ÉTAT DE STUPEUR PROGRESSIVE
faisant toujours le même ouvrage, sans consentir à jamais le changer, et mangeant fort peu.
A vingt-deux ans, les symptômes s'aggravèrent: ses actes étaient encore raisonnables, sauf qu'elle refusait presque constamment de manger ; elle parlait encore un peu, mais de moins en moins ; elle avait déjà le regard sombre et mauvais. La nuit, elle rêvait à des choses terrifiantes.
En outre, elle commençait à se plaindre d'entendre mal, d'être sourde, de ne pas voir clair. Faites attention à ce symptôme très caractéristique, que les malades expriment souvent d'une façon pittoresque en disant qu'il y a un voile, un nuage devant leurs yeux, qu'un mûries sépare du reste du monde, etc. Enfin, elle se plaignait d'une douleur dans la tète et la décrivait comme font encore souvent ces malades en disant qu'une bête la rongeait dans le crâne.
De temps en temps, tous les huit ou quinze jours par exemple, survenait une sorte d'amélioration subite, la malade se sentait guérie : elle expliquait qu'elle avait été tourmentée par de vilaines idées, qu'elle rêvait à des camarades qui lui en voulaient, qui étaient en colère contre elle, à des bêtes qui la rongeaient, etc. « Suis-je assez bête de croire à cela, ajoutait-elle, c'est faux et absurbe », puis après un jour ou deux tout recommençait.
De temps en temps aussi, d'autres phénomènes : des sortes de crises, d'agitation sans convulsions nettes, mais avec des colères épouvantables. Elle criait qu'elle voulait frapper, casser tout, tuer tout le monde, exterminer ceux qui l'ennuyaient, puis cela passait, et elle retombait dans son calme sombre; depuis, tout s'est aggravé lentement. Vr... ne peut plus lire, ni travailler, et ne comprend plus guère ce qu'on lui dit, « un effort lui fendait la tête )) ; depuis quelques mois elle ne bouge plus du tout et répond à peine, le plus souvent par quelques grossièretés. La nuit elle ne dort pas, et garde le plus souvent les yeux ouverts, mais elle reste cependant inerte comme une statue.
Le matin, il est difficile d'obtenir qu'elle sorte du lit : « elle voudrait rester toujours couchée, dit-elle souvent » ; de temps en temps elle pleure sans que l'on sache pourquoi.
Voilà donc, en résumé, l'aspect actuel : une immobilité sombre avec un regard mauvais de temps en temps, un refus presque complet de parler, ou si elle parle quelques plaintes vagues de souffrir dans lesquelles elle répète qu'elle souflVe dans la tête,
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qu'elle ne peut plus rien comprendre, qu'elle est tourmentée par toutes sortes d'idées. Il y a quelques années, en 1891, l'un de nous a publié dans la Ret^ue philosophique la description d'un cas tout à fait semblable observé chez M. Jules Falret. Tout était identique, l'inertie, le défaut d'intelligence des choses présentes, le défaut de perception des sons et des images visuelles, ce qui empêche ces malades de comprendre plutôt que de sentir, des idées obsédantes constantes, du bavardage intérieur perpétuel, des crises de colère, et de temps en temps des instants clairs pendant lesquels la malade percevait mieux et se rendait compte de son mal.
Ce sont évidemment là les faits principaux, une aboulie énorme qui porte sur les actes et sur la perception, compliquée par un développement énorme d'obsession de toutes espèces qu'il serait très difficile d'analyser. Il y a évidemment ici un état de confusion grave analogue par quelques points aux précédents. Mais il faut remarquer que cet état se prolonge depuis cinq à six ans et qu'il s'aggrave constamment. Il y a là évidemment un affaiblissement mental considérable qui semble de plus, en plus voisin de la démence. Cet état est à rapprocher des hébéphrénies, des démences précoces et il est intéresssant de remarquer qu'il a été l'aboutissant d'une maladie psychasthénique.
Observation 226. — Confusion mentale avec excitation et hallucinations. — Conviclion de la malade, actes impulsifs, maladie du scrupule antérieure avec doutes et rumination.
Vous venez voir au cours de la maladie du scrupule une confusion mentale sous la forme de la stupeur, nous croyons qu'il s'agit ici du même phénomène sous une forme un peu différente et plus banale. Cette jeune femme est en ce moment une agitée : vous voyez sa figure rouge, ses gestes précipités. Elle se défend contre des êtres imaginaires, elle parle tout le temps d'un prêtre qui l'aurait violée, des punitions épouvantables que l'on va lui faire subir. Elle ne parait pas avoir de doutes sur les idées qu'elle exprime, c'est avec conviction qu'elle hurle en parlant du diable qui est entré en elle et qui la possède. Les hallucinations de tous les sens paraissent complètes et elle désigne avec terreur un coin de la chambre où flamboient les yeux du démon ; les actes sont
en accord avec les jDaroles et sont accomplis réellement : elle essaie de se jeter par la fenêtre et cherche à se crever les yeux, il faut la surveiller tout autrement qu'une obsédée qui parle de ses impulsions au suicide. C'est qu'il y a un véritable délire, grossièrement systématisé, il est vrai, et non une obsession avec doute et critique. D'autre part, la malade entend et comprend à peu près nos questions ; mais elle ne répond que quelques syllabes sensées, puis elle demande où elle est, qui nous sommes et ne paraît plus rien comprendre. C'est tout à fait l'aspect d'une confuse à la première période d'excitation avec délire et hallucinations. Dans ce cas non plus nous ne trouvons pas de fièvre, 36,6 le matin, 37,3 le soir, pas de troubles physiques bien nets, c'est à peine si la langue est saburrale. D'ailleurs il n'y a aucune maladie antérieure, cet état s'est développé rapidement sans accidents physiques h la suite de causes émotionnelles assez légères.
Sa famille prétend qu'elle a eu l'esprit frappé par un roman qu'elle lisait dernièrement où il était question d'une jeune fille violée par un prêtre. Il est possible que cela ait inspiré quelquesunes des idées du délire. Mais la véritable raison doit être recherchée plus loin, voici des années que cette jeune fille se tourmente pour des péchés imaginaires, qu'elle s'examine et s'interroge. Elle a eu des tics, des crises de rumination mentale à propos des confessions et plusieurs fois déjà des crises d'obsession fort graves. Celle-ci ne diffère des précédentes qu'en un point, c'est que la malade semble avoir complètement perdu la conscience de son état, ce qui n'arrivait pas dans les crises antérieures d'obsession. En ce moment, on le voit d'ailleurs h sa physionomie, elle délire, elle croit les idées qu'elle exprime, elle n'a plus cette lutte, cette interrogation qui déterminait précédemment son angoisse. Une sorte de confusion avec excitation et délire peut donc remplacer la crise ordinaire d'obsession.
Cette jeune fille a guéri très facilement de son état aigu : les purgatifs, le régime lacté, en réduisant les auto-intoxications ont semblé avoir une action favorable. La malade a repris conscience au bout de quinze jours avec un souvenir fort vague de ce qui s'était passé : il lui semblait, disait-elle, qu'elle était complètement tombée dans l'enfer, et qu'elle ne voyait partout que des
hoo Les acciî)Ents vésanîqùes
diables. C'est à force de s'inquiéter sur sa culpabilité imaginaire que, dans une période de fatigue et d'émotion, elle avait complètement perdu le pouvoir de résister à ses idées obsédantes. De tels cas seront à examiner plus tard avec soin pour comprendre la nature et la genèse des états paranoiaques. Ce qui distingue en effet ces délires de la psychasthénie proprement dite, c'est la systématisation de ces délires, la conviction plus ou moins complète d'ailleurs avec laquelle le sujet semble les accueillir, par opposition au développement toujours incomplet des obsessions, au doute qui persiste dans l'esprit du malade. Il y a des observations curieuses comme celle-ci qui peuvent servir d'intermédiaire entre ces deux troubles de l'esprit.
Observations 226 et 227. — Accès de mélancolie anxieuse chez des abouliques timorés et scrupuleux.
Nous n'osons plus appeler état psychasthénique le trouble mental que présente cet homme de 38 ans, Ll... Il a un aspect déprimé et triste, il gémit constamment, il accuse tous les symptômes ordinaires, le vide dans la tête, la douleur occipitale, la fatigue des membres, mais il présente un . aspect désespéré qui n'existe pas même chez les hypocondriaques. Il a un sentiment non pas d'incomplétude, mais d'impuissance complète, il croit que sa vie est perdue, qu'il ne guérira jamais, qu'il ne peut faire aucun travail. Quel que soit le sujet dont nous lui parlions il trouve toujours que tout est désespéré : il est ruiné, son enfant va mourir abandonné, etc. Il est impossible de surprendre la moindre hésitation, le moindre doute à propos de ces absurdités, c'est bien plutôt un délire mélancolique qu'une obsession hypocondriaque.
Cependant son état antérieur a été depuis très longtemps celui d'un scrupuleux, d'un obsédé ; toujours inquiet pour son travail, toujours préoccupé par des ruminations mentales, il a déjà eu une série d'obsessions et de manies dont une était singulièrement malpropre. Pour arriver à faire son travail, il sentait comme les psychasthéniques le besoin d'une excitation. Au début, il se contentait de fumer beaucoup ; puis il a remarqué l'effet puissant sur les individus de son espèce de l'excitation génitale, et il ne pouvait plus travailler qu'en se masturbant incomplètement, de manière à conserver une érection permanente.