‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 116 sur 380 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

SENTIMENTS D INCOMPLETUDE

Le mot « incomplétude » est un barbarisme que je prie le lecteur d'excuser, je n'ai pu désigner mieux le tait essentiel dont tous les sujets se plaignent, le caractère inachevé, insuffisant, incomplet qu'ils attribuentà tous leurs phénomènes psychologiques- Ces sentiments qu'éprouve le sujet à propos de ses propres opérations mentales sont très variés et se modifient incessamment sous les plus légères influences. Je les distinguerai surtout d'après les phénomènes qui leur donnent naissance, suivant qu'ils se développent à propos des actions, à propos des opérations fntellectuelles, à propos des émotions et des sentiments ou bien à propos de la conscience de la personnalité.

Les crises qui sont constituées par les opérations forcées, les ruminations, les agitations, les angoisses, débutent très souvent à propos d'une action. Le sujet doit faire quelque acte, il l'a même commencé ou accompli en partie et son esprit se trouve envahi par ces phénomènes en apparence irrésistibles. Il est tout naturel de se demander si dans cette action.il y a quelque chose d'anormal, quelque chose qui puisse expliquer l'apparition de la crise. Dans les cas les plus simples, ainsi que nous l'avons vu, l'action est complètement supprimée ; mais il n'en est pas ainsi toujours, dans bien des cas l'observateur ne voit rien dans cette action qui manifeste le troubie objectivement, l'acte semble avoir été à peu près normal. Ainsi, Wo... a de grandes crises de rumination à l'occasion d'une prière ou d'une addition qu'elle vient de faire. Le mari qui l'observe constate cependant qu-e la prière SL été récitée correctement, à demi-voix, exactement comme les

autres soirs, que l'adaition a été bien faite et que le résultat inscrit est juste. Il en est ainsi bien souventet, à première vue, nous ne constatons dans ces actions rien d'anormal.

Mais le sujet n'est pas du même avis que l'observateur placé au dehors et il a dans l'esprit, à propos de cet acte, un ensemble de phénomènes très curieux. Ce ne sont pas des idées, c'est-à-dire des pensées abstraites et générales s'appliquant à cet acte et à d'autres, comme il en aura dans les obsessions, ce sont des sentiments, c'est-à-dire un phénomène plus concret s'appliquant à un état déterminé et à un seul. Le sentiment pris dans ce sens est pour la connaissance des faits internes l'analogue de la perception pour la connaissance des objets extérieurs. C'est une connaissance plus complexe que la simple sensation, une connaissance formée par le groupement de plusieurs faits élémentaires, mais s'appliquant cependant à un seul fait concret.

En général l'attention des psychologues n'a pas été suffisamment attirée sur ces sentiments qui accompagnent le développement de la volonté. Ils n'ont guère analysé avec soin qu'un seul d'entre eux, le sentiment de l'elJ'ort. Ilofl'dingest l'un de ceux qui ont le mieux signalé l'importance d'autres sentiments du même genre : dans le chapitre vu de son manuel il insiste sur la conscience de la volonté, sur ^e sentiment de la résolution. Ces sentiments qui accompagnent les opérations de l'esprit sont à mon avis particulièrement importants dans la pathologie mentale et serviront un jour à interpréter une foule de délires.

Pour le moment constatons que chez le scrupuleux les actes volontaires sont l'occasion d'une foule de sentiments anormaux, qui peuvent se résumer en un mot : le sujet sent que l'action n'est pas bien faite, qu'elle n'est pas faite complètement, qu'il lui manque quelque chose. Dans les premières manies de perfection ce sentiment est déjà très visible. Souvent il prend la forme morale : l'acte n'est pas bon moralement, c'est ce que l'on voit dans la manie des efforts. Souvent il s'agit simplement du point de vue pratique, l'acte n'est pas suffisant pour arriver à son but, il ne semble pas capable de produire la satisfaction cherchée, de là toutes les recherches du mieux, toutes les manies des procédés, enfin l'acte ou l'idée ou même l'émotion paraît manquer de netteté, ne pas avoir les caractères spécifiques qui lui appartiennent, être trop vagues, de là le besoin d'agir lentement, de recommencer et toutes les manies de précision.

è7-2 LES ST1(;.\IAT1':S l'SYtiHASTHKNlQUES

Dans le deuxième groupe, celui des manies de réparation, le sentinienl que le sujet éprouve à propos de son acte ou de son idée est encore plus visible, l'acte n'est pas seulement insuffisant, il est tranchenient mauvais, ici encore ce n'est pas uniquement mauvais au point de vue moral, c'est dangereux pour la vie, pour la santé, c'est ridicule, maladroit, incapable d'arriver au but. « J'ai le sentiment de rater tout ce que je tais, je ne lais que des choses absurdes, disent sans cesse tous ces malades, ce que je veux c'est retrouver ma vie, j'ai bien le droit de vivre comme tout le monde » et toutes les manies de réparai ions et tous les tics de défense semblent se rattacher à ce sentiment fondamental.

Dans les manies d'oscillation ce sentiment de mécontentement semble se généraliser, il ne porte pas sur une seule idée que l'on peut réparer en pensant à une autre, il porte sur toutes les idées possibles, le sujet les essaye successivement sans être satisfait d'aucune.

Ces sentiments se retrouvent à propos des crises d'agitation et des angoissée. C'est parce que l'acte semble impossible, qu'il y a des agitations, c'est parce qu'il semble imparfait, qu'il y a des /ifforts et des tics. Les angoisses se rapprochent des peurs et des désespoirs et quand elles se développent, l'acte paraît au sujet dangereux, effrayant ou ridicule.

Si nous cherchons à analyser ce sentiment de mécontentement nous voyons qu'il se décompose en une série de sentiments plus élémentaires relatifs à l'action. Ces sentiments n'existent pas seulement au début des crises, ils existent souvent et dans quelques cas d'une manière continuelle à propos de tous les actes que le sujet veut accomplir. C'est là un des symptômes primordiaux de la maladie qui existait bien avant que les ruminations, les angoisses et, surtout, les obsessions ne se soient développées.

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