LES PII0I5IES DE LA MARCHE
Il a essayé bien des procédés de guérison ; celui qui a le mieux réussi nous intéresse particulièrement, c'est l'ivresse. Il n'a bien réussi auprès des femmes qu'une fois ou deux pendant qu'il était ivre : c'est peut-être parce que l'ivresse l'empêche de réfléchir et de voir la complication du problème ; c'est aussi qu'elle augmente la tension nerveuse et qu'elle le rend pour un moment capable d'une adaptation à une situation réelle. Maintenant, le voici qui imagine de se guérir parle mariage; c'est bien honnête de sa part de nous demander conseil auparavant. Nous lui conseillons de tout notre pouvoir de ne pas faire une sottise semblable, il aura peur de sa femme comme des autres, et il fera deux malheureux au lieu d'un ; et puis pour les enfants qui résulteraient de cette union, nous ne croyons pas nécessaire de lui faire courir de tels risques.
Observation 78. — ■ Basophobie. — Comparaison avec Vahasie hystérique, avec V agoraphobie.
Observez la façon dont ce malade. Fou..., un homme de 58 ans, s'avance sur l'estrade : il est soutenu et presque porté par deux personnes, il avance avec une lenteur extrême, en tremblant, en appuyant ses pieds lentement et avec précaution, il regarde constamment ses jambes, il est pâle et haletant, il se cramponne à ses deux soutiens, et quand ceux-ci font mine de s'écarter il les retient désespérément en criant : « Au nom du ciel ne me lâchez pas, je vais tomber », en un mot, il semble présenter un trouble considérable de la marche.
Maintenant, qu'il est assis, il se calme peu à peu et nous pouvons examiner ses jambes; elles sont absolument normales, aucune contracture, aucune paralysie, une très grande force pour résister aux mouvements passifs, intégrité absolue de tous les réflexes. Vous connaissez ce syndrome, impossibilité de la marche sans aucun trouble des jambes, vous l'avez vu dans l'hystérie, s'agit-il donc d'astasie-abasie hystérique ? D'abord elle serait incomplète; en effet ce malade présente un détail curieux, c'est qu'il se tient très bien debout immobile et même que son métier le force à rester tout le jour debout devant son établi, ce qui lui est indifférent, il y aurait donc chez lui de l'abasie pure. Mais nous n'observons aucun stigmate hystérique, aucun fait caracté-
ristique qui rappelle l'hystérie dans la longue vie de ce malade. En outre, il n'y a pas ici paralysie systématique pure, il y a énorme angoisse aussitôt qu'il essaye de marcher.
Vous pourriez alors penser à la maladie si banale de l'agoraphobie ; mais quoique le cas s'en rapproche, ce n'est pas tout à fait la même chose. Le trouble se présente comme vous venez de le voir dans une chambre, il n'augmente pas dans les grands espaces et le malade sent bien que c'est la marche qui le préoccupe et non pas les grandes places. Nous croyons donc que c'est la marche même qui détermine de l'angoisse ; il s'agit de la maladie déjà décrite par Biswanger et par Séglas, maladie que ces auteurs ont appelé la disbasie émotive et qui est en somme une phobie de la marcJie.
Le pauvre homme prétend que cela lui est venu brusquement il y a neuf ans, mais au dire de sa femme, il a toujours été plus que bizarre : il était inquiet et irritable, et bien des années avant le trouble actuel, il avait présenté une phobie du bruit, il avait peur qu'on ne parlât haut, il se mettait au désespoir si ses enfants riaient trop fort. Il y a neuf ans, il a eu une sorte de congestion et de vertige, le médecin a examiné ses jambes, ce qui l'a inquiété ; depuis ce moment, il s'est préoccupé outre mesure d'un chemin qu'il doit suivre pour aller à l'usine. Il paraît qu'il y a un endroit où la route est étroite entre deux fossés, son inquiétude vague s'est précisée sur ce point : « Si mes jambes sont faibles, si j'ai un vertige je tomberai dans le fossé. » La marche l'a préoccupé, elle est devenue attentive, diOTicile et angoissante.
Nous pouvons procurer un peu de repos à ce pauvre diable ; s'il prend plus d'énergie, il aura moins d'émotion ; mais vous ne vous figurez pas ce qu'il faudrait de travail et de patience pour guérir, par l'éducation psychologique, un pareil symptôme qui dure depuis neuf ans chez un homme de 58 ans.
Observations 74 et 76. — Phonophobie.
Ces deux malades présentent un trouble assez fréquent qu'il n'est pas très facile de classer, vous pouvez si vous le désirez le rapprocher des algies : ce serait une algie de l'oreille ; il nous semble qu'il se rapproche plus de la phobie de la fonction. Cette dame de 67 ans, Gld..., a toujours été très nerveuse, dans son
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enfance elle était très sujette à des terreurs nocturnes et soutenait que des serpents grimpaient dans son lit. De i3 à 20 ans, elle a été une scrupuleuse, tourmentée par des remords pour des crimes insensés, ayant la manie de s'interroger pour savoir si elle avait oui ou non frappé sa mère d'un coup de pincettes. A 26 ans, très frappée par la mort de son père et de sa sœur, elle est devenue tout à fait psychasthénique : maux de tête, maux d'estomac, arrêt des règles, aboulie et insensibilité morale. « Elle n'était même plus capable de pleurer la mort de son père. )) Plus tard à 3o ans, très énervée, elle éprouva des angoisses à propos de rien, c'est l'angoisse diffuse que nous connaissons. Mariée à 3o ans, elle présente un fait curieux sur lequel nous avons déjà souvent insisté, c'est l'amélioration surprenante de certaines psychasthéniques pendant les grossesses. Il est probable que la tension nerveuse et le niveau mental montent avec l'excitation de la vitalité causée par la grossesse ; elle retombait dans les intervalles. Cependant depuis l'âge de ^o à 5o ans, elle fut à peu près raisonnable.
Tout s'aggrava à la ménopause; très impatiente, elle ne pouvait plus supporter le plus léger ennui. Tout lui semblait dirigé contre elle, tout déterminait un sentiment de défaillance « comme si elle n'était plus elle-même ». Ce sentiment s'est peu à peu spécialisé à des impressions qui lui étaient plus désagréables que toutes les autres, c'est-à-dire aux bruits que l'on faisait autour d'elle. Le début de son horreur des bruits est bien typique, elle avait encore avec elle sa belle-mère qui lui inspirait de l'horreur naturellement. Cette pauvre vieille dame avait, parait-îl, la déplorable habitude de manger ou plutôt de grignoter quelque chose toute la journée, des gâteaux ou des dragées. Le bruit qu'elle faisait en les mâchant était odieux à la malade et déterminait plus que toute autre chose soit l'angoisse par irradiation de la mauvaise humeur, soit le sentiment de défaillance et de chute morale. Peu à peu l'horreur s'étendit à tous les bruits et maintenant, quoiqu'elle ait du coton dans les oreilles, des bandeaux autour de la tête, elle a des angoisses continuelles pour tous les bruits de la rue ou de la maison.
A ce propos nous voudrions vous raconter l'observation de Ot..., homme de 53 ans, qui ne peut vous être présenté ici pour une excellente raison, c'est qu'il ne peut pas quitter une cham-
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bre spéciale, qu'il a fait construire dans la partie la plus reculée de sa maison.
C'est une chambre à triples fenêtres dont les murs et le plancher sont matelassés et où il passe toute sa vie. Ot... est cependant un homme intelligent qui occupait une grande situation mais qui a commis la sottise de se retirer complètement des affaires à quarante ans. Il s'est ennuyé, il n'a pas trouvé en lui-même une énergie suffisante pour se créer des occupations et peu à peu il a été atteint d'une neurasthénie grave. A peu près comme dans le cas précédent la susceptibilité s'est développée, et tout devenait une cause d'angoisse. Une machine, un rouleau k vapeur qui écrasait les cailloux dans sa rue a été le point de départ de la phobie des bruits : il ne peut plus rien entendre maintenant et ne quitte pas sa chambre spéciale. Dans sa chambre matelassée il fait le pendant de cette malade dont nous vous avons souvent parlé qui a passé les quinze dernières années de sa vie dans une chambre obscure, par crainte de la lumière. L'un de nous a connu un autre de ces malades qui demandait à être rendu sourd, des deux oreilles, pour échapper à l'obsession des bruits. Il ne trouva pas un chirurgien complaisant pour faire l'opération, alors il se fit faire deux pivots en argent pour obstruer chacun de ses conduits auditifs, ce qui atténua, un peu, sa phobie.
Observation 76. — Microphonophobie.
Ce malade, Bow..., âgé de 62 ans, jouitd'un honneur peu enviable, c'est qu'on a dû inventer un nom nouveau pour décrire sa maladie. Un médecin auriste qui l'a vu il y a quelques années lui a déclaré qu'il était atteint de microphonophobie ; il a été flatté d'avoir une maladie si peu banale.
Son père était nerveux et colère, sa mère eut longtemps la danse de Saint-Gui dans sa vieillesse ; était-ce une chorée d'Hutting-ton ? Le malade a un frère extrêmement nerveux et enfin il a un fils qui est déjà un obsédé comme lui.
Chose intéressante, il semble avoir eu toute sa vie la même obssession ; déjà dans sa jeunesse il était impatient, irritable et se contrariait facilement. Ce qui le blessait le plus, c'étaient les petits bruits désagréables : il avait horreur d'entendre les gens manger leur soupe, il se battait contre un camarade qui avait
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un reniflement désagréable. Plus tard, au régiment, il éprouvait un besoin irrésistible de jeter les assiettes à la figure d'un voisin qui mâchait un cure-dent; il lui fallait s'éloigner si quelqu'un se mouchait dans la salle.
Ces souffrances causées par les bruits dépendaient d'un caractère tout spécial. C'est un homme égoïste, entier, horriblement autoritaire. « J'ai besoin, dit-il naïvement, pour être heureux que tout le monde autour de moi fasse comme moi, se plie h mes manies; il faut que je sente l'accord régner. » Nous traduisons cela en disant que ces gens-là, faibles de volonté, impuissants, ont beaucoup de peine à se maintenir à un niveau mental suffisant, qu'ils ne peuvent plus agir, ni faire attention, ni éprouver les émotions complètes dès qu'ils sentent autour d'eux de la variété. De même que les émotions s'accroissent au théâtre quand toute une salle pense comme nous, de même que l'énergie grandit dans une foule emportée par un même souffle, de même il est bien plus difficile d'agir et de sentir complètement quand nos voisins agissent et sentent autrement. C'est là le point de départ des fanatismes religieux, et c'est ce qui fait également les belles mères autoritaires. Bow... nous exprime ce fait par un exemple pittoresque: « Comment voulez-vous que je lise dans mon cabinet quand je sens qu'il y a une bonne qui balaye dans l'antichambre ». Théoriquement il a raison, on lit mieux dans une salle de bibliothèque quand on sent que tous les assistants lisent également et ne font pas autre chose; mais il est vrai d'ajouter que si on a un peu de force d'attention on peut lire aussi même quand une bonne balaye.
Quoi qu'il en soit, son besoin d'autorité l'amenait à se fâcher, à avoir une émotion pénible et abaissante dès qu'il devinait la contradiction autour de lui. Or, cette contradiction se manifestait par des bruits, le bruit des portes cju'on frappe, le bruit des pas, celui des bavardages, des rires, etc., et ces bruits devinrent odieux. (( Ce ne sont pas les bruits que je redoute, répond le malade, on peut tirer le canon près de moi; ce sont les petits bruits et les petits bruits faits par des hommes, j'ai remarqué que si une souris gratte dans le mur, cela m'est égal. Mais si on marche dans l'appartement au-dessus de moi, j'aides angoisses. » C'est bien ce que nous disons, ce n'est pas précisément la phobie des fonctions de l'oreille, c'est une phobie plus compliquée qui évidemment se rapproche un peu du délire de persécution.
11 est intéressant de vous faire constater que nous avons réussi à obtenir chez ce malade une grande amélioration; nous en sommes nous-mêmes étonnés. Notre petit traitement tonique n'a pas dû avoir une grande influence, nous attachons plus d'importance aux exercices de l'attention. Nous avons affirmé à ce brave homme que l'on pouvait arriver par l'attention à se concentrer sur un travail et à ne pas entendre les bruits du dehors et nous lui avons montré que son angoisse à propos des bruits venait en réalité de sa faiblesse d'attention. Il nous a pris au mot, et s'est mis au travail, il avait des études de géographie à rédiger, des calculs à faire, il s'y est mis avec courage. Il faut dire que nous avons dû l'exhorter et l'exciter bien souvent; il n'en est pas moins vrai que ce travail d'attention a augmenté son énergie, l'a rendu moins susceptible aux impressions déprimantes et a amené dans son état, au bout de quatre mois, un changement surprenant dont sa famille était encore plus satisfaite que lui-même.