TROISIÈME SECTION
Observation 121. — Manie de la précision et de la vérification. — Parole intérieure.
Cette pauvre femme, F..., âgée de 43 '^ns, est, paraît-il, bien insupportable quoiqu'elle ait les meilleures intentions du monde; elle a une foule de manies qui rendent sa société très pénible ; elle éprouve le besoin de vérifier avec une précision invraisemblable tout ce qu'elle fait ou tout ce qu'elle pense : passe-t-elle près d'une personne, elle se retourne pour voir si elle l'a frôlée ou cognée, il faut qu'elle mesure l'espace qui la séparait de la personne. A-t-elle traversé une rue, il lui faut savoir si elle n'a pas cogné les naseaux des chevaux, elle voudrait le savoir et a envie d'interroger les cochers sur ce sujet. Si elle achète quelque chose, il faut que sa fille l'accompagne pour constater qu'elle a bien payé, qu'elle n'a rien volé. Il faut qu'elle jette dix fois un coup d'œil sur la pièce de monnaie avant de la remettre au marchand.
Ces manies mentales de précision et de vérification sont une forme de manie de l'an delà qui forme le grand mal des psychasthéniques. Nous les considérons plutôt, au moins dans ce cas, comme des tics, des manies à demi-volontaires en rapport avec le besoin de précision et de vérification dont souffre le malade. Ce sont des expressions toutes naturelles qui dérivent de leur sentiment d'incomplétude. Chez celle-ci les manies ont amené par leur développement un petit phénomène intéressant. F... a pris l'habitude de se nommer a elle-même intérieurement tous les objets auprès desquels elle passe et elle sent comme une voix qui lui dit : « C'est un pavé, c'est un arbre, c'est un tas d'ordures. » On cite souvent ces cas comme des exemples des hallucinations verbales du sens kinesthésique. Il faut hésiter avant d'y voir de véritables hallucinations. Ces paroles sont loin d'être aussi automatiques que le disent les malades.
Observation 122. — Pseudo -hallucinations symboliques. —
Obsession de la liberté, sentiment d'incomplétade.
Ce jeune homme de 22 ans, Voz..., entre en nous disant qu'il est tourmenté par des hallucinations visuelles et ce mot détermine tout de suite notre intérêt. Voulez-vous nous expliquer quels sont ces spectacles qui vous tourmentent ?
(c Le malade. — Ils sont assez nombreux, mais il y en a trois qui reviennent toujours les mêmes d'une façon très pénible. A chaque instant je vois s'élever un mur devant moi et je le reconnais bien, c'est le mur de la cour du lycée. Quand je marche, je vois quatre arbres qui m'environnent, deux par devant, deux par derrière, ils avancent avec moi, ce sont les quatre arbres de la cour du lycée. Enfin je vois très souvent devant moi des cordes, des chaînes qui me barrent le chemin et qui s'enroulent autour des quatre arbres précédents. »
Le contenu de ces hallucinations est bien singulier : d'ordinaire, une hallucination reproduit un spectacle émotionnant, mais le mur du lycée ou quatre marronniers constituent-ils un spectacle si impressionnant ? « Voyons, mon ami, les voyez-vous bien nettement ces images ? Par exemple, vous parlez de deux arbres derrière vous et vous dites les voir en même temps que les deux qui sont devant vous. Vous avez donc des yeux derrière la tête ?
Le malade, embarrassé. — Non, je ne vois pas ceux qui sont derrière moi, mais je sais qu'ils y sont.
— Et ce mur devant vous, vous le traversez donc continuellement quand vous marchez ? Comment avez-vous le courage de marcher droit contre un mur ?
Le malade. — Oh je ne" le vois pas tout à fait comme un mur réel ; je sais que c'est le mur du lycée, mais il ne me gêne pas pour avancer ».
En un mot, ces hallucinations sont très loin d'être complètes : ce sont des idées, des images représentatives.
« Le malade. — Je le sais bien, ce qui me tourmentele plus, ce ne sont pas ces images, ce sont les pensées qu'elles représentent, l'idée de captivité, de dépendance qui me vient sans cesse à l'esprit, tandis que ce que j'aime par-dessus tout c'est la liberté. Il
n'y a que la liberté, c'est le bonheur suprême, j'y tends toujours de toutes mes forces et je n'y arrive jamais.
— Et pourquoi donc n'arrivez-vous pas h la liberté comme tout le monde ?
Le malade. — Parce que je suis faible, que je n'ai pas de volonté, parce que j'ai peur de tout le monde ; je serais bien plus heureux si quelqu'un me dirigeait, m
Que de remarques nous devrions faire sur un cas de ce genre. Vous voyez la fausse hallucination qui n'est ici qu'une image symbolique en rapport avec une manie du symbole, une manie de la précision que vous connaissez bien chez les scrupuleux. Ce besoin d'indépendance est une chose très curieuse, c'est une vraie maladie chez beaucoup déjeunes gens, elle les pousse à la résistance, à l'entêtement, aux excentricités de toutes sortes. Nous venons de voir des jeunes filles qui perdent la tête, qui se livrent au premier venu, simplement pour se prouver à elles-mêmes leur indépendance. Ce besoin vient à notre avis d'un sentiment inverse, d'un sentiment de dépendance, d'absence de volonté, d'automatisme qu'ils ont perpétuellement. Cet amour de la liberté c'est comme l'amour du commandement chez les autoritaires, une marque de leur faiblesse fondamentale.
Vovez aussi comme ce garçon est curieux, comme il se contredit sans le sentir : il demande qu'on le soigne, il dit qu'il a besoin d'être étroitement dirigé, il voudrait qu'on lui fît constamment de la suggestion hypnotique et il ose prétendre qu'il n'est inspiré que par le désir de l'indépendance. Nous avons déjà vu que les autoritaires qui exigent tout d'une partie de leur famille sont presque toujours soumis comme des petits chiens à un individu quelconque; il est de même de ces amants de la liberté.
Observation i23. — Pseudo- hallucinations symboliques. —
Scrupule et perséculion.
L'observation de ce malade, Rp..., âgé de 82 ans, serait intéressante pour nous à bien des points de vue. -C'est un de ces cas intermédiaires entre le délire du scrupule et le délire de persécution qui peuvent servir à expliquer la genèse de la maladie de Lasègue.
Nous étions disposés à croire ces cas assez rares; en réalité, ils
sont assez fréquents. Ce que nous voulons étudier spécialement chez lui, c'est l'hallucination ; cela nous fournira l'occasion de revenir sur un point de la théorie de riialkicination que nous vous avons déjà signalé il y a peu de temps. Ce malade se plaint d'éprouver, ce qu'il appelle lui-même, notez l'expression, « des sortes d'hallucinations ». Très souvent il voit à la distance de cinq mètres devant lui un homme qui passe; cet homme est souvent un personnage connu, le directeur d'une grande école. Cetindividu qui lui apparaît a une attitude, une démarche, surtout une expression du visage très expressive et caractéristique : tantôt il passe h grands pas et lance vers le malade un regard courroucé ou méprisant, tantôt il passe lentement avec un visage souriant. En même temps le malade a d'autres hallucinations, il entend comme des voix à quelques mètres de distance. Ces voix disent « des rigolades », elles se moquent de lui et le traitent d'idiot. A d'autres moments, il sent un courant d'air dans le dos et se demande « quel est le misérable qui vient lui souffler dans le dos » ; ainsi il paraît avoir des hallucinations de tous les sens.
L'existence de ces hallucinations n'est pas une chose insignifiante : elle joue un grand rôle dans le diagnostic. Ainsi, comme il s'agit ici de délire de persécution, il est important de savoir si le malade a de vraies hallucinations, car de véritables hallucinations semblent caractériser ce délire. Il est facile de vous montrer que les hallucinations de ce malade ont des caractères tout spéciaux qui les distinguent d^s hallucinations proprement dites.
D'abord l'hallucination n'est jamais complète chez lui : nous disons que l'idée d'un objet est complète qnandtous les éléments, toutes les images qu'elle renferme se développent autant que possible. L'idée d'une fleur ou l'idée d'un chat contient d'une manière A^ariable suivant les esprits un certain nombre d'éléments, la forme du chat, ses yeux, ses oreilles, sa queue, ses poils, sa couleur, son cri, le contact qiie donne sa fourrure, sa chaleur, etc. Quand l'idée se développe complètement, tous ces éléments se présentent avec leur maximum de netteté. Vous vous rappelez cette hystérique qui non seulement voyait et entendait son amant, mais qui sentait le Irôlement des poils de sa moustache sur sa figure. Ici, chez notre malade Rp... l'image est tout à fait incomplète : le personnage qui passe est terne, de couleur vague, jamais le malade n'a senti son contact.
Le développement complet de l'idée amène un second carac-
LES MANIES DE L'AU DELA 28t
tère, la certitude. Ici, le malade n'est évidemment jamais certain, il dit lui-même que ce sont « des sortes d'hallucinations ». Quoiqu'il n'ait pas le courage de bien regarder, il sent, dit-il, que c'est « une irréalité », il suffît d'insister un peu pour qu'il avoue que ce n'est pas un objet du monde extérieur, donc pas de certitude.
Troisième caractère intéressant : le contenu ordinaire des vraies hallucinations est la reproduction d'un souvenir et rien de plus. Une hvstérique a vu la tète de son père sur son lit de mort, elle la revoit encore, l'hallucination reproduit la tête du père et rien de plus ; l'hallucination de l'alcoolique reproduit un rat et ce n'est qu'un rat. Dans le cas de notre malade, les choses sont au fond plus compliquées. Il ne faut pas accepter sans insister cette déclaration bizarre qu'il voit un homme passer. Singulière idée de se borner à voir un homme qui passe : pourquoi ce fait banal d'un homme qui passe devant lui devient-il hallucination ? Il a luimême la réponse : ce passage a une signification. Ce malade est extrêmement superstitieux, il a la croyance, nous dirions plus, la manie des présages. Il se dit en lui-même : « Si M. un tel passe devant moi avec un visage courroucé, cela aura telle signification. » Et il attend avec émotion le présage. Le présage finitil par venir, c'est-à-dire, voit il réellement l'homme passer avec un visage courroucé ? Ce n'est pas très sûr, car le plus souvent il n'ose même pas regarder, mais il pense que l'homme a passé ; quelquefois il le voit à moitié. L'important, vous le remarquez, c'est que l'hallucination est un symbole qui résume et exprime toute une série d'interrogations et de doutes relatifs aux présages. Vous avez vu bien des exemples de ces hallucinations symboliques : la jeune fille qui, l'année dernière, demandait au ciel si elle devait oui ou non se faire religieuse, cherchait à voir dans le ciel des croix ou des figures de saints qui auraient été une réponse à la question; le jeune homme que nous avons vu dernièrement obsédé par la pensée de limite, de captivité, voyait constamment devant lui le mur du collège, etc.
Ces trois caractères, représentation incomplète, sans conviction, avec contenu symbolique déterminent un groupe bien spécial d'hallucinations qu'il ne faut pas confondre avec les autres. Un auteur allemand, Kandinski, les appelait des pseudo-hallucinatiojis, autrefois Baillarger les appelait des ludlucinations psychiques. Il faut savoir les reconnaître, car elles sont presque
caractéristiques d'un état mental particulier : celui du douteur, du scrupuleux. C'est ce qui arrive dans le cas présent. Nous n'insistons pas sur l'esprit inquiet, hésitant, scrupuleux du malade. Il sent une gêne dans toutes ses pensées, cette gêne l'empêche de faire attention, de travailler. Son premier mot en entrant était de dire : « Je sens une dépression de ma volonté. » Malheureusement, il ne se borne pas à être aboulique, il cherche à interpréter. Alors interviennent toutes sortes de rêves : c'est la faute de ses parents qui l'ont opprimé depuis son enfance, ou plutôt il n'est pas le fils de ceux qu'il croyait ses parents, la famille de sa mère contient des Juifs puissants qui ont « la patte sur lui ». Qu'ya-t-il de vrai dans tout cela ? Il est probable que, comme un de nos anciens malades, il confond les souvenirs et les rêves : c'est dans ces interprétations que commence le délire de persécution.
Un délire de persécution ainsi constitué n'est pas encore définitif, et c'est ici qu'une sorte d'éducation de l'attention peutavoir une influence très heureuse sur l'évolution de la maladie.
Observation 12/i. — Manie de précision et de répétition. —
Aboulie.
Voici une manie banale qui survient très souvent au cours des aboulies. Ce garçon, Ce..., âgé de 21 ans, est employé comme comptable dans une grande fabrique depuis l'âge de i5 ans, on a toujours été très content de lui. H y a six mois, il a été bouleversé parce que le tonnerre est tombé sur l'usine assez près de lui et voici que depuis ce moment il devient peu à peu incapable de faire son métier. On a remarqué qu'il mettait de plus en plus de lenteur dans son travail, qu'il dépensait des heures à terminer une facture, et qu'il employait un après-midi à ouvrir un tiroir. « C'est, dit-il, qu'il a besoin de faire attention à ce qu'il fait. » Il vérifie, en effet, ses actions, il cherche à se représenter dans l'imagination la première phase de l'acte avant de passer à la suivante, il recherche constamment comment il a marché, comment il a passé par un endroit, comment il a touché la clé de la caisse, etc. Il va jusqu'à se demander de quelle manière il a pris son mouchoir dans sa poche et quand il ne retrouve pas avec précision le souvenir de cet acte, il faut qu'il le répète avant de passer à un autre et ainsi indéfiniment. Il a parfaitement con-
science du ridicule de ses vérifications et de ses répétitions, mais il ne peut s'empêcher de les faire.
Cela a commencé, dit-il, par une inquiétude, un sentiment que l'action était mal faite, d'une manière incomplète. La vérification et la répétition ne sont que des dérivations inspirées tout naturellement par ce sentiment de méfiance au cours d'une aboulie professionnelle.
Observations 126, 126, 127, 128. — Manies des précautions. — Phobies du contact, Invage des mains, manie de propreté, aboulie.
Quand nous avons étudié ensemble les phobies, nous avons pu réunir devant vous plusieurs malades présentant la phobie la plus fréquente, l'agoraphobie ; maintenant que nous abordons l'étude des manies mentales nous rencontrons également une manie beaucoup plus fréquente que les autres dont nous pouvons vous présenter simultanément plusieurs exemples ; il s'agit des manies de précaution, surtout des manies de propreté. Nous voulons vous parler de ces malades qui ont la manie bien connue de se laver perpétuellement les mains dès qu'ils ont touché le moindre objet et qui en arrivent à ne plus faire d'autre action dans la journée que ce lavage perpétuel. Bien que ces quatre malades aient tous la même manie et présentent bien des traits communs, elles se distinguent cependant les unes des autres par quelques détails dans l'évolution de leur maladie. De même que l'agoraphobie peut provenir de troubles très divers, la manie de se laver les mains se rattache à des sentiments qui ne sont pas toujours les mêmes.
Cette jeune fille de 25 ans, Cph..., n'a comme antécédents héréditaires que des arthritiques, son père et son oncle sont atteints de rhumatisme chronique et d'eczéma ; depuis longtemps elle est moralement affaiblie, probablement depuis la puberté, elle ne pouvait fixer l'attention et se plaignait de ne peuvoir lire parce qu'elle avait toujours deux idées h la fois. Elle était très lente dans tout ce qu'elle faisait, et passait déjà des heures à sa toilette. Déjà depuis quelques années, elle commençait quelques manies en particulier la manie de répétition ; se sentant dans un état d'inquiétude perpétuelle, n'étant jamais décidée à un acte, ni satisfaite de cet acte, elle le faisait très lentement et le recommençait indéfiniment.
Un petit incident vint changer légèrement la nature de ses manies. Son professeur de piano (ut, paraît-il, atteint d'eczéma aux mains, et cette maladie impressionna la jeune fille d'autant plus qu'elle la connaissait pour l'avoir vue dans sa famille. La dérivation mentale qui avait une tendance à se faire vers les répétitions d'actes quelconques se fit vers la pensée des précautions à prendre pour éviter l'eczéma. Au lieu de répéter une action, elle allait après l'action se laver les mains: elle le fit d'abord tout naturellement après l'étude du piano, puis après les repas, puis après avoir touché un objet quelconcjue. Actuellement elle veut se laver les mains entre chaque partie de sa toilette, après avoir mis un bas, puis après avoir mis son jupon. Aussi lui faut-il quatre heures le matin pour s'habiller ; la même comédie recommence dans la journée pour mettre un chapeau ou une voilette et, pour éviter ce lavage des mains qu'on lui reproche, elle préfère ne rien toucher, c'est-à-dire ne rien faire. L'aboulie semble survenir à la fin et être causée par la manie.
Vous savez notre opinion sur ce point, cette aboulie qui se manifeste à la fin n'est qu'une exagération du même trouble qui existait déjà au commencement. Cette crainte du contact n'intéresse en somme le contact que d'une manière accessoire, parce que dans tout acte il y a un contact, c'est primitivement une impuissance de l'acte. La manie de propreté n'a été qu'un substitut de la manie de répétition qui constituait déjà une dérivation à la suite d'une aboulie primitive.
Cette seconde malade, Rbn..., femme de 27 ans, est la fille d'un alcoolique ; elle a déjà eu des troubles psychasthéniques. A 17 ans, elle a eu la manie de la répétition à propos de son métier, le début par l'aboulie professionnelle est très fréquent. Elle était domestique et devait laver la vaisselle, elle n'était jamais sûre que la vaisselle fût bien lavée et passait des nuits à répéter cette opération. Plus tard, elle a eu la phobie du poison, enfin, il V a deux ans, elle perdit un petit neveu qu'elle aimait beaucoup et qui succomba à une méningite. Il en résulta un état d'émotivité, une impuissance encore plus grande à se décider, et une préoccupation perpétuelle de la méningite, des maladies contagieuses de la mort. Actuellement toute action lui paraît difficile ; elle ne peut parvenir à l'accomplir complètement, car la pensée de la maladie surgit, il lui vient des réflexions sur les
précautions à prendre et elle se hâte d'aller se laver les mains. C'est ainsi qu'elle ne peut plus noudre ni faire le ména^^e, car, après chaque point ou après chaque meuble touché, il lui faut se lever pour aller se laver les mains.
Cette autre femme, âgée de 28 ans, Bab..., n'est pas tout à fait semblable aux précédentes en ce sens qu'elle ne se borne pas à se laver les mains, elle a la manie de la propreté générale de son intérieur : nuit et jour, il faut qu'elle lave et qu'elle frotte les meubles ou le parquet. Elle lave tout, puis elle lave ses mains et elle recommence ainsi sans interruption. Remarquez que cette malade comme les précédentes, d'ailleurs, n'a pas d'angoisse quand elle satisfait à sa manie. Il ne faut pas considérer l'angoisse comme un trouble fondamental qui existe dans toutes ces formes de psychasthénie, c'est une dérivation viscérale fréquente sans doute, mais qui n'est pas indispensable. Dans les vraies ruminations mentales, quand le malade s'abandonne à ses oscillations, à ses interrogations, à ses précautions de propreté, toute la dérivation reste intellectuelle, et il n'a pas d'agitation ni d'angoisse. Cette femme nous apporte une vérification curieuse de ce fait, elle ne souffre, dit-elle, que s'il lui faut arrêter sa manie. Son mari se permet d'entrer sur le plancher bien ciré avec de gros souliers, elle ne veut pas lui faire de reproches, mais elle se précipite derrière lui avec un chiffon pour essuyer : a II faut que cela reluise, il faut que cela reluise. » Mais le mari insiste pour qu'elle s'arrête et s'asseoie près de lui, elle veut lui faire plaisir et « par un effort surhumain, elle suspend son récurage ». La voici maintenant qui étouffe, qui est toute en sueur, qui sent son cœur battre et qui a des étourdissement à tomber par terre. L'angoisse vient ici par suppression de la dérivation ordinaire qui était la manie de laver.
Remarquons, en passant, qu'elle a eu des convulsions d'enfance, des tics et des accès convulsifs dans lesquels elle se mordait la langue. Tout cela a disparu depuis la manie actuelle.
Cette dernière malade, Chu..., femme de 36 ans présente une maladie un peu plus complexe. Elle mêle une phobie avec la manie de propreté : non seulement, elle se lave tout le temps les mains, mais elle donne une explication de cet acte bizarre : c'est qu'elle a peur « des miettes de graisse ». Elle ne redoute pas les grosses
taches, mais les petites taches minuscules, les miettes de graisse qui pourraient sauter sur elle. Cette expression est intéressante, vous remarquerez que beaucoup de ces malades vous parlent ainsi de petites choses. Les miettes de graisse, les épingles, les allumettes, les rognures d'ongle reviennent beaucoup plus souvent dans leurs histoires que les grosses taches et les gros dangers. C'est là une conséquence d'une disposition spéciale de leur esprit, de toutes ces manies de la précision et de la vérification qui les portent, comme on dit, à rechercher la petite bête.
L'évolution des symptômes n'est pas ici sans intérêt. La dégénérescence héréditaire est plus nette, la mère était déjà inquiète et phobique, le père était un bizarre, n'achevant jamais ce qu'il commençait. La malade a eu des manies mentales depuis l'âge de douze ans : il lui fallait ranger les armoires de ses poupées dix fois de suite, sans arriver à être satisfaite. Mais la maladie actuelle fut surtout déterminée par une opération grave que dut subir le mari. Cette émotion la troubla : « Depuis ce moment, tout me déplaît, je ne prends plus de plaisir à rien, je reste immobile, les bras croisés, pendant des heures, je n'ai plus le courage de m'habiller, je ne change même pas de chemise. » Dites-nous un peu un détail qui nous intéresse, est-ce que vous restiez déjà sans changer de linge, sans vouloir vous habiller avant de penser aux miettes de graisse ?
La malade. — Bien sûr, je suis restée ainsi plus de trois mois, car je suis devenue paresseuse pour m'habiller aussitôt après l'inquiétude que m'avait causée l'opération de mon mari, tandis que la crainte des miettes de graisse n'est arrivée que trois mois après à propos de ce dîner où l'on voulait me faire aller en robe de soie. Je n'avais pas le courage de m'habiller et il m'est venu à l'idée que si je mettais ma robe de soie, les domestiques pourraient m'éclabousser de miettes de graisse. »
Voyez par ce détail que la forme de la manie est postérieure à la maladie elle-même et qu'elle survient comme une sorte de justification que la malade imagine et qu'elle conserve à cause de la paresse de son esprit. Remarquez aussi que la conclusion de la maladie se rapproche du commencement : après avoir lutté contre les miettes de graisse en se lavant perpétuellement, la malade ne veut plus s'habiller ni toucher à rien, ni même bouger ; elle finit par de l'inertie, ainsi qu'elle a commencé par de l'aboulie.
Il n'est pas facile de traiter ce genre de malades, nous ne pouvons que vous indiquer une direction générale : on peut diminuer les manies comme les angoisses par le bromure, on peut rassurer les malades sur les dangers qu'ils imaginent. L'essentiel, c'est toujours le traitement de cette aboulie fondamentale : sans se préoccuper trop de leur manie particulière, il faut avant tout arriver à leur faire faire des actes. C'est en les dressant à l'action, à l'attention complète que l'on fera disparaître les manies secondaires.
Observation 129. — Manies des précautions et de la précision. — Phobie des épingles, inquiétude, traitement.
Dans cette revue des troubles psychasthéniques, il faut vous montrer au moins un cas de cette crainte si banale que l'on appelle la phobie des épingles et qui se rencontre si fréquemment chez les jeunes femmes au début du délire du scrupule. Quoique cette maladie soit appelée communément une phobie, la hélénophobie, nous la considérons plutôt comme une manie mentale se rattachant aux manies de la précision aux manies de la précaution, h la micromanie qui en dépend. C'est pourquoi nous vous présentons cette jeune fille de 20 ans, Zo..., après des malades qui ont des manies mentales.
La mère de cette jeune fille était déjà une émotive, une craintive qui s'effrayait de tout et de rien. Mais h l'influence de l'hérédité, se sont ajoutées évidemment les influences débilitantes de longues maladies. A l'âge de douze ans, Zo... eut une fièvre typhoïde grave dont elle se rétablissait difficilement, quand elle fut atteinte d'une pleurésie purulente de nature tuberculeuse. Il fallut lui faire l'opération de la résection des côtes et l'envoyer au bord de la mer à Berck : il y eut deux ans de suppuration. 11 est tout naturel qu'une semblable maladie ait amené un très grand épuisement physique et moral. Quand elle rentra ch%z ses parents, on trouva que son caractère était complètement changé. Elle était paresseuse, lente dans ses mouvements, toujours indécise et inquiète. Sur ces entrefaites, survint la mort de sa grand'mère, atteinte d'une maladie de cœur, ce qui l'aflligea profondément. C'est à ce moment que l'on s'aperçut d'une quantité de petites manies bizarres dont elle dut donner l'explication. Elle refusait
complètement de mettre les pieds dans la cuisine, elle refusait de s'approcher d'une personne ayant le dos tourné, et voulait toujours être devant les personnes. Elle mangeait avec une lenteur invraisemblable, mâchant dix fois un petit morceau avant de l'avaler. Dans la rue, elle prenait en horreur les boutiques qui ont des étalages à leur porte, et surtout celles des crémiers ; il fallait traverser la rue et faire de grands détours pour éviter de passer auprès des boîtes de lait, enfin elle passait son temps à compter les épingles qu'elle rencontrait. Quand il fallut s'expliquer, elle finit par avouer à ses parents très surpris qu'elle avait peur des épingles, peur de mettre des épingles dans la soupe, de trouver des épingles dans ce qu'elle mangeait, peur de piquer des épingles dans le dos des gens ou de les jeter dans les boîtes au lait, etc. Cette belle déclaration fut faite à peu près à l'âge de dix-sept ans, et depuis ce moment, pendant trois ans, la maladie subit sans doute quelques oscillations, mais ne disparut jamais. En ce moment, il y a plutôt une grave recrudescence, les précautions contre les épingles ont augmenté, et la plupart des actes sont gênés et presque impossibles.
Actuellement, il y a beaucoup plus de tics et de manies : la malade crachotte par terre, fait un petit « hem hem » continuel pour expulser les épingles, elle ne peut plus marcher dans les rues, ni s'approcher de personne, elle compte tout bas perpétuellement; en un mot, la plupart des actes sont gênés, réduits ou impossibles. Nous nous retrouvons toujours à ce propos en présence de la même difficulté : est-ce, comme la malade le prétend, l'idée des épingles qui rend ainsi tous les actes difficiles ou est-ce la difficulté des actes qui fait naître l'idée des épingles ? Vous savez déjà notre opinion à ce sujet, et ce cas ne fait que la confirmer.
Malgré la prédominance de la crainte des épingles, cette jeune fille a une foule de troublés dans lesquels les épingles n'ont rien à voir. Elle se préoccupe de la mort et elle a des superstitions et des manies de présage. Toutes les années et tous les mois de l'année il y a des dates fatales qu'elle redoute et auxquelles elle craint de mourir. Elle prend des précautions pour ne pas bouger ces jours-là, et voici des actes qui sont arrêtés sans que cette fois les épingles y soient pour rien. Elle est inquiète de ses paroles et croit qu'elle est sans cesse exposée à dire des choses qu'il vaudrait mieux garder pour elle, ainsi elle a peur de faire de
la peine aux vieilles gens, en leur rappelant leur âge et la mort prochaine, elle a peur de livrer dans la conversation les secrets de la famille, aussi, dès qu'elle a dit quelques mots, se croit-elle obligée de repasser dans son esprit cette conversation et de vérifier chacune de ses paroles pour voir si elles ne sont pas répréhensibles. Elle éprouve aussi le besoin de faire des vœux et des serments à propos de tous les actes, nous reverrons ce besoin jouer un rôle beaucoup plus important chez d'autres malades; remarquons seulement, h propos de celle-ci, qu'il semble encore troubler les actions, car elle se demande sans cesse si elle n'a pas juré de faire l'action contraire.
Vous voyez donc qu'il y a bien d'autres phénomènes qui semblent de la même manière troubler les actes. Si au lieu d'interroger la malade, on se borne à l'observer, on verra qu'il y a en plus un très grand nombre d'actes qui sont troublés ou supprimés sans que la malade, malgré son ingéniosité, ait trouvé aucune raison dans son esprit qui justifie ce trouble. Elle est paresseuse et ne parvient pas à se lever le matin. Si on cause avec elle, on observe qu'elle ne peut pas suivre une idée plus de quelques instants, et que son esprit dévie immédiatement. Ainsi, sachant la date d'aujourd'hui mardi, elle avait besoin de trouver quelle serait la date du mercredi de la semaine prochaine ; avec beaucoup de bonne volonté, elle comptait sur ses doigts, mais elle n'a jamais pu parvenir au bout de son petit calcul, elle s'embrouillait toujours à partir du troisième ou du quatrième jour, et se mettait h parler d'autre chose, puis elle se souvenait qu'elle cherchait cette date et recommençait ;. après dix essais, elle n'y est pas parvenue. Nous ne contestons pas que la manie des épingles, une fois bien constituée ne contribue à gêner certains actes, nous disons simplement qu'il y a une énorme faiblesse de volonté et d'attention en rapport avec l'épuisement nerveux et que cette faiblesse est antérieure à toutes ces manies.
Il y a eu chez elle, depuis le début, des dérivations de toutes sortes; l'émotion qui était, parait-il, plus grande dans sa jeunesse, s'ajoutait souvent à la difficulté de l'action. Elle a surtout pris l'habitude des dérivations mentales, des réflexions que l'on fait d'une manière interminable au lieu d'agir. Cette émotivité, cette inquiétude, ce besoin de réflexion, ont donné naissance à des manies de précision et de précaution qui ont tourné l'esprit vers la préoccupation des petites choses, des petits dangers; de là à recher-
cher les paroles qu'elle pouvait laisser échapper, les épingles qu'elle laissait tomber, il n'y a qu'un pas, et chez ce genre d'esprits qui aiment les symboles, les épingles sont devenues l'emblème des précautions. Nous aimons mieux croire à cette genèse lente des manies suivant les lois générales propres à ce genre d'esprits, plutôt que de les rattacher à des accidents subits qui auraient suggéré ces craintes spéciales.
Nous désirons vous représenter cette petite malade autrefois terrifiée par les épingles, et qui, depuis un an, est complètement transformée afin de vous rappeler le traitement que nous lui avons fait subir. Ne parlons pas du régime sur lequel nous avons déjà souvent attiré votre attention. Nous avons, bien entendu, usé de tous les toniques chez une malade aussi affaiblie. Remarquons seulement que l'analyse des urines nous a conduit à essayer chez elle l'acide phosphorique qui semble avoir eu d'excellents résultats :