » et elle adopte vite le ème de m'écrire des lettres interminables, d'abord dix ou ft feuilles de papier à lettres, puis, comme ce papier ne suffit », cinq à six grandes feuilles de papier écolier. Les mots imtants sont répétés trois ou quatre fois, ils sont soulignés un grand ibre de fois. Tout semble réuni pour arriver à une précision sfaisante et cependant Nadia n'est jamais satisfaite : « que vouvous, mes lettres sont aussi embrouillées que mes idées. »
ans doute, il y a la un sentiment faux, une illusion du ma- ! qui est toujours mécontent de ce qu'il a faitquoiquHI semble r fait les choses d'une manière à peu près suffisante. Nous )ns à étudier en détail ce sentiment et nous étudierons jusqu'à I point il est erroné et s'il ne correspond pas à une certaine ité. Pour le moment, remarquons que ce sentiment du ade à propos de son langage, quoique très exagéré chez Iques-uns, est en général assez juste. Cette façon de s'exprimer paraît assez importante, le désir de se confesser, aucune raison euse qui s'y oppose et l'impuissance où est le malade à expriclairement son état, tels sont les caractères essentiels du lan- 5 des obsédés scrupuleux, n peut observer que ce trouble de l'expression dépend chez quel-
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ques-uns d'une émotion de tiraididé et on cherchera k le rattacher aux autres troubles émotionnels que le malade présente en entrant chez le médecin, en cherchant à lui dévoiler des choses intimes. Il y a là une partie de la vérité: dans un certain nombre de cas, cette attitude est en partie celle des timides. Mais je crois que cette explication n'est que partielle. Beaucoup de ces malades ne sont aucunement timides avec moi, à moins que l'on ne veuille étendre le mot de timidité à tous les troubles delà volonté; il y a dans leur difRculté d'expression quelque chose de plus général et de plus important. Elle dépend d'une manière d'être de tout l'esprit, elle se rattache à une impuissance générale de rien faire avec précision, de rien terminer. Nous retrouverons cette impuissance avec toute son importance à la fin de cette étude ; mais comme ce caractère est capital, il était bon de le signaler dès le début, simplement dans la façon dont le malade se présente et expose sa situation.
On comprend que ce caractère ne facilite pas Pétude des maladies : dans ce cas, comme d'ailleurs presque toujours, il faut un temps énorme pour éclaircir un peu ces observations psychologiques, la dépense de temps est la difficulté principale de la psychologie expérimentale.