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LES SPASMES DE L'CESOPHAGE 2G

très bien. Maintenant, sauf de temps en temps quand il est ému, il avale tout ce qu'il veut. Il est donc guéri ? Point du tout et c'est là le détail que nous voulons vous présenter.

Depuis qu'il peut manger il n'a plus envie de manger. L'appétit a disparu complètement, le dégoût est survenu, il prétend éprouver des pesanteurs, des fatigues, avoir envie de dormir quand il a mangé. En somme, il ne veut plus manger. Ce dégoût lui rend l'alimentation très difficile et il reste des journées sans rien prendre. C'est tout à fait sans que nous insistions sur les détails, le tableau de l'anorexie mentale en rapport avec des préoccupations hypocondriaques. N'est-il pas bien curieux de voir cette anorexie s'installer à la place d'un spasme de l'œsophage. Cela ne montret-il pas un rapport assez intime entre les deux affections. C'est une petite observation à joindre à l'étude des spasmes de l'œsophage.

Observation ii6. — Spasme œsophagien et troubles de déglutition. — Antécédents héréditaires, tics, besoin de direction.

Cette femme de 38 ans, Ev..., ne peut se nourrir qu'avec la sonde œsophagienne qu'elle s'introduit d'ailleurs elle-même : il lui est impossible d'avaler autrement les aliments. Dès qu'elle met quelque aliment dans sa bouche, surtout s'il est liquide ou à demi liquide, elle éprouve toutes sortes de gênes dans la bouche et dans le pharynx, sa langue remue irrégulièrement dans tous les sens et ne parvient pas h faire progresser les aliments. Quand ceux-ci parviennent au fond de la bouche, ils déterminent des secousses du voile du palais et du pharynx. La malade fait toutes sortes de grimaces sans parvenir à avaler. Enfin, comme par hasard, le mouvement de déglutition s'accomplit, mais le bénéfice n'est pas grand, Ev... sent que les aliments s'arrêtent dans sa gorge au-dessous du sternum : elle sent à ce point une gène croissante et au bout de quelques minutes, elle est obligée de les vomir. Il y a là simultanément des troubles de la déglutition et un spasme de l'œsophage.

L'attitude de la malade quand elle a les aliments dans la bouche et qu'elle ne parvient pas à les avaler fait penser à une paralysie du voile du palais, mais l'examen direct ne permet pas de trouver trace de cette paralysie : le voile du palais se relève très bien, la

malade peut parler ou même chanter sans avoir aucunement l'articulation nasonnée, les réflexes du pharynx sont absolument normaux. Seul, le spasme de l'œsophage peut être constaté assez nettement, la sonde que nous enfonçons rencontre une petite résistance qui cède d'ailleurs assez vite avant de pénétrer jusqu'à l'estomac.

Il est bien probable qu'il ne s'agit que de tics et de spasmes névropathiques. D'autre part, nous ne retrouvons nulle part d'anesthésie appréciable, la malade n'a jamais eu aucun accident qui éveille la pensée de l'hystérie et nous restons dans le domaine des accidents psychasthéniques. D'ailleurs, Ev... appartient à une famille où l'on compte des alcooliques et des aliénés, elle a déjà eu dans sa jeunesse des tics et des phobies.

Ces troubles de la déglutition ont commencé il y a dix-huit mois, la malade venait d'avoir eu six mois auparavant une fièvre typhoïde grave, elle fut atteinte d'une sorte de grippe avec coryza et mal de la gorge et c'est quinze jours après cette dernière maladie que les spasmes ont commencé. Notre première pensée a été que cette malade avait eu des accidents diphtéritiques qui avaient laissé à leur suite une névrite. Mais il n'y a jamais ni de véritable paralysie du voile du palais, ni aucun trouble du mouvement des yeux. Il est plus probable que cette personne, déjà prédisposée à l'hypocondrie, a eu à l'occasion d'un mal de gorge banal des accidents névropathiques. .

L'effet des divers traitements semble le confirmer, les traitements électriques n'ont eu aucun résultat. Mais un médecin a essayé de l'hypnotiser, il n'y est pas parvenu complètement, il a pu seulement lui donner confiance et la rassurer. Pendant tout le temps qu'a duré ce traitement hypnotique, chez ce médecin d'abord et ensuite même chez elle, Ev... a pu manger parfaitement. Elle s'est crue guérie, mais dès qu'elle a quitté son hypnotiseur tout a recommencé. Il est probable que nous pourrons de même la rassurer et la guérir au moins pour quelque temps.

Il nous paraît utile d'examiner à part un groupe de malades très nombreux chez qui l'agitation ne prend pas la forme motrice ni la forme viscérale, mais chez lesquels elle reste presque exclusivement intellectuelle.

PREMIERE SECTION l'agitation mentale diffuse

Observation 117. — La rêverie forcée, le mentisme. — Insomnie, aboulie, aprosexie, entérite niuco-rnemhraneuse.

Voici un trouble mental fort curieux dont on néglige d'ordinaire l'étude ; il nous paraît fournir cependant la clef d'un grand nombre de troubles mentaux plus compliqués et plus graves qui prennent leur origine dans ce phénomène élémentaire. Cette femme de 44 ans, Lib..., se plaint de ne pouvoir ni travailler, ni s'amuser, ni dormir, mais elle donne tout de suite ce qu'elle considère comme la raison de cette impuissance : « C'est, dit-elle, que je suis obligée, bien malgré moi, de penser trop, c'est la pensée involontaire qui m'épuise et qui m'empêche de faire ce que je voudrais faire. »

En effet, sans être endormie, elle rêve continuellement pendant le jour et surtout pendant la nuit : cette rêverie continuelle semble absorber toutes ses forces et l'empêcher de faire aucune autre chose. Veut-elle lire, la rêverie se met en travers, elle a dans la tête une foule de pensées en opposition avec ce qu'elle lit et elle ne parvient plus à comprendre sa lecture ; veut-elle regarder un

spectacle, il lui semble qu'en même temps elle regarde une autre chose à laquelle elle rêve et elle sent qu'elle a deux images dans l'esprit : cela la trouble, cela l'empêche d'apprécier et même de comprendre le spectacle. Le trouble est surtout grave quand elle essaye de s'endormir, à ce moment sa tête est remplie d'idées de toutes sortes, d'images, de conversations, et il lui est impossible de prendre Vidée de dormir, elle ne sent pas du tout le besoin de dormir, elle ne fait aucun effort pour s'endormir et elle reste plongée dans cette rêverie vague. Non seulement toutes les actions sont ainsi troublées, mais la malade se sent épuisée de fatigue par ce travail continuel et stérile de la pensée et par cette absence de sommeil.

Quelle est donc la nature de cette rêverie obsédante, de cette rêverie forcée ? Un caractère singulier qui mérite d'être relevé, c'est qu'il ne s'agit pas d'une obsession proprement dite ; il n'y a dans ces discours intérieurs aucune pensée précise qui revienne régulièrement toujours la même. Les pensées sont très variables en rapport avec les petits événements qui ont intéressé la malade ; ces pensées ne contiennent ni accusation, ni remords, ni honte de soi, elles ne sont pas précisément désagréables et si elles n'empêchaient pas le sommeil et la vie normale, Lib... s'y laisserait aller assez volontiers. On ne peut pas non plus dire qu'il s'agit de manies mentales comme nous allons en voir de nombreux exemples : ces rêveries ne prennent pas une forme régulière toujours la même comme dans les manies d'interrogation, de recherche ou de calcul. Le processus psychologique qui remplit ces rêveries ehanse souvent et facilement : tantôt la malade semble se complaire à évoquer des souvenirs et des spectacles visuels, tantôt il lui semble qu'elle suit une longue conversation dont elle fait ellemême les demandes et les réponses, tantôt elle discute au dedans d'elle-même un projet, une proposition dont elle calcule les avantages ou les inconvénients.

Il n'y a de pathologique dans cette pensée que son exagération, sa continuité le jour et la nuit et surtout ce grand caractère que la malade ne se sent pas libre dans ses méditations. Elle ne sent pas l'effort volontaire pour les commencer, la pensée se développe toute seule, spontanément : « Il me semble que je n'y suis pour rien, ce n'est pas moi qui pense, qui choisis les sujets de ces pensées, c'est quelque chose qui pense en moi et je me borne à sentir ce que l'on pense dans ma tête. » En outre, la malade

ne se sent pas libre d'arrêter ses pensées, quand il lui plaît; ses efforts dans ce sens n'aboutissent qu'à augmenter l'agitation de l'esprit. « C'est comme un tourbillon d'idées, un fuite échevelée de pensées qui se succèdent avec une rapidité de plus en plus grande et il ne faut pas songer à les arrêter; quand je me résigne à les laisser couler comme elles veulent, mes rêveries sont plus calmes et moins pénibles ».

Ce phénomène peut être caractérisé comme une agitation intellectuelle comparable tout à fait à l'agitation motrice que nous avons vue chez certains sujets et à l'agitation émotionnelle qui constitue les états d'angoisse diffuse. Cette agitation mentale est en effet diffuse, elle ne s'est pas encore systématisée, comme elle le fera probablement plus tard, pour constituer quelque manie mentale.

Cette agitation mentale diffuse n'a été que peu étudiée par les aliénistes : c'est ce que quelques auteurs appellent la fuite des pensées, le mentisme. Elle nous paraît importante à bien comprendre; elle nous montre que l'agitation des psychasthéniques n'est pas uniquement une agitation émotionnelle, comme on est trop disposé à le soutenir, qu'elle peut prendre de tout autres formes dans lesquelles l'émotion n'a rien à faire. Cette malade, Lib..., n'est aucunement une émotive, elle est au contraire beaucoup trop froide et indifférente, absorbée dans ses pensées, elle ne s'intéresse à rien et ne s'émotionne de rien. Cet état nous montre qu'à côté de l'émotivité diffuse et sur le même plan comme source des manies mentales et des obsessions, il faut placer l'agitation intellectuelle et la rêverie forcée.

Quant à l'origine et au rôle de cette rêverie forcée nous ne partageons pas l'interprétation que donne la malade. Celle-ci pense que sa rêverie est le point de départ de tous ses autres troubles, que c'est elle qui en distrayant l'esprit détermine l'absence d'attention, la suppression de la volonté et le trouble du sommeil. Pour nous, qui avons observé bien souvent ces aboulies indépendamment de la rêverie ou accompagnées de toutes autres agitations, nous croyons qu'il faut renverser les termes. L'aboulie, l'inattention, et même l'insomnie sont les phénomènes primitifs. Comment se fait-il que l'acte volontaire, la perception attentive des faits présents et le sommeil disparaissent tandis que l'activité intellectuelle paraît se conserver et même se développer avec une telle exagération. C'est que cette activité intellectuelle

purement représentative ou abstraite, est une opération cérébrale très inférieure par rapport aux fonctions du réel : elle subsiste tandis que la volonté, l'attention, l'adaptation au réel ont disparu, quand il y a un abaissement de la tension nerveuse. L'exagération de cette fonction inférieure qui se substitue aux fonctions supérieures est un phénomène de dérivation analogue à ceux que nous avons observé dans l'émotivité ou dans les tics. Il y a probablement des raisons dans la constitution individuelle et dans l'éducation antérieure qui font que chez cette personne les dérivations prennent cette forme intellectuelle au lieu de la forme émotionnelle qui est plus banale.

La faiblesse de la tension nerveuse se manifeste chez cette malade depuis longtemps, il y a longtemps qu'elle est une neurasthénique. Elle a déjà présenté tous les troubles de la digestion ; une entérite muco-membraneuse grave l'a tourmentée pendant cinq ans ; des maux de tête, des fatigues pathologiques reviennent encore fréquemment. L'aboulie, l'aprosexie, la diminution des fonctions du réel ne sont qu'une forme de cet épuisement nerveux probablement héréditaire.

Nous ne sommes pas tout à fait désarmés en présence d'un état de ce genre dont le développement serait si dangereux. Il faut traiter de toutes manières son épuisement nerveux et il faut chercher à relever et à diriger l'activité mentale. La malade peut, plus qu'elle ne le croit, arrêter cette rêverie, non pas en luttant directement contre elle mais en s'efForcant de mieux employer les forces de son esprit. Elle peut prendre l'habitude de faire quelques actes réels, de maintenir quelque temps son attention. Nous sommes surpris des résultats que nous avons déjà obtenus en encourageant et en remontant la malade.

DEUXIÈME SECTION LES MANIES DE l'oSCILLATION

Observations ii8 et iig. — Manie mentale de l'hésitation, de l'interrogation. — Antécédents héréditaires, hésitations artistiques, aboulie, scrupules.

Nous réunissons ces deux malades qui présentent une certaine analogie. Ce sont deux types différents d'une même grande maladie mentale particulièrement intéressante quoique encore fort peu connue.

Malgré des variétés de détails ce sont deux scrupuleuses qui ont surtout la manie mentale de l'hésitation. Voyons la forme de la maladie chez chacune, puis nous pourrons établir quelques comparaisons.

Commençons par cette jeune fille de 26 ans, Tr..., sa mère paraît à peu près raisonnable quoiqu'elle ait eu après une couche une période d'énervement et de tristesse, peut-être un peu de confusion mentale. Le père était fortement alcoolique, en même temps original et bizarre, une de ses cousines serait morte dans un asile : donc, antécédents héréditaires assez nets : alcoolisme et névropathie.

Cependant une enfant, sœur aînée de la malade, s'est bien développée et est raisonnable. Celle-ci présenta dès son enfance des caractères particuliers. Elle était sombre, triste et paresseuse. On ne pouvait pas la dire dénuée d'intelligence, elle comprenait et retenait bien ce qu'elle avait une fois appris, mais il fallait la stimuler continuellement pour lui faire faire quelque chose.

Les règles viennent à i/i ans, d'abord irrégulièrement puis d'une manière plus nette, l'année suivante. Or dès l'âge de i5 ans, nous voyons apparaître des troubles de la conduite.

Tr... travaillait à un joli métier et faisait des fleurs en porcelaine. Il lui fallait donner avec le doigt une certaine courbure, un pli aux pétales. Elle commença à hésiter pour donner ce pli ; sans doute il y a là une petite œuvre artistique, c'est un peu une question de goût. Nous comprenons bien sans être du métier que

l'ouvrière cherche, tâtonne pour rendre ce pli élégant, mais tout est une question de mesure.

Celle-ci se représentait dans sa pensée deux ou trois formes qu'elle pourrait donner au pétale de rose, elle hésitait entre ces trois formes. Ses doig-ts avaient figuré la première, elle mettait le pétale fini sur la table. Puis elle se disait que la seconde forme aurait été préférable et elle reprenait le pétale pour le modifier. A ce moment elle n'était pas non plus satisfaite et le défaisait, pour revenir à la troisième forme ou à la première. Elle oscillait ainsi indéfiniment.

Ajoutons que dès le début l'hésitation présentait un caractère pathologique, elle était douloureuse. C'est d'ailleurs un trait commun à tous ces malades qui ne peuvent pas supporter l'attente, l'incertitude, le doute. Tr... était angoissée, elle ne pouvait plus respirer et elle avait envie de pleurer. Remarquons un petit détail, c'est que le souvenir de cette hésitation lui était également douloureux. Elle se reprochait d'avoir hésité et elle en souffrait. Ce trouble lui rendait le travail presque impossible, car elle ne faisait presque plus rien dans la journée. Cependant la maladie présenta des oscillations, elle diminua plutôt les années suivantes.

Grande rechute à l'âge de 20 ans, nouvelle hésitation pour faire ses fleurs, mais maintenant Tr... prend des manies: pour essayer de se rassurer elle-même elle veut reprendre le pétale un nombre de fois déterminé, trois, cinq, dix et elle compte le nombre des fois qu'elle l'a touché. Elle hésite sur ce compte et il faut tout recommencer. Vous comprenez que de cette façon on n'avance guère. Diminution apparente pendant encore quelques années et cette dernière année, à la suite d'un chagrin d'amour, augmentation énorme des symptômes.

Depuis quelques mois, la maladie s'est généralisée. Voici Tr... qui hésite pour tous les actes, pour se lever, pour s'asseoir sur une chaise, pour parler, pour manger, pour se coucher, etc.. Elle n'est jamais certaine que l'acte soit bien fait, elle se demande s'il ne faut pas faire l'acte opposé et alors sans bien savoir pourquoi, mais au fond pour se rassurer, elle refait cet acte opposé, puis le premier, et cela trois fois ou même dix fois sans en être jamais satisfaite et toujours avec l'angoisse. Il faut la brusquer pour faire terminer certains actes: sans aide, elle n'arriverait jamais à se coucher.

On peut quelquefois constater cette oscillation d'une manière

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presque expérimentale, en lui proposant simplement de s'asseoir sur une chaise. Elle s'asseoit, puis se lève, puis se rasseoit, puis se lève, et reste un instant debout. Ce manège s'arrête assez vite, si elle se sent regardée, mais si on l'observe à son insu, il dure quelquefois plus d'un quart d'heure. Quand il s'agit de prendre un objet, ses mouvements alternatifs pour avancer le bras et pour le reculer déterminent un véritable tremblement qui pourrait faire illusion.

Cette oscillation si visible dans les actes et les mouvements existe encore plus dans les pensées, elle devient bien malheureuse quand elle a une petite résolution à prendre : ainsi dernièrement un parent lui a fait cadeau d'une petite somme qui devait être employée à acheter un objet de toilette. Elle est restée des journées entières assise sur une chaise sans pouvoir bouger, parce qu'elle cherchait quel devait être l'emploi de cet argent, elle oscillait indéfiniment entre deux ou trois achats possibles et elle n'a jamais pu parvenir à une décision.

Pour arriver à sortir de cette hésitation fatigante, elle supplie que quelqu'un décide pour elle et elle a pris l'habitude de consulter sa mère à propos de tout et de ne plus faire un pas si sa mère n'est pas derrière elle pour la pousser. Dès que sa mère s'éloigne, elle se désespère et elle a de véritables crises d'angoisse. Le besoin de direction, comme nous l'avons déjà observé â propos de l'agoraphobie, vient s'ajouter à la manie d'oscillation.

Vous remarquerez que ce cas est un peu plus complexe que les phénomènes de phobie déjà étudiés. A la suite de l'aboulie, de l'impuissance à agir, il n'y a pas seulement de l'angoisse avec troubles viscéraux, il y a une certaine agitation mentale, qui évoque les représentations opposées et détermine l'oscillation.

Passons maintenant à l'autre malade, Rob... Les parents semblent avoir été assez normaux, quoiqu'il faille noter que la mère fut asthmatique. Il faut aussi noter un détail curieux : c'est que les parents étaient vieux au moment de la naissance. Le père avait plus de 60 ans et la mère /ji. On a souvent noté des dégénérescences chez les enfants de vieux. Cependant nous ne croyons pas que l'hérédité ait joué ici un grand rôle; la jeunesse fut normale, la puberté n'apporta aucun trouble, le caractère était seulement un peu nerveux, Rob... était susceptible et pleurait facilement, rien de bien net. La grossesse et l'accouchement qui sont souvent des

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pierres de touche ont eu lieu à 26 ans, sans troubles. Les choses n'ont guère commencé qu'il y a deux ans à la suite d'une atteinte d'influenza.

Rob... tenait la caisse dans sa petite maison de commerce et elle devait rendre de la monnaie sur les pièces données par les clients, elle trouvait ce travail pénible, difficile : elle avait de la peine à faire les calculs nécessaires. Puis elle se mit à hésiter sur la somme à rendre : elle pensait à rendre une somme de monnaie et la tendait à l'acheteur; mais immédiatement elle avait l'idée qu'elle rendait trop ou trop peu et qu'il s'agissait d'une autre somme. Voulait-elle donner cette nouvelle somme, l'esprit revenait à la première ; l'oscillation et l'hésitation devenaient interminables. Au début elle finissait, pressée par les circonstances, par se décider et rendait la somme d'une manière très juste ; mais l'oscillation continuait après l'action : « Il fallait rendre ceci, disait-elle, non j'ai eu raison de rendre cela,.,, non j'ai eu tort, il fallait rendre tel autre chiffre, etc., » l'oscillation s'accompagnait de calculs, d'efforts de mémoire et d'un assez grand travail intellectuel. Remarquons qu'il n'y a pas au fond un véritable sentiment d'erreur : on lui a offert maintes fois de faire une chose très simple, de se rendre à l'adresse du client et de lui demander s'il était satisfait de son compte. Elle s'y refuse absolument, sentant bien au fond qu'il n'y a pas d'erreur, mais ne pouvant cependant arrêter ce travail inutile de son esprit.

Quel a été le résultat de cette oscillation ? Elle a amené un résultat bien simple et très important sur lequel nous ne saurions trop, insister. Rob... est devenue complètement incapable de rendre la monnaie et, en fait, elle ne la rend plus, puisqu'elle a renoncé à son métier de caissière. Le ternie de ce trouble a été la suppression de l'acte, l'aboulie complète. Nous pouvons donc dire que dès le début il y avait diminution de l'acte, aboulie croissante. L'oscillation et l'agitation mentale ont été un phénomène accompagnant l'aboulie incomplète, accompagnant des efforts impuissants pour triompher de cette aboulie ; ce sont de nouveaux phénomènes de dérivation. Remarquez que chez cette malade comme chez la première, les actes qui ont été supprimés les premiers sont des actes de la profession. La maladie rentre donc dans les aboulies professionnelles, mais elle est compliquée par des dérivations angoissantes et surtout par des agitations intellectuelles.

Chez la seconde malade comme chez la première après la suppression des actes professionnels, l'aboulie s'est étendue. Rob... a commencé par ne plus pouvoir laire aucun commerce et la voici maintenant qui a des oscillations pour mettre une lettre à la poste, pour ouvrir une porte, pour l'aire son ménage. Il est vrai que les oscillations sont chez elles moins généralisées, moins longues que dans le cas précédent.

La différence la plus importante entre les deux malades se trouve dans leur âge. La maladie de la première a débuté nettement à la puberté et existait probablement en germe dès l'enfance. La maladie de la seconde n'est arrivée que tardivement à la^suite d'une maladie infectieuse, l'influenza. Le pronostic est au fond bien meilleur pour la seconde que pour la première. Chez la jeune fille, il s'agit surtout d'un trouble général de la volonté, pro- •bablement constitutionnel : il sera probablement très difficile d'en modifier l'évolution.

Nos prévisions étaient un peu pessimistes ; actuellement, six mois après notre précédente leçon sur ces deux malades, elles sont toutes les deux à peu près guéries. La femme la plus âgée, comme nous l'espérions, a guéri complètement et elle a pu reprendre son service de caissière. La jeune fille n'est pas aussi heureuse et ne peut refaire un travail sérieux. Mais après quelques mois de séjour à l'hôpital, elle n'a plus d'hésitation visible dans les actes courants de la vie.

Observation 120. — Manie de l'hésitation déterminée par le mariage. — Troubles neurasthéniques, aboulie, inquiétudes, hésitation pendant les fiançailles, difficulté de l'adaptation à une situation nouvelle.

Nous avons souvent étudié ensemble l'année dernière les troubles de la volonté qui nous paraissent jouer un rôle capital dans la pathologie mentale. Les défauts de volonté, les aboulies se présentent d'abord comme symptômes accessoires clans la plupart des névroses et des psychoses et ils forment le symptôme prédominant chez une certaine catégorie de malades à un tel point que nous avons pu presque isoler le groupe des abouliques qui ont une histoire et une évolution assez spéciale. Nous avons

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eu à étudier chez eux leur état pour ainsi dire habituel, l'état d'aboulie interparoxystique, ce que l'on peut comparer aux stigmates des hystériques en dehors des grandes périodes d'accident. Nous avons eu l'occasion d'étudier aussi certains paroxysmes qui se présentent au cours de la maladie par exemple, les idées fixes à la suite d'une impression vive, auxquelles ces malades sont très sujets. Nous voudrions vous présenter aujourd'hui un autre de ces accidents, de ces paroxysmes qui surviennent chez les abouliques dans des conditions bien spéciales, mais en même temps bien régulières. Le trouble de ce malade peut être considéré comme un type d'un paroxysme qui se présente toujours dans les mêmes conditions chez les névropathes faibles de volonté.

Cet homme de 54 ans, Dur..., robuste, intelligent et autrefois assez travailleur comme correcteur d'imprimerie est aujourd'hui tout à fait désemparé depuis cinq mois. Il présente" au premier abord des troubles physiques : il paraît fatigué, il a constamment une langue très mauvaise ; d'ailleurs il digère très mal avec ces alternatives de constipation et de diarrhée qui sont caractéristiques. Il refuse de manger, il ne dort plus du tout, il souffre de la tête et se sent comme courbaturé. C'est ce que l'on peut appeler un état neurasthénique. Mais le mot est ici particulièrement vague parce que le malade présente en outre des troubles mentaux tout à fait spéciaux. Il est horriblement inquiet, il ne peut plus attendre le lendemain et croit « que la vie ne continuera pas comme cela «. Il a surtout des idées absolument obsédantes qu'il se répète jour et nuit. Il ne peut plus faire attention et devient de plus en plus incapable de travailler.

Ce qu'il est surtout important de noter, c'est le début et la raison de tous ces accidents. Cette raison est bien simple : il vient de se marier, un peu tard peut-être, mais dans des conditions qui n'auraient pas dû le, désespérer. Sa femme plus jeune que lui, mais d'un âge assorti est, paraît-il, la meilleure des femmes ; elle est assez bien physiquement, elle est très bonne; elle a fait d'ailleurs la conquête de toute la famille de son mari qui la trouve charmante. Lui-même convient qu'il n'a absolument rien à lui reprocher. Il y aurait quelque chose qui à notre avis pourrait ennuyer le mari, c'est qu'elle a quelques petits accidents nerveux mais il ne s'en préoccupe pas du tout et ne trouve pas là quelque chose de fâcheux qui explique une répulsion. D'ailleurs il n'a aucune répulsion, il l'aime même beaucoup, si vous voulez. Un

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fait sur ce point est caractéristique : si on lui parle de se séparer d'elle, ou si on lui laisse entendre, comme nous l'avons fait, qu'elle pourrait bien avoir assez de lui et, au lieu de soigner sa neurasthénie avec dévouement comme elle le fait, qu'elle pourrait bien ne plus l'aimer et le quitter, il est épouvanté à cette pensée et supplie sa femme de ne jamais le quitter. Eh bien qu'y a-t-il donc dans ce mariage qui l'ait complètement troublé et qui l'ait l'endu si maRide depuis six mois? C'est qu'il ne peut pas s'habituer à sa femme.

Les fiançailles furent pénibles comme toujours. Il prétend que dès le premier jour il a eu une impression désagréable causée par le visage de sa femme. Ce visage est, comme nous l'avons dit et comme il le répète lui-même, plutôt agréable mais il lui trouva quelque chose de froid, de revêche, en un mot quelque chose qui l'impressionna désagréablement. Alors, nous direz-vous, il n'avait qu'à ne pas épouser cette femme. Il se garda bien de prendre une résolution aussi nette : les abouliques ne font pas ce qu'ils veulent, ils ne s'arrêtent pas plus qu'ils ne commencent. Un peu d'énergie ou d'habileté chez les beaux-parents et l'on fait d'un fiancé aboulique tout ce que l'on veut. Our... se dit qu'il rompra le lendemain, il se crut trop engagé pour pouvoir rompre le lendemain ; il espéra qu'il aurait le courage de rompre devant M. le Maire et en définitive il se trouve marié en étant toujours convaincu cj^u'il ne le serait pas. Puis la cérémonie faite, le voici en présence de ce visage qui a quelque chose de froid, de désagréable. En d'autres termes le voici en présence à'' une situation nouvelle qu'il a laissée se former, en présence d'une décision à prendre qu'il n'a pas encore prise en réalité quoique le mariage soit accompli ; le voici en face d'une femme tout à l'heure étrangère avec qui il faut vivre désormais, le voici obligé d'organiser sa vie d'une manière un peu dilïerente, etc., et il l'st totalement incapable de faire tous ces actes de volonté et d'acquérir toutes ces habitudes, c'est là ce qu'il veut dire quand il nous dit en gémissant : « Je ne peux pas m'accoutumer à ma femme. »

C'est là un gros fait bien intéressant pour le psychologue. Remarquez que l'intelligence de cet homme ne lui représente pas la situation comme mauvaise. Il voit que tout est bien, il s'effraye à la pensée que cela pourrait , changer. Ce qu'il sent, sans s'en rendre compte, c'est que la situation est nouvelle et il ne

peut pas prendre son parti d'une situation nouvelle. Créer des habitudes, fonder des souvenirs, c'est le fait de l'attention, de même que l'aboulique présente une certaine amnésie pour les choses récentes, de même il présente un incapacité d'acquérir des habitudes récentes. Ce caractère est fréquent, il est normal chez le vieillard qui n'acquiert ni souvenirs nouveaux, ni habitudes nouvelles et qu'on tue en lui faisant changer ses habitudes ; ce caractère se retrouve exactement semblable chez l'aboulique qui a sur ce point une volonté de vieillard.

Cet homme est un nerveux, une de ses tantes a des idées fixes, son père était un névropathe, une sœur est une obsédée, luimême fut toujours très émotionnable, s'excitant ou se déprimant pour un rien, voyant tout en beau avec exagération ou tout en noir pour le plus léger incident. Il a déjà eu à plusieurs reprises des crises d'obsessions à propos de la mort de ses parents, à propos d'une perte d'argent. Ce mariage à un âge avancé l'a bouleversé et a provoqué un paroxysme plus grave d'aboulie.

Loin de le séparer de sa femme, il faut le forcer à vivre avec elle et à s'habituer. On peut seulement conseiller quelques précautions pour changer le moins possible sa vie antérieure. Il faut surtout l'exciter à retourner à son travail, l'aider à fixer son attention sur autre chose. Enfin il faudrait si cela était possible prendre quelque influence sur lui et diriger son esprit. Il comprend assez bien et ces conseils moraux auront plus d'influence sur lui que les douches que nous lui administrons par surcroît.

Vous voyez que le mariage une fois fait, nous nous efforçons de maintenir cette union, parce que la séparation apporterait probablement plus de troubles encore. Mais si nous avions été consultés avant le mariage, notre réponse n'aurait probablement pas été la même. Ces crises d'aboulie et d'hésitation survenant pendant les fiançailles sont souvent très dangereuses. Il est bien rare que le bénéfice d'une pareille union soit assez considérable pour compenser ce danger. Le plus souvent il serait plus sage de rompre les fiançailles et de maintenir le malade dans une vie plus simple qui lui convient mieux.

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