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I. Névroses et idées fixes, II, p. i

tère qui me semble le plus général, c'est le sentiment de honte quoique clans certains cas la honte soit légère et qu'il s'agisse surtout de mécontentement. C'est pourquoi nous réunissons ces faits sous le non générique : d'obsession de honte.

Quoique les diverses formes de cette honte se mélangent assez intimement, il me semble bon d'en distinguer deux groupes principaux qui ont un aspect clinique assez différent. Dans le premier groupe, la honte ou le mécontentement reste à peu près complètement dans le domaine moral et les obsessions se rapprochent plus ou moins des deux classes précédentes, celles du sacrilège et du crime. Ce que le sujet méprise en lui-même, c'est son esprit, sa volonté, son intelligence. Dans le deuxième groupe, la honte porte plutôt sur le côté physique de l'individu et le sujet est mécontent de son corps ou de ses fonctions corporelles. Ces nouvelles obsessions nous rapprocheront davantage des idées hypocondriaques.

Occupons-nous d'abord du premier groupe : la honte morale. Dans les cas les plus graves, chez les malades qui nous ont présenté les idées sacrilèges et les grands scrupules, ce mécontentement n'est pas localisé à une action, il est absolument général, et porte sur toute la personne. Le type de ce genre de délire généralisé est certainement Claire. Son mécontentement au début, comme il arrive souvent, portait sur des actes religieux, c'est-àdire sur ceux qu'elle voulait le mieux faire : on verra de plus en plus l'importance du contraste chez les scrupuleux. Elle a encore le sentiment que les confessions, les communions ont été mal faites. Puis ce furent les prières qu'elle trouva très insuffisantes. Elle cherchait des moyens pour y remédier : c'étaient des prières interminables, des confessions par écrit préparées pendant i5 jours, puis des grimaces, des contorsions pour arriver à bien prier ; mais bientôt ces systèmes furent impuissants et ces actes religieux devinrent impossibles. Elle en est encore désespérée, elle répète que le pouvoir de prier serait chez elle le signe de la guérison complète. Elle pleure dès qu'on parle de religion devant elle mais elle a préféré renoncer à toute pratique religieuse, tellement elle est convaincue qu'elle les fait mal, d'une manière indigne. Elle se laisse conduire à la messe, de temps en temps, mais ne suit rien, ne veut faire aucune prière. Il lui faudrait de tels efforts pour en faire une bien qu'elle préférerait mourir. Puis le mécontentement s'est étendu à d'autres actes, à toute chose qui lui parait avoir un

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caractère moral quelconque, à tout ce qui pourrait être bien. Des actions indiOc rentes au point de vue moral, ou qu'elle croit telles, se font facilement, elle n'a pas de système pour manger ou pour respirer et encore ne faudrait-il pas attirer son attention là-dessus, ni lui l'aire une recommandation médicale sur la nourriture, car aussitôt le désir de bien l'aire en mangeant rendrait l'alimentation impossible. Pour tout le reste elle est convaincue qu'elle agit très mal, qu'elle aime mal ses parents, soigne mal sa mère, travaille mal, etc.

Elle exprime comme toujours ces remords d'une manière très vague. « C'est comme si javais commis tous les crimes... j'ai des remords comme si j'avais tué n'importe qui... tout le monde a des reproches à me faire, on ne m'en fera jamais autant que je m'en fais à moi-même, autant que j'en mérite... j'ai écouté le mal, j'ai cherché tout ce qui me paraissait mal... je n'ai pas lutté contre le mal... des rêves insensés, des pensées mauvaises contre la morale, contre Dieu, deux cents fois par jour... je suis dans chaque action aussi coupable que les plus grands criminels. »

Si elle arrive à convenir, car elle n'a pas perdu tout bon sens, que l'acte accompli est en lui-même un acte bon, qu'elle a veillé sa mère malade et que l'on ne peut pas considérer cet acte accompli comme répréhensible, elle entre dans des subtilités philosophiques et distingue l'acte en lui-même et l'intention volontaire de celui qui l'accomplit. La volonté a toujours été mauvaise dans cette action, ou plutôt il n'y a eu aucune bonne volonté, car, s il avait fallu la faire avec bonne volonté, l'action n'aurait jamais pu être accomplie et elle reste tout aussi mécontente d'elle-même, quoiqu'on lui ait démontré que l'action était bonne.

Depuis qu'elle vient me voir il y a surtout une action sur laquelle s'est localisé ce sentiment d'imperfection. C'est l'action de me raconter sa maladie, de me mettre au courant de son histoire. Elle désire le faire, mais ne se figure jamais que c'est bien fait. Ce sont des désespoirs parce qu'elle ne m'a rien dit et, pour bien dire, il lui faudrait recommencer en ordre depuis le commencement ; pour me raconter ce qu'elle a éprouvé hier il lui faudiait raconter ce qui s'est passé depuis dix ans. Elle l'a déjà lait cent fois mais cela ne compte pas, car cela était mal fait ; il faudrait le faire mieux et elle ne peut pas y parvenir.

Non seulement elle se croit coupable de tout faire avec imperfection, mais elle tient à ce sentiment de culpabilité, car c'est ce

L'OBSESSION ET L'IMPULSION DE LA HONTE DE SOI 2f{

sentiment qui l'excitera à faire mieux, qui la poussera à faire des efforts. Si ou le lui enlevait elle tomberait encore plus bas. En effet la pauvre fille a le sentiment que l'imperfection va croissant. Elle use toujours d'une image pour exprimer sa maladie : c'est une chute dans un précipice dont elle a longtemps côtoyé le bord et dans lequel elle a fini par tomber. Elle ne me donne pas des nouvelles de sa santé, elle vient simplement m'annoncer qu'elle est descendue plus ou moins vite, car elle descend toujours et elle mourra plutôt que de remonter. Tout au plus lorsqu'elle va bien consent-elle à m'avouer que ces mois-ci elle est descendue un peu moins vite. L'ascension qu'il faudrait faire pour remonter lui parait quelque chose d'horrible : c'est une montagne, une pyramide à escalader et ce n'est que par des procédés très difficiles que nous arrivons à remonter un peu de temps en temps.

Il ne s'agit pas chez elle uniquement de remords, car elle est tout aussi mécontente des choses dont elle ne peut se croire responsable. Il est inutile d'insister sur chaque fonction mentale : toutes les questions que l'on posera à Claire auront la même réponse, qu'on lui parle de sa mémoire ou de son raisonnement, de son imagination ou même de l'acuité de sa vue ce sera toujours la même chose. Elle n'est pas bonne, elle n'est pas polie, elle n'a plus d'affection, elle n'est plus intelligente, plus active, plus capable de sentir, elle n'est plus bonne à rien. Si on insiste trop pour lui faire voir l'exagération, elle répond toujours par cet argument: « Vous ne m'avez pas connue autrefois, j'étais cent fois meilleure, plus douce, plus patiente, plus intelligente, etc. Je n'ai pas seulement perdu la volonté et la conscience, mais, j'ai perdu tout ce qui faisait mon intelligence. » Poussées à ce degré ces obsessions rappellent tout à fait le délire des mélancoliques et c'est en effet, au moins par son contenu, un délire mélancolique. Seulement nous verrons quand nous étudierons la forme que prennent ces obsessions, ce qui sépare le scrupuleux du mélancolique. On peut le faire prévoir ici d'un mot. C'est que le mélancolique est profondément convaincu de sa déchéance, tandis que Claire est très loin de croire complètement tout ce qu'elle dit ou pense à ce sujet.

Les autres malades présentent à un degré ordinairement moins grave la même obsession. Voici le langage de Leg...: « Je me figure que ce que je fais est mal, je ne sais pas toujours en quoi cela offense la religion ou la morale, mais il me semble que je

n'aurais pas dû le faire. Tenez, je vous ai regardé en parlant, et je sens que je n'aurais pas dû vous regarder. » Ly... parle de même. Dcv... est curieux sur ce point parce que son appréciation, ce qui est rare, est artistique plutôt queniorale. C'est un musicien habile et constamment il a l'idée « qu'il joue mal, qu'il est immoral de jouer aussi mal. »

Un joli cas de mécontentement systématique est celui de Re;.. (i/jo), jeune fdle sentimentale qui, étant fiancée, sent qu'elle n'aime pas bien son fiancé et se tourmente à la recherche « de l'aimer bien ». Elle en arrive à force de perfectionnements à le détester et depuis il en est ainsi de toutes ses affections qui ne lui paraissent jamais suffisamment parfaites et qui lui semblent si mauvaises que c'est comme de la haine.

A cette obsession de mécontentement, de honte de soi-même, se rattachent un certain nombre d'autres idées obsédantes et d'impulsions en apparence assez différentes mais qui ont le même caractère psychologique.

I. Certains délires de doute sont en rapport avec une obsession de mécontentement qui porte surtout s?//' les facultés intellectuelles et la maladie prend alors un aspect un peu particulier qui pourrait égarer l'observateur. Voici par exemple une femme de 67 ans, Mb... (i36) qui présente au premier abord un singulieV délire. Elle est poussée malgré elle à étudier sur toutes ses faces un problème de psychologie : « quelles sont les relations entre le sens du toucher et les autres sens ? Dans quelle mesure peut-on dire que la vue et l'ouïe sont des touchers lointains? » Quoiqu'en réalité elle soit très ignorante sur ces questions, elle discute le problème avec acharnement, et veut établir qu'il y a action directe du monde extérieur dans le sens du toucher et action indirecte dans les autres sens. Cette discussion n'est qu'une forme ultime d'une obsession précédente qui s'est développée depuis des années, peut-être depuis l'enfance de la malade. Elle éprouve un mécontentement de ses sens « si imparfaits, si grossiers ». Elle cherche le moins mauvais de tous, et arrive à accorder quelque confiance au toucher immédiat et direct, de là la recherche de ce caractère d'être immédiat dans -les autres sens.

Pour bien constater que ce délire du doute n'est pas ici une maladie distincte, rappelons seulement que cette même malade Mb... est aussi honteuse de sa volonté, de sa conduite et qu'elle se sent

capable de donner des coups avec un couteau pointu « qui entre bien ». Le délire du doute et même la forme psychologique singulière qu'il prend dans ce cas me semble n'être qu'un épisode dans l'obsession de honte et de mécontement tout à fait caractéristique de ces malades.

On peut rapprocher de ce cas l'obsession curieuse de Rk... « qui est forcé de penser constamment à l'idéalisme, à l'irréalité des choses..., je suis honteux d'en être arrivé à croire que mon père n'existe pas ». On verra fréquemment cette notion de l'irréalité des choses à propos des sentiments qui tourmentent ces malades; dans les cas précédents ce sentiment a donné naissance à une véritable idée obsédante.

Cette critique des fonctions intellectuelles qui constitue tout un délire spécial chez Mb... se retrouve plus ou moins atténuée chez les autres malades ; Claire va répéter : « Tout s'éteint en moi, j'ai perdu le sentiment du réel, tout se voile. » Beaucoup de malades accusent plus encore leur intelligence. Dob... (86) se sent envahie par l'idée « qu'elle esthète, qu'elle ne peut rien comprendre, qu'elle va devenir folle et qu'elle va délirer en pleine rue » . Cette obsession détermine, comme on le verra, une terreur que l'on peut jusqu'à un certainpointrapprocher de l'agoraphobie. Jean, également, est disposé à rabaisser son intelligence ; si l'on prenait au sérieux ses paroles, on le croirait tout à fait idiot. 11 répète sans cesse qu'il ne peutnilire niécrire,qu'ilnepeut rien comprendre aux phénomènes naturels qui l'environnent. « Je suis étranger à tout. Tout ce qui est naturel est entaché par moi de mystère d'inaccessibilité. » 11 n'accepte pas qu'on lui demande le plus petit renseignement, sur ses propriétés, sur sa fortune, sur la valeur de l'argent, sur rien de pratique, car il répète toujours que son esprit n'y peut rien comprendre, qu'il est étranger à la vie. Sans aller jusqu'à ce point Lise est toujours disposée à se trouver bête. Elle sent en elle-même comme quelque chose qui la critique et elle ne peut accepter aucun compliment, parce quelle les croit toujours faux.

11 est bien clair que ces obsessions des malades nous posent un très curieux problème de psychologie. Jusqu'à quel point ont-ils raison ou ont-ils tort ? Sont-ils tout à fait délirants quand ils prétendent qu'ils sont devenus bêtes ? Nous aurons à discuter longuement la question quand nous parlerons de l'état psvchologique sur lequel germent ces obsessions. Pour le moment, constatons que cette obsession est énormément exagérée, ne fût-ce

28 LES IDEES OBSEDANTES ET FMPUI.SIVFg

que par sa répétition. Si l'on est réollcmcnt devenu bête et sans volonté, ce n'est pas une raison suHlsante pour se le reprocher toute la journée, et ceux qui sont réellement bêtes ne se le reprochent pas ainsi. H y a donc là un sentiment tout particulier de hoTitc de soi-même qui est bien du même genre que les obsessions précédentes du sacrilège et du crime. Ces malades qui se sentent constamment poussés au ciime croient en même temps qu ils en sont capables.

2" Les obsessions relatwes à la folie : un très grand nombre de ces malades, par exemple un homme de ^Ç) ans, Mrc... (17H), une femme de 28ans,Byp... (180), etc., sont épouvantés à la pensée qu'ils sont fous, qu'ils ont eu ou qu'ils vont avoir des crises de folie et ils recherchent en eux tous les signes de ce qu'ils appellent la folie. « Je vois les maisons et les gens à l'envers, je dis des sottises, je vais me cogner la tête contre les murs, regardez donc mes veux, vous verrez comme ils sont égarés. » Suivant leur caractère et l'évolution morale de leurs maladies, ils insistent dans leur obsession sur tel ou tel caractère de la folie. Zb... (176) répète qu'il voit que tout est drôle dans l'univers et que par conséquent il est foU. Cas... (177) a peur d'être isolée : « il me semble que je suis seule au monde, je ne puis plus me diriger, j'ai besoin d'être enfermée comme les fous. » Léo... (178) répète que la folie lui fera « tuer sa petite fille, et suivre le premier monsieur venu dans la rue ». On voit que l'obsession de la folie s'accompagne de l'impulsion à «faire comme les fous, à faire des actes de folie».

Les uns prétendent, comme Léo..., que cette obsession a été déterminée par la vue d'une femme folle, mais beaucoup et en particulier Dob. chez qui cette obsession détermine des grandes crises d'angoisse ne peuvent invoquer cette explication. T/idée de folie me semble se rattacher chez eux à cette honte, à cette défiance qu'ils ont de leurs propres forces.

3° Il faut à mon avis placer ici des obsessions qui semblent souvent très embarrassantes, les obsessions de dépersonnalisation. Depuis quelques années, divers auteurs, MM. Dugas, Bernard- Leroy, insistent sur le phénomène signalé autrefois par Krishaber puis par Tainc, le sentiriient et l'idée d'avoir perdu sa personnalité. J'ai eu l'occasion de décrire déjà deux cas remarquables de ces phénomènes à propos de Ver... et de Bei... II me semble qu'il

faut distinguer deux formes de la dépersonnalisation : l'une consiste en un sentiment se produisant dans des conditions déterminées et que nous aurons à étudier plus tard à propos de tous les sentiments d'insuflfisance psychologique qui jouent un rôle considérable dans la pathogénie des obsessions. Mais l'autre forme est une véritable idée obsédante développée vraisemblablement h l'occasion du sentiment précédent, Le sujet a sans cesse l'idée qu'il n'est plus lui-même, que ce n'est plus lui qui marche, qui mange, qui parle, il le répète même quand l'impression initiale de dépersonnalisation a disparu. Il a, ;» ce propos, une véritable obsession : il faudra tenir compte de cette distinction dans l'étude de ces malades.

Il en est de même pour un trouble de la mémoire, voisin de celui-ci, qui a aussi beaucoup attiré l'attention.

Le fhénomene du « déjà-vu » est avant tout un certain sentiment intellectuel qui rentre dans le même groupe que le sentiment de dépersonnalisation. Dans certains cas exceptionnels, le malade peut concevoir une sorte de délire à propos de ce sentiment et être obsédé parla pensée que tout ce qu'il voit est la répétition du passé. Il en est ainsi évidemment dans la remarquable observation de M. Arnaud'. Le malade, à tout moment, dans quelque état qu'il soit, ne peut fixer son attention sur aucun événement sans avoir l'idée que cet événement s'est déjà passé exactement le même, dans les mêmes circonstances, il y a un an. M. Arnaud remarque très bien qu'il y a là une idée surajoutée à un sentiment, idée qui est devenue générale et constante, tandis que le sentiment ne se présente probablement que d'une manière rare et passagère.

^^ Des obsessions plus curieuses et plus rares sont des obsessions d'envie. Fa... (169), femme de 34 ans, en présente un exemple remarquable. Cette femme, dont les antécédents héréditaires sont très chargés et qui a déjà bien eu des troubles, a été très tourmentée par une maladie grave de son mari. L'obsession qui s'est développée depuis deux ans est une pensée d'envie à propos de tout ce qu'elle voit. Elle ne peut pas rencontrer une personne quelconque sans lui envier immédiatement quelque chose : « celle-ci est

I. F.-L. Arnaiild, Un cas d'illu^io:) du déjà-vn ou do fa'issc mûnioire. Ann. inéd. pîv.'/i., mai-jiilu iSi;'!.

bien habillée, celui-là a une bonne mine, cet autre marche bien, cette femme a un enfant, celle-ci un mari, voilà un homme qui sait parler, en voici un qui est vigoureux, voici une dame qui est charitable, cet individu qui entre dans un magasin est honnête. » Cette pensée donne lieu chaque fois dans son esprit à un long développement, et elle soulTre d'une jalousie féroce. Détail curieux, il lui arrive d'être envieuse même des malheurs d'autrui, « ils ont bien de la chance de pleurer leur père, en voici qui ont du bonheur d'être ainsi secoués par un grand malheur ». Quoique l'expression de l'obsession soit ici bizarre, c'est toujours la même idée de sa propre insuffisance qui joue le principal rôle. Quand Fa... envie l'intelligence, la force, l'activité des passants, c'est comme si elle répétait qu'elle est elle-même sans intelligence, sans force, sans activité, sans honnêteté. On le lui fait dire assez facilement r « Pourquoi enviez-vous ces gens qui ont eu un malheur et qui pleurent? — Parce qu'il me semble qu'il serait bon de pouvoir pleurer et que je me sens incapable d'en faire autant. »

6" Certains sujets sont obsédés par l'idée de certaines qualités : l'idée de la pudeur, V idée de V indépendance . Voz. (122) répète que la liberté est le seul, l'unique bonheur auquel on doit aspirer toute sa vie. Il est toujours tourmenté par l'idée qu'il n'est pas libre, qu'il est en captivité, qu'il faut arriver à la délivrance. Cette idée prend même dans son esprit une forme symbolique bien curieuse sur laquelle je reviendrai. Mais il est évident que cette obsession dépend de la même idée déboute. Il est honteux d'avoir perdu son indépendance et il est obsédé par la pensée d'une liberté idéale et il se sent poussé à commettre une foule d'absurdités pour atteindre cette liberté parfaite et pour se

prouver qu'il la possède.

6"' Il me semble juste de rattacher aux obsessions de la honte de soi ou du moins de placer à c6té de celles-ci un groupe des plus intéressants, celui des obsessions et des impulsions amoureuses. J'ai déjà décrit parmi les obsessions du crime, les idées obsédantes dans lesquelles dominent l'impulsion ou le remords génital. Dans ces idées la pensée que l'action est mauvaise, contraire à la morale, joue un rôle plus important que l'amour proprement dit, et il était juste de les rapprocher des obsessions du suicide, du vol,

etc. Mais il y a des obsessions où le phénomène génital, si même il existe, ne joue qu'un rôle accessoire, tandis que l'amour moral, le besoin de vivre auprès d'une personne déterminée, de penser constamment à elle, de lui subordonner toutes les actions de la vie devient l'essentiel de l'obsession. Dans certains cas, cette obsession amoureuse n'est visiblement qu'une expression légèrement modifiée de l'obsession de la honte de soi, ainsi qu'on vient de le voir pour l'obsession de jalousie.

Le cas suivant est, à ce propos, tout h fait typique : Byl... (i8i), jeune fille de 21 ans, avait un caractère déjà anormal depuis l'âge de 10 ans. Extrêmeniententôtée, timide et sauvage, elle refusait depuis longtemps de sortir, de voir du monde, A l'âge de 17 ans, elle se décide à donner de sa sauvagerie cette explication bizarre : « je ne suis pas une jeune fille comme les autres, je suis laide, j'ai une figure de chat, vous ne voyez donc pas comme cela est honteux de faire sortir une jeune fille comme moi. Je suis un monstre, tout le monde se retourne quand je passe, c'est pour moi un supplice de me laisser voir ainsi. »

Depuis trois ans, elle conserve toujours à peu près la même idée : « Je suis un pauvre être à part, pas intelligente, laide, incapable de tenir mon rang. » Dans ces conditions, elle a pensé quelque temps au couvent, puis ne s'est pas senti une vocation suffisante, et la voici qui conçoit l'idée d'un mariage extravagant. Elle déclare à ses parents stupéfaits qu'étant majeure et libre d'elle-même, elle veut épouser le garçon jardinier de la maison, qu'elle a pénétré la nuit dans sa chambre, qu'ils sont fiancés et que le mariage doit avoir lieu le plus tôt possible. Elle a imaginé de changer tout à fait de situation sociale, elle veut se présenter comme domestique et gagner sa vie avec lui. Depuis plusieurs mois, elle refuse de se laver les mains pour être plus à son niveau. Aucun raisonnement n'a prise sur cette idée évidemment délirante ni sur cette impulsion en apparence irrésistible, il se peut qu'elle ait fini par s'éprendre un peu de ce garçon, mais l'amour n'est ici qu'une expression de l'obsession plus profonde de la honte de soi.

Bien souvent le rapport entre les deux groupes d'obsessions n'est pas si étroit. Si les malades ne peuvent plus' se passer d'une personne déterminée, s'ils se sentent seuls, s'ils croient devenir fous par l'isolement, quand elle les abandonne, c'est qu'ils sont ou croient être incapables de se diriger seuls et qu'ils ont un

3a LES inÉf;s obsédantes et impulsives

besoin obsédant de cette direction ou de cette excitation très spéciale qui les remonte. J'ai déjà consacré une étude particulière h ce groupe*.

Nous aurons à l'étudier encore à propos des sentiments de ces malades, pour le moment il sudlt d'ajouter quelques observations typiques h celles que j'ai déjà rapportées. Gri... (182), femme de 28 ans, pleure son amant qui l'avait retirée d'une vie de désordre; elle ne sait plus aucunement se conduire et l'obsession amoureuse est visiblement en rapport avec le besoin de direction. Tkrn.., femme de 89 ans, a une obsession identique depuis que son amant s'est marié, « il était tyrannique et occupait toute ma vie, je ne m'occupais de rien autre ». Chez Sim...(i85,) femme deSi ans, le désespoir est inimaginable, l'obsession est perpétuelle jour et nuit. Elle croit encore voir cet amant qui la dirigeait, s'occupe de lui constamment « car lui seul était capable de lui donner l'excitation physique et morale dont elle avait besoin ». Le cas de Ck... (i8/i) est à revoir en détail car il est curieux. Cette femme de lii ans, aboulique, phobique, obsédée, avait trouvé un appui et une direction chez une autre pauvre infirme mentale qui avait elle-même des tics de malpropreté et qui ne savait pas se diriger. Ces deux femmes se sont soutenues réciproquement comme l'aveuole et le paralytique, elles sont parvenues à diminuer mutuellement leur faiblesse et ont vécu heureuses et raisonnables pendant des années. Un incident bizarre a tout perdu : une domestique renvoyée s'est permis une plaisanterie grossière, sur l'aflection passionnée de ces deux femmes et a fait naître en elles des scrupules sur leurs relations. Il n'est pas rare de voir ces malades concevoir ainsi des scrupules à propos des traitements, ou de la direction, qui les guérissaient. C'est une des dilTicultés de leur thérapeutique. Ck... est obligée de quitter son amie, mais alors elle est obsédée par le regret de l'avoir quittée, elle voudrait mourir plutôt que de vivre sans elle et des troubles très graves se développent à l'occasion de cette obsession amoureuse.

Enfin, à la fin de ce groupe on peut placer un cas assez singulier, celui de Qi... (188), cette femme de 36 ans est obsédée par l'idée qu'elle est une petite enfant de 10 à 12 ans ; surtout lorsqu'elle est seule, elle se laisse aller à sauter, à danser, à rire aux

I. Le besoin de direclion. Rev. pJùL, fi'vr. 1877, p. ii3, oi Neurones el idées fixes, I, ... '4 00.

éclats, elle défait ses cheveux, les fait flotter sur ses épaules, les coupe au moins en partie. Elle voudrait pouvoir s'abandonner complètement à ce rêve, d'être un enfant, « il est si malheureux qu'elle ne puisse pas devant le monde jouer à cache-cache, faire des niches ». Cette idée n'est pas aussi étrange, aussi isolée qu'elle le paraît : « je voudrais, répète la malade, qu'on me trouve gentille, j'ai peur d'être laide comme un pou, je voudrais qu'on m'aime bien, qu'on me caresse, qu'on me câline, qu'on me dise tout le temps qu'on m'aime, comme on aime les petits enfants. » Malgré son extravagance apparente, c'est toujours comme dans les cas précédents, l'obsession amoureuse, l'obsession du l)esoin d'être aimé sous la forme qu'il prend fréquemment chez les scrupuleux, celle d'être aimé comme un enfant.

En examinant beaucoup de malades, on trouverait facilement d'autres variétés d'obsessions qui au fond ne sont que des formes particulières de la honte de soi. C'est un des groupes les plus imporivints que nous ayons à signaler.

Cette idée du mépris de soi-même, cette obsession du mécontentement personnel porte bien souvent encore sur la personne pJnsique, sur le corps. Les malades chez qui l'on rencontre ce mécontentement de leur corps sont fort nombreux, ils forment un groupe singulier dont on ne pourrait pas soupçonner l'importance avant de les avoir fréquentés. On pourrait les appeler tous des « honteux de leur corps ». Les plus complets ont une obsession relative à leur corps tout entier, à toutes ses parties et par conséquent leur obsession générale se subdivise en une foule de petits délires particuliers. Les autres vont moins loin dans la même voie et leur obsession de honte ne porte pas sur tout l'organisme, mais elle se systématise sur telle ou telle partie, telle ou telle fonction dont ils sont particulièrement honteux. J'insisterai d'abord sur un cas remarquable qui donne une idée d'ensemble du premier groupe, puis je choisirai quelques exemples particuliers qui montrent la honte portant sur telle ou telle fonction.

Une observation curieuse qu'il est malheureusement impossible de présenter complètement sans entrer dans d'innombiables détails, est celle de Nadia (i 66), une jeune fille de 27 ans, que je

dirige autant que possible depuis plus de cinq ans. Cette jeune fille m'a été adressée avec ce diagnostic un peu superficiel d'anorexie hystérique. Ce diagnostic était simplement justifié par l'alimentation plus que bizarre que cette malade s'imposait dans sa famille depuis des années et par les scènes épouvantables qu'elle faisait dès qu'on s'avisait de modifier son régime. Elle se prescrivait à elle-même deux potages par jour au bouillon léger, un jaune d'œuf, uiie cuiller à bouche de vinaigre et une tasse de thé extrêmement fort dans laquelle il fallait mettre le jus d'un citron tout entier, soigneusement pressé. On avait pu découvrir, ce qui n'était pas ditficile, qu'elle avait imaginé ce régime dans la crainte d'engraisser, et on concluait à une anorexie hystérique.

L'anorexie hystérique est déjà par elle-même une maladie fort bizarre, qui est loin d'être complètement élucidée. Sous sa forme typique elle n'est pas aussi fréquente qu'on le croit et les hystériques confirmées sont loin de présenter fréquemment ce phénomène au nombre de leurs innombrables accidents. Les vomissements, les régurgitations, les diverses spasmes de l'œsophage, de l'estomac, du diaphragme, des muscles de l'abdomen déterminent aussi des troubles de l'alimentation et sqnt beaucoup plus fréquents que l'anorexie proprement dite. En présence d'un cas de refus complet d'aliments, il faut, si je ne me trompe, se méfier et songer que des troubles mentaux plus ou moins graves sont peut-être plus probables que l'hystérie proprement dite.

Quoiqu'il en soit, on admet jusqu'à présent une anorexie hystérique ; pour la diagnostiquer il faut au moins retrouver un certain nombre de symptômes caractéristiques. Bien entendu, il serait bon de constater soit actuellement, soit dans les antécédents des phénomènes nettement hystériques. Malheureusement on sait que ce symptôme est fréquemment isolé, au moins à ses débuts. Si l'on ne peut donc retrouver en dehors la signature de l'hystérie, il faut à mon avis que le refus d'aliments présente deux grands caractères.

1° On doit constater la suppression complète ou à peu près complète de la faim pendant presque tout le cours de la maladie. Cette perte de la faim s'accompagne souvent de troubles considé râbles dans les sensations de la bouche, soit pour le goût, soit même pour le toucher, d'anesthésle du pharynx, de troubles des mouvements des mâchoires et des joues, d'anesthésle de l'œsophage et probablement de l'estomac avec ou sans propagation de cette anesthésie à la peau de la région épigastrique. La perte de la

L'OBSESSION ET L'IMPULSION DE LA HONTE DU CORPS 3o

faim est-elle directement en rapport avec ces diverses anesthésies de la bouche, de l'œsophage, de l'estomac qui l'accompagnent souvent mais non toujours ? C'est un problème que j ai lono'uement discuté dans mes leçons au CoUèoe de France sur la Conscience du coi'ps et de ses fonctions. Sans pouvoir entrer ici dans cette discussion je dirai seulement que l'anesthésie de ces organes, quand elle existe, contribue à là suppression de la faim et que, par conséquent, elle joue un rôle dans le diagnostic de l'anorexie hystérique.

2" Un second symptôme, plus curieux et beaucoup moins analysé, quoiqu il ait déjà été signalé depuis longtemps, me paraît également important: c'est ce besoin exagéré de mouvement physique qui accompagne l'anorexie vraie. Les malades remuent incessamment, font d'énormes promenades, dansent dans des soirées, se surmènent de mille façons et elles font autant de scènes pour conserver leurs marches exagérées que pour refuser la nourriture. Ce symptôme a été interprété de diverses manières. Lasègue y voit le résultat d'un calcul : « Ces personnes, dit-il, ont peur de passer pour malades, elles craignent qu'on ne se serve de leur faiblesse comme d un argument pour les forcer à manger et elles simulent une grande activité. » M. Wallet, à propos de deux observations curieuses, y voit un procédé des malades pour augmenter leur amaigrissement'. Elles font de l'exercice comme elles boivent du vinaigre pour maigrir. Sans contester le rôle que de pareils raisonnements ont pu jouer dans certains cas particuliers, je ne puis admettre que ce grand symptôme aussi général dépende toujours de réflexions, en somme, assez compliquées.

Dans des observations intéressantes que je discutais dans mes cours, j'ai pu montrer que l'exagération du mouvement est quelquefois antérieure au Fcfus d'aliments et précède par conséquent tous ces raisonnements. Dans un cas très curieux, il s'aoit d'une femme de trente-cinq ans, raisonnable, qui vient elle-même demander des soins, et qui par conséquent ne cherche pas à faire illusion. Chez elle l'anorexie, ce qui est bien rare, est à répétition et procède par accès. A la suite d'une émotion elle se sent excitée, agitée comme si elle était enlevée ainsi qu'une plume. Elle a le besoin de gesticuler, de parler, de marcher. Elle ne rentre plus

I. Wallet, deux cas tl'auorexie hystérique, Nouvelle iconographie de la SalpélrièrCf i8ij2, p. a^G.

36 LKS ini':KS OBSÉDANTES ET IMPULSIVES

chez elle, mais elle continue encore à manger, tout en disant qu'elle n'en sent plus le besoin: « car elle est bien assez forte sans cela. » Puis deux jours après elle est dégoûtée d'une alimentation « inutile » et elle commence à refuser de manger.

On approche davantage de la vérité en disant que l'anesthésie musculaire et surtout l'anesthésie à la fatigue joue un rôle dans ce mouvement perpétuel. Je crois qu'il faut aller plus loin et dire que dans ce sentiment d'euphorie il y a une excitation véritable en rapport avec des émotions d'un mécanisme particulier ; si l'on préfère le langage anatoniique, il y a une véritable excitation des centres moteurs corticaux. Cette excitation nous semble jouer un rôle très considérable dans la peinte du sentiment de la faim, peut-être plus considérable que celui de l'anesthésie de l'estomac, car la faim, avant d'être le sentiment de la mise en jeu des divers réflexes de la nutrition, est un sentiment général lié à l'impression de faiblesse et d'épuisement. Quoi qu'il en soit, il ne suffit pas qu'une jeune fille refuse de mangei*, ni même qu'elle ait visiblement la crainte d'engraisser pour qu'on puisse appeler son état une anorexie hystérique. Il faut encore, outre les divers symptômes d'hystérie que l'on pourra constater, qu'il y ait une diminution considérable du sentiment de la faim et une exagération des mouvements. En était-il ainsi chez cette malade, Nadia, à laquelle je reviens ?

Cette malade examinée avec le plus grand soin et à bien des reprises n'a jamais présenté le plus petit signe d'hystérie. Elle n'a aucune diminution de la sensibilité, pas plus à la région épigastrique que sur le reste du corps. Dans son histoire on relève des colères épouvantables, mais que l'on qualifie bien gratuitement d'attaques d'hystérie. Ce qui est plus important, c'est qu'elle n'a point du tout de véritable anorexie. Elle a parfaitement conservé le sentiment de la faim. Souvent, il est vrai, dans les derniers temps de la maladie, la faim est masquée, parce qu'il y a des troubles de l'estomac inévitables après des années de ce régime : mais en général Nadia a faim, elle a même très faim. On le constate d'abord par ses actions : de temps en temps elle s'oublie jusqu'à dévorer gloutonnement tout ce qu'elle rencontre. Dans d'autres cas, elle ne peut résister au besoin de manger quelque chose, et elle prend des biscuits en cachette. Elle a des remords horliblcs de cette action, mais elle la recommence tout de même. On le conslale luioux encore par ses confidences bien curieuses. Elle

reconnaît qu'il lui faut un grand efTort pour se priver de manger. « Elle est une héroïne d'avoir pu résister si longtemps... Quelquefois je passais des heures entières à penser à la nourriture, tellement javais faim: j'avalais ma salive, je mordais mon mouchoir, je me roulais par terre, tellement j'avais envie de manger. Je cherchais dans dés livres des descriptions de repas et de grands festins, et je tâchais pour tromper ma faim de m'imaginer que je goûtais moi aussi à toutes ces bonnes choses. Vraiment j'étais absolument affamée, et malgré quelques défaillances pour les biscuits, je sais que j'ai eu beaucoup de courage. » Est-ce de l'anorexie hystérique que l'on parle ainsi? En outre, Nadia ne présente aucunement le trouble du mouvement des hystériques. Il est intéressant de remarquer qu'elle a fait justement les raisonnements dont parle Lasègue. Elle cherchait à bien travailler, à aller à pied à ses cours pour que sa mère ne fût pas inquiète de son refus d'aliments et pour que l'exercice la fît maigrir, mais cela lui coûtait un efTort pénible qu'elle ne faisait que par nécessité ; le plus souvent et surtout maintenant, elle veut rester tranquille dans sa chambre et n'éprouve aucunement le besoin de marcher et de dépenser ses forces. La maladie est donc différente : le refus d'aliments n'est ici que la conséquence d'une idée, d'un délire.

Cette idée, si on la considère d'une manière superficielle, est évidemment la crainte d'engraisser. Nadia a peur de devenir forte comme sa mère ; elle tient à rester maigre, pâle, cela seul lui plaît, est en harmonie avec son caractère : de là une inquiétude continuelle, elle a peur d'avoir la figure enflée, de bouffir, d'avoir de gros muscles, de prendre un meilleur teint. Il faut éviter avec grand soin de lui faire des compliments sur sa santé; une maladresse de son père qui, la revoyant au bout de quelques mois, lui a dit qu'elle avait meilleure mine a déterminé une sérieuse rechute. 11 faut être préparé à répondre à ces questions qu'elle pose sans cesse: « Je vous en prie, dites-moi le fond de votre pensée? Trouvez-vous que j'aie de grosses joues rondes et roses depuis que je mange davantage? Par charité dites-le-moi et consolez-moi, je vous en prie. M'avez-vous trouvée aussi maigre que les autres fois ?

Faites-moi le plaisir de me dire que je serai toujours maigre

Tenez, j'ai été aujourd'hui dans un fiacre qui ne marchait pas, le cheval ne pouvait pas me traîner, c'est à cause de ces côtelettes que vous me faites manger. Je vous en supplie, rassurez-moi. »

Maib cette idée obsédante n'est pas du tout une idée fixe

isolée et inexpliquée, comme cela arrive quelquelois chez les hystériques. Elle se rattache à tout un système de pensées extrêmement complexe. D'abord l'embonpoint n'est pas considéré uniquement au point de vue de la coquetterie : il présente aux veux de la malade quelque chose d'immoral. Elle répète toujours : « Je ne tiens pas à être jolie, mais cela me ferait trop de honte si je devenais bouffie, cela me fait horreur ; si par malheur j'enirraissais, je n'oserais plus me faire voir à personne, pas plus dans la maison que dans la rue, j'aurais trop de honte. » Et remarquons que ce n'est pas l'obésité en elle-même qui lui parait honteuse. Elle aime des personnes qui sont très fortes et trouve que cela leur va bien; c'est pour elle que ce serait immoral et honteux. Ce n'est pas seulement l'embonpoint, c'est tout ce qui se rattache à l'acte de manger qui mérite ce caractère.

Elle commença de refuser de manger en présence d'autres personnes : il fallait qu'elle mangeât seule, comme en cachette. Vraiment, si on peut se permettre une telle comparaison, elle se dissimule pour manger, elle est gênée d'accomplir cet acte devant quelqu'un, comme si on la priait d'uriner en public, et d'ailleurs elle-même reconnaît que la comparaison est juste. Quand il lui arrive de manger un peu plus, ce qu'elle fait toujours en cachette, ce sont des protestations pour s'excuser comme si elle avaitcommis une indécence. Au moment des fêtes de Noël, elle s'est permis de goûter à quelques boîtes de chocolat qu'elle envoyait à des amies. Elle m'a écrit plus de dix lettres à ce sujet, avouant comme un crime chacun de ses bonbons, cherchant à expliquer, par un sentiment de gourmandise ou de curiosité, un acte qu'il regrette tant. Elle aurait été bien honteuse si on l'avait surprise en flagrant délit. Non seulement il ne faut pas qu'on la voie pendant qu'elle mange, mais il ne faut pas non plus qu'onl'entende. La mastication a quelque chose de si vilain que cela la ferait rentrer sous terre, si on pouvait entendre la sienne. Ici encore ce n'est pas la façon de manger en général qu'elle méprise : on peut manger devant elle, elle ne trouve à cela rien de répréhensible, au contraire, elle est heureuse d'offrir quelque chose aux personnes qui viennent la voir. Mais c'est sa mastication à elle, « qui fait un bruit spécial, ridicule et déshonorant. Je veux bien avaler, mais on ne me forcera jamais à mâcher ».

Une faudrait pas croire que cette honte se limite ainsi à l'embonpoint et à l'acte de manger. Nadia a encore d'autres tourments.

Quoiqu'elle soit mince et ait des traits plutôt jolis, elle est convaincue que sa figure est non seulement bouffie, mais rouge et couvertes déboutons. Comme je n'arrivais pas à voir ces fameux boutons, elle me déclare « que je n'y connais rien et que je ne sais pas reconnaître des boutons qui sont entre la peau et la chair ». Quoi qu'il en soit, cela lui donne une figure abominablement laide et bien qu'elle n'ait aucune coquetterie, une personne qui se respecte ne peut pas laisser voir une figure pareille. On se moquerait d'elle, ce qui la ferait horriblement souffrir, aussi refuse-t-elle de se laisser voir. Parallèlement au refus d'aliments s'est développé un autre délire qu'on avait trop peu remarqué, c'est la crainte de sortir dans la rue. Ce sont des scènes horribles pour arriver à sortir un peu, en voiture fermée. Il faut que le cocher et la femme de chambre détournent la tête au moment où elle se précipite dans la voiture. Elle sort plus facilement le soir, dans les endroits déserts, où elle risque peu d'être vue. Même dans sa chambre, si je la laissais faire, elle entretiendrait une demiobscurité et elle se place toujours dans le coin le plus sombre, le dos tourné à la lumière. Si on ne l'arrêtait pas, elle ne tarderait pas, comme une malade que j'ai connue, à vivre dans une obscurité complète.

Si sa figure la gêne ainsi, les autres parties de son corps sont loin de la laisser indifférente. Depuis l'âge de quatre ans, prétendelle, elle est honteuse de sa taille, parce qu'on lui aurait dit qu'elle était grande pour son âge. Depuis l'âge de huit ans, elle a commencé à avoir honte de ses mains qu'elle trouve longues, ridicules. Vers l'âge de ii ans, comme elle portait des jupes courtes, il lui semjjlait que tout le monde regardait ses jambes et elle ne pouvait plus les souffrir. Il lui a fallu mettre des jupes longues et alors elle a eu honte de ses pieds, puis de ses hanches trop larges, de ses bras avec de gros muscles, etc.

Bien entendu, l'arrivée de la puberté a singulièrement aggravé tous ces sentiments bizarres. L'apparition des règles l'a rendue à moitié folle. Quand les poils ont commencé à pousser au pubis, elle a été convaincue qu'elle était seule au monde avec cette monstruosité et jusqu'à l'âge de 20 ans elle travaillait à s'épiler « pour faire disparaître cet ornement de sauvage ». Le développement de la poitrine a surtout aggravé les obsessions, car les craintes relatives à la pudeur s'ajoutaient aux anciennes idées sur l'obésité. C'est à ce moment surtout qu'elle a commencé à refuser tout à fait

de manger et h ne plus vouloir se montrer. Par tous les moyens possibles elle a cherché à dissimuler son sexe, dont elle a particulièrement honte : ses corsages, ses chapeaux, ses coiffures doivent se rapprocher du costume masculin. Elle coupe ses cheveux à demi longs et les lait boucler et elle voudrait avoir l'aspect d'un jeune étudiant. Il ne faudrait pas croire qu'il y a ici une inversion sexuelle, comme on l'admet beaucoup trop vite dans des cas semblables. Elle serait aussi honteuse d'être un garçon que d'être une iille. Elle voudrait être sans aucun sexe, et même elle voudrait être sans aucun corps, car on voit que toutes les parties du corps déterminent le môme sentiment dont le refus d'aliments n'était qu'une manifestation toute partielle.

Quelle est au fond l'idée dominante qui détermine ces appréciations singulières?La pudeurjouecertainementunrôle considérable et ce sentiment est chez elle poussé tout à fait à l'extrême. Jamais depuis la première enfance elle n'a pu se déshabiller devant ses parents et jusqu'à l'âge de vingt-sept ans elle n'avait jamais consentie à être auscultée par un médecin. Mais il s'y mêle une foule de choses : un vague sentiment de culpabilité, un reproche relatif à Ir gourmandise et à toutes sortes de vices possibles. Il s'y mêle surtout un sentiment plus intéressant, que nous avons déjà remarqué à propos des obsessions précédentes et qui va prendre une importance de plus en plus grande chez nos scrupuleux. « Je ne voulais, dit-elle, ni grossir, ni grandir, ni ressembler à une femme parce que j'aurais voulu rester toujours petite fille. » Il est visible que ce désir de rester enfant a joué un rôle considérable, car ce qu'elle a toujours redouté c'est de se développer, plus que d'engraisser à proprement parler. Mais pourquoi ce désir? La raison de ce souhait bizarre se résume en un mot que beaucoup de malades vont nous répéter : « Parce que j'avais peur d'être moins aimée. )> C'est au fond cette idée qu'elle a, quand elle craint d'être laide, d'être ridicule. « On se moquera de moi et on ne m'aimera plus. On trouvera que je ne suis plus comme tout le monde et on ne m'aimera plus. Si on me voyait bien en pleine lumière on serait dégoûté et on ne m'aimerait plus. »

Ce désir d'être aimée, cette crainte inquiète de ne pas mériter l'alTection que l'on désire tellement se mêle certainement dans ce cas aux idées de fautes possibles et aux craintes de la pudeur pour produire cette obsession de honte du corps et toutes les i ipulsions à refuser les aliments, à se faire maigrir, à se cacher

que nous venons de voir. Il va encore intervenir dans l'observation suivante.

Il s'agit d'un cas beaucoup moins grave et surtout beaucoup moins complet, dans lequel l'obsession que nous étudions ne porte pas sur toutes les parties du corps mais, comme nous l'avons dit au début, sur un organe et une fonction en particulier. Wye... (i6o), jeune homme de 27 ans, a eu momentanément quelques obsessions criminelles, il se croyait coupable en mangeant la chair des animaux ; il a eu aussi quelques obsessions hypocondriaques relatives à des maladies de la gorge ; mais ces phénomènes n'ont été que très passagers. Le fait dominant depuis une dizaine d'années c'est un mécontentement et une honte qui porte à peu près exclusivement sur les mouvements de ses bras et de ses jambes.

Dès l'enfance il était préoccupé de la position à donner à son bras gauche, il redoutait la saison de l'été, parce qu'il n'avait alors plus de raison pour tenir ses mains dans ses poches et qu'il ne savait plus où les mettre. Peu à peu, ce sentiment a beaucoup augmenté et il est devenu une obsession grave. « Je sens, dit-il, que je manque de spontanéité, que mes mouvements sont gênés. Je suis tout ankylosé. Je ne sais de quel côté porter le bras ou la tète. J'ai des mouvements mécaniques. On dirait l'ours du Jardin des Plantes. Aussi je suis fo^-cé de penser tout le temps à la façon dont mon bras se balance, dont je redresse le cou. » La moindre des choses dans son costume peut modifier cette gêne de son corps : un habit bien fait et un peu vieux le met à son aise, le costume de chasse qui autorise quelque débraillé des mouvements le rend plus heureux. Au contraire un habit neuf, un costume qui n'irait pas à la perfection augmentent cette obsession jusqu'à lui rendre difficile toute sortie. Il a été pendant quelque temps obsédé par le problème des faux cols. Cette préoccupation des faux cols est loin d'être insignifiante. Chez deux autres malades que je n'ai pas pu étudier avec le même soin et qui d'ailleurs se rapprochent de celui-ci, l'obsession scrupuleuse prenait exclusivement la forme de l'obsession du faux col. Chez ces malades et chez Wye... surtout, ces obsessions gênent les mouvements, les amènent à faire des contorsions et des grimaces soit pour essayer de rendre les mouvements normaux, soit pour dissimuler aux autres la gêne qu'ils éprouvent. Ainsi Wye... cligne dès yeux quand il croit que ses yeux n'ont pas un mouv-ement naturel.

Ces contorsions donnent souvent naissance à des erreurs de diaonostic. On en (ail communément des tics : cela est juste mais il ne faut pas oublier l'obsession qu'ils manifestent. Dans un cas'méme l'erreur fut plus grave à mon avis. Un malade dont nous avons parlé h propos des obsessions criminelles a été renvoyé du service militaire à l'âge de vingt et un ans avec le diagnostic de chorée de Sydenham. On pourrait déjà remarquer qu'il est singulier de diagnostiquer la chorée chez un homme de vingt et un ans, tandis que suivant la remarque de Sydenham, la chorée vraie survient rarement après la puberté. Mais ici l'erreur était encore plus grave, car les monvements de Za... (216) n'étaient que des contorsions déterminées par le sentiment de gêne et de honte et par des efforts pour se dominer que nous aurons à étudier plus tard chez tous les scrupuleux.

Qu'est-ce qui détermine chez ces malades et chez Wye... surtout ce sentiment de gêne? C'est encore la préoccupation qu'ils ne sont pas comme les autres, qu'ils seront ridicules et ne seront pas aimés. Le désir de plaire les préoccupe toute leur vie et il s'ajoute à une sorte de sentiment de désespoir, d'incapacité d'y arriver qui entre pour beaucoup dans la honte du corps.

Dans un groupe tout voisin nous mettrons ceux qui ont simplement honte de leur figure, des traits de leur visage. Tk... (161), jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'une mère qui s'est suicidée, est surtout frappé par la maladie depuis qu'il a contracté la syphilis. Il en est inquiet, honteux, mais cette honte se localise et détermine uniquement le sentiment que son visage enlaidit, que sa mâchoire est devenue trop grande, qu'il est ridicule, et encore, comme toujours, indigne d'être aimé. Ul... (/i5), femme de 33 ans, se figure « qu'elle a des convulsions dans la figure ». Meu. . . (i 63), femme de 3o ans, sent qu'elle a des convulsions dans les yeux, que ses yeux ne sont pas naturels, qu'ils regardentdrôlement. Ces malades ne veulent plus voir personne, ni entrer dans aucun lieu public. Per... (162), femme de 38 ans, a les mêmes terreurs parce qu'elle se figure que « son visage est poilu ». Enfin Pol..., femme de i[\ ans, est horriblement tourmentée par la pensée qu'elle a une petite cicatrice sur l'aile gauche du nez : cette obsession est l'une des plus fréquentes'. En un mot, il n'y a pas un trait,

I. Cf. G. Tliibicrgc, Les dcrmatophobics. Presse médicale, juillet i8ç)8.

une légère modification du visage qui ne puisse donner lieu à une obsession de gène et de honte.

Quand on parle des scrupules relatifs au visage, il ne faut pas oublier le groupe qui a été considéré comme le plus important, celui des malades qui ont la honte de rougir. Je ne parle pas ici du sentiment angoissant qui se développe en même temps que la rougeur, mais de l'idée obsédante de cette rougeur. Les malades tourmentés par cette obsession sont extrêmement fréquents et, l'année dernière, MM. Pitres et Régis* ont consacré un article à cette maladie sous le nom à'éreutophobie. Ces auteurs en ont décrit des cas intéressants. J'en ai observé pour ma part cinq tout à fait caractéristiques ; je n'insiste que sur les principaux : Deb... (i65), femme de quarante-quatre ans, Toq... (97), un docteur en médecine de vingt-sept ans, et Vol... (96), jeune fille de vingt et un ans. Chez tous ces malades les symptômes principaux sont à peu près les mêmes. Ils croient avoir remarqué que leur visage, leur nez, surtout chez Vol..., rougit facilement, après les repas, dans une chambre chaude, etc. Ils ont à ce propos une pensée obsédante que leur visage est rouge, en feu et que cela est profondément ridicule, obscène, déshonorant. « Je ne faisais qu'y penser et souffrais le martvre, je maudissais de n'être pas comme les autres jeunes filles, je souffrais de me montrer, et j'aspirais d'être seule dans ma chambre ; quand j'étais seule, je pleurais avec désespoir, à la pensée de l'isolement perpétuel auquel j'étais condamnée. » Chez celle-ci d'ailleurs, cette éreutophobie a amené comme chez Nadia un refus d'aliment qui a nécessité sa séquestration dans une maison spéciale. Elle avait eu de l'admiration pour une cousine qui était très ' pâle et, pour devenir anémique comme elle, elle s'était rationnée à sa façon. Cette crainte amène aussi le refus de sortir et trouble toute l'existance par un véritable délire.

Après avoir décrit des faits de ce genre d'une manière fort intéressante, MM. Pitres et Régis font à leur propos une remarque psychologique : l'éreutophobie est liée, disent-ils, à la congestion du visage, c'est-à-dire à un phénomène vaso-moteur. Cette congestion, l'éreutose simple, a précédé la phobie, c'est-à-dire 1 émotion. Ne peut-on pas voir dans ce cas une démonstration

I. Pitres et Régis, L'obsession de la rongeur, L'éreutophobie. Archives de neurologie, 1897, n» i3, et J6id. Mars 1903, p. 177.

intéressante des théories de Lange et de James sur le mécanisme des émotions et une démonstration de cette hypothèse qui rattache l'émotion à un trouble vaso-moteur? Quelle que soit l'opinion relative à la thèse de Lange et de James, que je ne discute pas ici, mais que je suis loin d'admettre complètement, je ne puis croire que le fait de l'éreutophobie puisse jouer de cette manière un rôle important dans la discussion.

C'est un tort à mon avis que de rattacher l'obsession de la rougeur au fait de la rougeur elle-même. Quoique cela semble bizarre, ce n'est pas parce qu'ils sont rouges que ces malades sont obsédés par la pensée de la rougeur ou du moins cette rougeur elle-même ne joue qu'un rôle très minime dans l'obsession. D'abord on peut être éreutophobe comme Nadia sans avoir jamais eu de rougeur. Cette malade qui a le teint très mat a toujours été pâle et n'a aucune disposition à la rougeur émotive. Elle se fait cependant de la rougeur une obsession terrifiante. En outre l'obsession de la rougeur ne survient pas uniquement à la suite de rougeur véritable. Il est trop facile de remarquer que tous les gens qui rougissent ne sont pas des éreutophobes. Elle survient à la suite d'une série de scrupules corporels qui n'étaient aucunement liés à des phénomènes vaso-moteurs du visage.

Toq..., jeune homme de vingt-sept ans, actuellement obsédé par la pensée qu'il a les joues rouges, a eu depuis l'âge de treize ans jusqu'à l'âge de vingt ans une obsession toute différente. Il était obsédé par la honte de ses moustaches et je ne crois pas que dans les moustaches il y ait un phénomène vaso-moteur. Cette honte elle-même se rattachait visiblement à une idée génitale. « Je me figurais, dit-il, que j'avais une tare sexuelle parce que mes moustaches avaient poussé trop tôt. » Plus tard il se rassura sur ses moustaches, parce qu'à vingt ans elles devenaient plus naturelles et son inquiétude préexistante se porta sur un autre phénomène, la rougeur du visage qu'il avait remarquée à un examen. Inversement Per... (162), qui a commencé par l'éreutophobie, l'a remplacée maintenant par l'obsession d'être « poilue » quoique les phénomènes vaso-moteurs du visage soient restés exactement les mêmes. 11 est donc bon à mon avis de ne pas considérer ce symptôme isolément, mais de remarquer qu'il se rattache à un groupe d'obsessions relatives au corps et en particulier au visage qui font partie, comme j'essaye de le montrer, d'une grande maladie mentale, le délire du scrupule. Quant aux phénomènes

émotifs que les auteurs précédents ont bien mis en lumière dans l'éreutophobie, ils existent comme point de départ dans beaucoup de CCS obsessions. Nous aurons l'occasion de les étudier à propos des angoisses.

Après les hontes relatives au visage, je signale rapidement les obsessions relatives aux mains et surtout celles qui sont relatives à la propreté des mains. Il est presque inutile de citer des exemples, car les observations seraient innombrables. Chy... a peur d'avoir de la graisse et surtout des petites taches de graisse sur ses mains, elle se lave 200 fois par jour. Qei..., jeune fille de vingt ans, croit qu'elle a touché quelque chose de sale, surtout depuis qu'elle a eu une petite suppuration d'oreille. Elle en est honteuse, elle craint de communiquer le virus aux autres et les idées de crime se mêlent à la honte du corps. C'est la forme la plus commune de la maladie.

J'aime mieux insister sur une forme particulière d'une de ces obsessions relative à la main, parce qu'elle est moins connue et peut donner naissance à des erreurs de diagnostic. M. Séglas a étudié un malade nommé L... que j'avais vu avec lui il y a quelques années'. Ce garçon d'une vingtaine d'années, type de scrupuleux, avait eu la plupart des obsessions précédemment décrites sur les crimes, des obsessions relatives au vol, d'autres relatives à l'alimentation. II se faisait même scrupule d'avaler les microbes de l'air. Parmi les différents reproches qu'il se faisait, L... trouvait son écriture mauvaise. Il cherchait à la reformer par des systèmes que nous retrouverons plus tard chez tous les autres malades ; mais ces préoccupations et ces efforts n'avaient pas d'autre résultat que de rendre son écriture de plus en plus informe et impossible. Il tenait sa plume de façon bizarre, l'attachait avec des ficelles et ne pouvait plus parvenir à écrire quelques lignes de suite. M. Séglas faisait remarquer avec raison qu'il semblait représenter une crampe des écrivains, alors qu'il n'avait qu'un délire de scrupule relatif à l'écriture.

J'ai eu depuis l'occasion de vérifier la justesse de cette remarque et je crois que dans bien des cas la prétendue crampe des

î. Séglas, Un cas de folie du doute, simulant la crampe des écrivains. Bull, de la Soc. inéd. des hôpilaux, avril i8go, et Troubles du langage chez tes aliénés, 189^, p. 201.

écrivains n'est qu'une manifestation de scrupules de ce genre. Il en est ainsi, par exemple, dans l'observation de H..., dans celle de Pô... et dans celle de Lev..., homme de trente-six ans. Pô..., non seulement, ne peut plus écrire, mais elle ne peut plus lire ni même voir de l'écriture, tellement cela lui t'ait horreur. Lev... n'a a prétendue crampe que si on le regarde ou s'il soupçonne que quelqu'un peut le voir. Le dernier cas que j'ai vu est curieux : il s'agit d'un homme, X..., préoccupé de scrupules divers et depuis quelque temps de scrupules relatifs à l'écriture. 11 ne peut essayer d'écrire sans que sa main fasse un mouvement bizarre : l'index, au lieu d'appuyer sur la plume, se relève tout droit en l'air, attitude singulière, car d'ordinaire les doigts se resserrent dans la crampe. On peut faire sur lui quelques petites expériences intéressantes. Quand il tient la plume sans écrire, l'index ne se relève pas ; bien mieux, si on lui dit de simuler l'écriture, c'estiirdire de faire faire à la plume tous les mouvements de l'écriture, mais en la laissant à quelques millimètres au-dessus du papier sans marquer réellement, les doigts n'éprouvent aucune gêne et le malade peut écrire ainsi indéfiniment. Si on l'empêche de regarder, on peut approcher le papier de la plume jusqu'à faire marquer l'écriture légèrement et le malade continue à n'avoir aucune crampe : mais s'il s'aperçoit qu'il écrit réellement, immédiatement l'index se relève et la plume tombe. « J'ai, dit-il, comme une appréhension d'écrire depuis que je me suis rendu compte que j'écrivais mal. » Le scrupule simule la crampe des écrivains comme tout à l'heure la chorée. Un étudiant prépare en ce moment une thèse sur ce sujet que je lui ai indiqué : « Les rapports entre la crampe des éciivains et le délire du scrupule. »

Il est probable que l'on pourrait facilement recueillir bien des faits de même genre relatifs à la marche. M. Séglas a parlé justement des baso-phobies. On pourrait montrer que quelques-unes d'entre elles ne sont que des scrupules relatifs à la marche. L'observation d'un homme de 56 ans. Fou... (78) est sur ce point tout à fait concluante : les angoisses qu'il ressentait pendant la marche le long d'un fossé ont peu à peu donné naissance à des obsessions complètes sur l'impossibilité de la marche. Dans une thèse récente M. Paul Delarue* insiste sur l'idée obsédante de l'impo-

1. Paul Dolaruc, Delà Staso-basapliobie, Tlièse de Paris, lyoï.

tence des membres inférieurs qui se surajoute aux phobies de la marche. Il y a un diagnostic à faire entre ces scrupules de la marche et l'abasie hystérique analogue à celui que nous venons de faire à propos de l'anorexie.

Relativement aux diverses fonctions viscérales, je ne fais que rappeler l'observation de Rai..., que j'ai déjà publiée dans le second volume des névroses, de cet individu qui se fait des scrupules sur sa digestion et sa respiration. Convaincu qu'il ne respirait pas bien, il cherchait des systèmes pour respirer mieux, pour éviter les sufFocations possibles. Puis ce furent des systèmes pour manger: il lui fallait une bouteille d'eau près de lui pour humecter la bouche avant chaque bouchée. Même en dehors des repas, il lui fallait une goutte d'eau dans la bouche pour bien respirer'.

Les idées obsédantes relatives à l'alimentation et même aux diverses fonctions de la déglutition, de la digestion, etc., sont des plus fréquentes. On en a déjà eu un exemple dans l'observation de Nadia. Mais ces idées restent presque toujours étroitement associées avec des phénomènes d'angoisse et il me semble préférable de remettre leur description plus complète au moment où j'étudierai les plwhies des fonctions dans le chapitre suivant.

L'une des fonctions digestives a le privilège de provoquer plus que les autres des obsessions de honte. C'est l'évacuation des gaz intestinaux. On ne se. figure pas l'état de folie où peuvent tomber certains individus par la crainte des pets. J'en ai publié dernièrement une belle observation ^ Un homme de 3i ans, Ch..., vit toujours seul, habite au sixième pour n'avoir pas de voisins au-dessus de lui, met son lit dans la cuisine, car il n'est pas probable que d'autres personnes couchent au-dessous dans la cuisine, et cependant en arrive à vouloir se tuer parce que sa mère va venir le surprendre .dans sa retraite. Le pauvre diable ne peut avoir personne près de lui ou aux environs parce qu'il craint qu'on entende le bruit de ses gaz abdominaux et voici dix ans qu'il est en proie aune pareille obsession. Je viens de voir deux jeunes filles de 20 ans qui commencent le même délire. « Elles ne sont pas faites à ce point de vue-là comme les autres, il y a dans leurs parties des défectuosités, les gaz s'échappent dès qu'elles y pensent, et elles sont forcées d'y penser si elles sont en public. Or cet accident est

I. Rnvmond et P. Janet, Névroses et Idées fixes, II, 387. ■A. I.I.", ibid., II, 147.

monstrueux, mieux vaudrait mourir » ; elles rel'uscnt de sortir, de dîner en ville, de se marier.

j'ai observé bien des cas comparables relatifs cette fois aux fondions de la vessie. Une femme de 55 ans, ancienne scrupuleuse, ayant même eu à l'âge de i8ans une crise d'obsession criminelle pour laquelle Charcot l'avait fait isoler, Vor... (iSy) a été troublée il y a deux ans par un eczéma du périnée et des parties génitales. Les démangeaisons d'une part, les soins minutieux de propreté nécessités par le traitement d'autre part, ont attiré son attention sur ces parties et après la guérison de l'eczéma elle a été envahie par une obsession curieuse, relative à l'acte d'uriner. Elle avait le sentiment qu'elle urinait mal et surtout incomplètement. Elle s'étudiait à pousser mieux, à produire le coup de piston et cependant elle conservait la pensée qu'elle n'avait pas terminé et •qu'elle allait perdre les urines, ce qui fait qu'elle retournait immédiatement au cabinet, recommençait ses efforts et sortait, puis était forcée de rentrer de nouveau, cela jusqu'à cinquante fois de suite. 11 est singulier de voir le scrupule déterminer des troubles de la miction.

Dans toutes les hypocondries urinaires, il ne serait pas difficile d'en trouver de semblables : je me rappelle l'observation d'un pauvre maître d'études qui avait renoncé à son métier, qui ne pouvant plus assister à aucun cours ni entrer dans aucune réunion, car il avait constamment la pensée de n'avoir pas pris suffisamment ses précautions, et il était honteux de mouiller son pantalon en public. On me permettra de rappeler à ce propos une observation curieuse communiquée par M. le P'' Guyon à mon frère le D"" Jules Janet et résumée dans sa thèse de doctorat'. Un magistrat vient d'être nommé conseiller à la Cour de cassation et va consulter M. Guyon pour lui demander s'il doit envoyer sa démission et renoncer à cette haute fonction : \( J'ai visité, disait-il, les locaux où siège la Cour de cassation et j'ai remarqué que les cabinets d'aisance ne sont pas assez isolés. 11 est certain que de la salle des séances on peut m'entendre quand j'urinerai ; il m'est impossible de rester sans uriner et il serait monstrueux de m'exposer à ce danger d'être entendu. » Je n'ai pas l'observation complète du sujet, mais il est bien probabh; que l'on y retrouverait tous les autres symptômes de nos scrupuleux.

I. Julcï Janot, Troubles psyrhnliKjiques de la miction, iSijo, i4.

Il est évident que la fonction qui sera le plus facilement atteinte par le scrupule c'est la fonction génitale : j'en ai déjà parlé à propos des idées criminelles. Dans certains cas l'obsession ne portera pas précisément sur la tentation de la masturbation ou ridée des crimes génitaux, mais sur la honte des parties génitales. L'observation de Vg... que j'ai déjà publiée est tout à fait caractéristique'. A la suite de méditations sur l'adultère il est obsédé par la pensée de ses propres organes; il y ressent des douleurs étranges, il en arrive à penser constamment que ses organes génitaux sont appendus à son corps comme un corps étranger et ne lui appartiennent pas. Voici une autre observation toute comparable. Wyb... (i6/i), un jeune homme de 22 ans, a commencé par toutes sortes de scrupules religieux, puis il a éprouvé des remords terribles à propos de quelques masturbations. La peur de toucher ses parties lui faisait tenir les mains derrière le dos, dans des positions grotesques. Il est obsédé par l'odeur de ses parties et croit que tout le monde la sent, il se figure que ses organes par leur grosseur ou leur forme ont quelque chose d'extraordinaire qui n'existe pas chez les autres.

A cette honte des organes génitaux, il faut naturellement rattacher le mécontentement relatif à leur fonction; le scrupule est l'origine de bien des prétendues impuissances. Qui ne connaît ces jeunes mariés tout honteux de leur sort, qui ne peuvent arriver à accomplir l'acte conjugal et qui sont poursuivis à ce sujet par une obsession de honte et de désespoir? Nous assistions l'année dernière à une scène tragi-comique bien curieuse quand un beaupère courroucé traînait à la Salpêtrière son gendre humble et résigné. Le beau-père demandait une attestation médicale qui lui permît de demander le divorce. Le pauvre garçon expliquait qu'autrefois il avait été suffisant, mais que depuis son mariage un sentiment de honte et de gêne avait tout rendu impossible. Nous eûmes bien de la peine à faire comprendre au beau-père combien son intervention était inutile et fâcheuse. Ces cas sont très nombreux: on les rattache souvent à diverses névroses, quand il n'arrive pas, pour le plus grand malheur des patients, qu'on leur parle de maladies de la moelle épinière.

Cette hontt? des parties génitales prend assez souvent une autre forme qu'il faut signaler. Deb..., femme de 44 ans, est depuis sa

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