I. Névroses el idées fixes, II, p
Quand elle venait nous voir, elle ne disait pas un mot en traversant les cours de la Salpêtrière ; aussitôt entrée dans le service où elle se sentait connue, elle s'en donnait de tout son cœur et poussait de véritables hurlements. Cette nouvelle phase s'est prolongée pendant six à huit mois, puis la malade est devenue à peu près calme. Ce n'est pas que de temps en temps elle n'ait encore des soubresauts, des gestes bizarres et de petits cris, mais vous voyez qu'elle se tient convenablement devant vous et que depuis un moment elle n'a encore injurié personne.
Elle n'en est pas plus heureuse pour cela car il lui 'reste bien des tourments : d'abord elle est gênée pour tout, « tous les actes sont difficiles même l'acte de parler; c'est ridicule, dit-elle, moi qui suis parvenue à l'âge de 5o ans sans avoir été timide, me voilà devenue timide, quand je suis vieille. J'entre dans un magasin et je perds la tête pour demander deux sous de fil comme une petite fille ; je suis gênée en tout, je me sens drôle en tout. » Vous constatez l'effet de cet abaissement mental que vous connaissez bien.
En même temps elle a des peurs, des angoisses. « Il me prend des peurs quand je sors et j'ai aussi des peurs dans mon appartement dès que mon fils me laisse seule, il ne peut pourtant pas être toujours à me tenir la main ». Vous voyez les dérivations viscérales et les besoins de direction. Depuis quelque temps s'ajoutent à tout cela des idées fâcheuses, elle rumine sur son triste sort et tantôt elle s'accuse elle-même, tantôt elle accuse les autres de ses tourments. 11 lui semble qu'on lui a jeté un sort, que tout le monde s'occupe d'elle et lui chuchotte des injures à l'oreille. En un mot, il y a chez elle une tendance incontestable au délire de persécution. Nous voulions vous faire remarquer cette évolution qui conduit cette pauvre femme des tics de la danse au délire du scrupule et de persécution.
Observation ii/;. — Fausse coxalgie, crises de tics. — Imitation d'animaux, folie du doute.
L'un de nous a depuis longtemps des scrupules à propos de cette malade et pour calmer sa conscience il désire que nous reprenions complètement son histoire devant vous. C'est une malade, Renée, maintenant âgée de 3o ans, qu'il a étudiée dans cet amphi-
théâtre il y a bien longtemps pendant les dernières années de la vie de notre maître Charcot ; il l'a présentée alors avec un diagnostic qui ne lui plaît plus aujourd'hui, et comme la malade vient encore nous revoir de temps en temps, nous allons discuter les raisons de ce changement d'opinion à son sujet.
Presque tous les parents du côté maternel ont eu des crises de nerfs, la mère et un oncle semblent avoir été des hystériques, une tante est nettement épileptique. L'enfant se montra très intelligente et très précoce, elle n'eut aucune maladie sérieuse jusqu'à i/i ans, âge de la puberté. A ce moment elle commença à avoir des maux de tête et à se sentir fatiguée. Elle continua cependant son travail, tantôt h l'école, tantôt dans un cours de déclamation, car elle se destinait au théâtre. Vers l'âge de 17 ans, elle se sentait de plus en plus énervée, elle s'agitait au lieu de travailler et elle prit successivement plusieurs tics. Elle tournait les yeux de travers, elle levait brusquement un bras en l'air, elle se rongeait les ongles d'une manière invraisemblable et elle prit même la manie de se ronger les ongles des pieds jusqu'au sang pendant la nuit. Elle grinçait des dents, elle avait une petite toux, des crachotements, etc.. C'est à ce moment qu'elle commença à se tenir de travers. Ses parents voyant une hanche plus forte que l'autre crurent à une coxalgie ; mais elle-même ne s'y laissait pas tromper, elle savait très bien que c'était un tic et elle avait à ce propos ce sentiment singulier de jouer la comédie, de ne pas être naturelle, de le faire à moitié exprès et cependant d'en être ennuyée, sentiment caractéristique qu'elle va conserver dans tous ses accidents.
Une série de petits incidents déterminent la naissance d'autres tics. Un petit chat lui fait un jour très peur en lui léchant la main , elle prend à ce propos la peur des chats et des chiens et se sent forcée de répéter leurs cris. Un petit pâtissier idiot qu'elle rencontre dans la rue frappe son imagination et elle répète ses cris enfantins; enfin dans une séance de spirites on la déclare possédée par l'âme d'une danseuse et la voici qui ressent des secousses dans les jambes comme si elle voulait danser. Tous ces troubles s'exagèrent sous l'influence d'excès génitaux, si bien qu'elle est amenée à la Salpêtrière à l'âge de 20 ans dans un état extrêmement complexe et curieux. Dès qu'on essaye de l'examiner, elle fait des contorsions et semble tout à fait commencer une crise d'hystérie, mais cette crise se compose en réalité d'une
succession interminable de tous les tics qu'elle a accumulés ; elle danse et simule surtout la danse du ventre, elle lève brusquement les bras en l'air, elle se couche par terre, marche à quatre pattes, imite le cri du chat et celui du chien, puis elle parle comme un petit enfant idiot : « hem, hem, io, io, tu dors bien, je dors bien, ma nounou, tatatam ». Elle fait semblant de vomir et surtout lance à pleine voix toutes les injures de son très riche répertoire : « zozo, petite femme, putain, bordel, je t'em,.,, tu me fais ch..., etc.. ». Ces crises se prolongent pendant plusieurs heures, puis elle se calme peu à peu, sépare les gros mots les uns des autres par quelques instants de silence, et finit par ne plus rien dire, elle reste simplement fatiguée.
Charcot en examinant cette crise bizarre l'avait rapportée à l'hystérie et l'un de nous l'avait souvent citée comme exemple de tics bizarres dans l'hystérie. Maintenant que nous avons suivi pendant plus longtemps l'évolution de la malade, nous ne pouvons plus accepter ce diagnostic. Il n'y avait dans cette crise aucune espèce d'inconscience : non seulement la malade savait ce qu'elle disait, mais elle continuait à suivre à peu près ce qui se passait au dehors. Si les spectateurs riaient, elle s'interrompait pour les rappeler à l'ordre et pour leur dire sérieusement et sans injure : « Vous n'avez pas besoin de vous moquer de moi. » Après la crise le souvenir était fort net. D'autre part la malade n'a jamais présenté ni troubles de la sensibilité, ni troubles de la mémoire, elle n'a jamais eu le moindre stigmate. Enfin quand on essaya de l'hypnotiser pour la traiter, il fut toujours impossible d'arriver à un hypnotisme complet ou à une suggestion caractéristique. Tout se passait chez la malade à demi volontairement, quand on la croyait endormie, elle demandait s'il fallait encore tenir les yeux fermés et elle n'obéissait à demi aux suggestions que dans l'espérance de guérir. Il s'agit donc d'un autre état que nous pouvons maintenant mieux comprendre.
La paresse, l'aboulie de cette personne ont toujours été remarquables, elle se sentait toujours engourdie, surtout quand il fallait faire le moindre effort; elle était perpétuellement hésitante. Voici d'ailleurs quelques observations qu'elle avait faites elle-même sur son propre caractère, nous nous bornons à transcrire cette confession : « Comme je vous l'ai déjà dit, mon état moral est très compliqué, très mal défini et je me sens incapable de vous l'expliquer. Tout chez moi, sensations, idées, sentiment se confond dans un
chaos désespérant ; toujours tirée en deux sens opposés, partagée entre deux ou plusieurs résolutions contradictoires, je suis aussi indécise qu'il est possible de l'être. Suis-je occupée, il me semble qu'il vaudrait mieux être à me promener et inversement. Je ne prends du goût à aucune occupation, je me figure toujours que telle ou telle autre est meilleure que celle du moment. Je ne me sens bien nulle part, je traîne avec moi l'ennui, le dégoût, le
découragement, vilains compagnons qui ne me quittent guère
J'ai toujours eu une grande faiblesse de volonté, le matin je ne puis me décider à me lever, je mets deux heures à m'habiller, avec entr'acte d'une heure entre chaque jupon... 11 me semble que faire mon lit est un travail extraordinaire, un véritable tour de force ; j'admire ceux qui peuvent faire des tours de force, je n'ai de goût qu'aux petites occupations machinales qui ne demandent ni mouvement, ni initiative. Lorsqu'on me demande un acte quelconque, j'éprouve à la fois le besoin de l'accomplir et celui de faire le contraire ; je me trouve partagée comme entre deux personnes dont l'une veut ce que l'autre désapprouve. Cette sorte de dualité je l'éprouve pour tout et il me semble toujours que je fais ou que je pense deux choses à la fois. Si vous saviez quel mal j'ai pour transcrire ces quelques pauvres idées, je ne puis arriver à fixer mon attention, je veux dire une foule de choses qui m'échappent aussitôt que je suis pour les écrire et puis je suis troublée par l'idée que je dis des choses stupides. J'arrive à me trouver tous les vices, tous les défauts, de même que je trouve tous les vices aux autres, d'ailleurs ; cette méfiance, ce mépris de moimême, je l'ai pour tout le monde. J'en suis à me demander si j'ai encore le sens moral. Quand donc me sera-t-il donné de me ressaisir? 11 me semble qu'on m'a pris mon âme et cet état dure depuis trois ou quatre ans. » Cette page est curieuse comme description de l'état d'esprit d'une grande tiqueuse ; cette pauvre femme est bien en réalité comme elle se décrit, incapable du moindre effort de volonté ou d'attention et se fatiguant immédiatement. En voici une preuve curieuse, c'est une petite lettre qu'elle écrit à sa mère (figure 19): les premières lignes sont bien écrites, la seconde page est déjà moins nette, à la troisième il y a une grande écriture enfantine et ridicule. Nous avons souvent noté le fait dans les écrits des abouliques, la perfection ou la confusion de leur écriture est en rapport avec leur état mental.
Cet épuisement est évidemment la raison d'être de ces tics,
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FiG. 19. — Les premières lignes sont prises au début de la lettre, les suivantes à la fin.
quant aux causes occasionnelles des crises on les voit facilement. Dans les journées où elle a un grand sentiment d'ennui, de découragement elle ne peut essayer aucune action sans avoir une crise de tics. Même quand elle se porte mieux un effort amène cette crise : elle essaye de chanter devant les malades et tombe en crise de tics au bout de quelques notes, La moindre émotion amène le même résultat c'est-à-dire qu'elle disparaît et laisse les tics se développer à sa place. La malade a reconnu le fait tout au début de sa maladie à propos des masturbations ; le plaisir n'arrivait pas mais il était remplacé par les tics. En un mot ces crises de tics sont des phénomènes de dérivation chez une grande aboulique. La forme que la dérivation a prise tient évidemment à des faits qui se rapprochent de la suggestion sans lui être cependant tout à fait identiques.
Cette interprétation est encore mieux vérifiée si nous considérons les phénomènes qui ont peu à peu remplacé la crise. Même au moment de sa grande maladie des tics elle ne répétait pas toujours les mêmes tics, et sa crise était infiniment moins régulière que celle des hystériques. Quelquefois, au lieu de faire toutes ces contorsions et de dire tous ces gros mots, elle se bornait à un bavardage interminable sans signification, elle s'interrompait pour vous dire sérieusement quelques mots, puis elle continuait : « Encrier, la soupe dedans, la lampe sur mon nez, bonsoir monsieur, madame, etc » D'autres fois elle se laissait aller à des mouvements violents : « Casser de la vaisselle, disait-elle, m'a épargné bien des crises. » C'est là un fait bien connu d'ailleurs chez les gens qui ont besoin d'une dérivation.
Enfin les crises du début qu'elle avait à son entrée à l'hôpital ont peu à peu disparu en grande partie par le repos, en partie par l'éducation que nous lui faisions ; mais quand elle a quitté le service au bout d'un an, elle avait encore toutes ses souffrances dans la tête, des bruits, des craquements, des élancements, une aboulie presque aussi grande. D'autres phénomènes commençaient qui n'ont fait que s'aggraver depuis, des inquiétudes, des angoisses, certaines manies mentales, par exemple la manie d'oscillation. Elle a commencé à étudier la déclamation, mais elle se disait que la vie d'actrice n'est pas toujours très correcte et qu'il serait plus facile d'être une sainte dans un couvent : son esprit oscillait pendant des heures entre la pensée de ces deux carrières, la vie de débauche et le théâtre, la sainteté parfaite et le couvent. Elle n'arrivait
à choisir ni l'une ni l'autre. Elle a la manie mentale du nombre « trois )), il faut couper tout ce qu'elle mange en trois, ranger tous les objets en triangle ; elle a des interrogations religieuses sur l'existence d'un dieu ou d'un démon, des obsessions de présage ; elle se représente pendant des heures la façon dont elle sera écrasée dans une rue sans trottoir et elle conjure ce danger par la formule : (( trois, neuf, trois quarts de neuf». Toutes nos études nouvelles sur les faits de ce genre rendent maintenant le diagnostic bien net, c'est actuellement une obsédée, avec toutes les manies du doute. Il est donc bien probable que ces tics formidables du début étaient la manifestation de la même maladie. Cette observation nous montre une fois de plus que la maladie des tics n'est souvent qu'une première phase delà psychasthénie et qu'il faut éviter de confondre avec l'hystérie les agitations des psychasthéniques.
Observation ii5. — Spasme de l'œsophage. — Anorexie.
Nous avons souvent parlé ensemble de cette maladie si curieuse, le spasme de l'œsophage, maladie en somme si peu connue et contre laquelle nous sommes bien désarmés. Voici un cas qui nous montre d'une manière intéressante la relation incontestable qui unit le spasme de l'œsophage aux autres obsessions. Cet homme, Boui..., âgé de 38 ans, a présenté depuis un an un beau spasme de l'œsophage qui s'est installé, prétend-il, à la suite de l'ingestion de café trop chaud. Dès qu'il absorbait les aliments, l'œsophage se resserrait spasmodiquement, les aliments restaient arrêtés avant d'arriver à l'estomac et ne tardaient pas à être rendus dans un vomissement. On pouvait très bien avec la sonde vérifier l'existence de ce. spasme. Il mangeait très difficilement, ne se nourrissait que de liquides et quelquefois ne pouvait rien absorber. A ce moment, notez bien qu'il avait de l'appétit et qu'il aurait bien mangé s'il avait pu.
Nous l'avons traité de notre mieux par les douches, un peu de bromure, les suggestions et l'éducation de la déglutition. Nous ne prétendons pas que ce soit notre traitement qui ait agi ; en présence de ces faits bizarres il faut être modeste. En tout cas, depuis deux mois qu'il venait nous voir, il a graduellement avalé de mieux en mieux. Les purées d'abord, puis les viandes ont passé