I. Bail, Revue grirnlijhjue, 1882, II
iAO LES STIGMATES PSYCHASTHÉNIQUES
nelle, d'automatisme et les malades vont dire qu'il y a quelque chose d'extérieur qui pèse sur eux, qui détermine leurs actes ; en un mot ils vont attribuer à des volontés étraiiaères l'action ([u'ils ne sentent plus dépendre de leur propre volonté. Yau..., jeune lille de U) ans, qui est toutà f'aitune scrupuleuse, se plaint ainsi : « depuis quatre mois il me vient des idées baroques, il me semble que je suis obligée de les penser, de les dire; quelqu'un me fait parler, on me suggère des mots grossiers, ce n'est pas ma faute si ma bouche marche malgré moi,* il y a longtemps que ce n'est pas moi qui agis. » « Une force irrésistible me pousse, dit Dob,.. je suis comme fasciné. » « Je ne peux plus me retenir, dit Claire, c'est comme un fleuve qui m'entraîne, c'est comme si on m'enlevait ma liberté, comme si on me commandait d'avoir des pensées déshonnètes, je souflVirais moins en faisant un acte mauvais avec ma liberté, qu'en faisant même des actions bonnes, toujours poussée par quelqu'un. »
On comprend bien que dans cette voie les malades vont bientôt avoir d'autres sentiments bizarres dérivant du premier. Le moins dangereux va être un désir fou, un amour passionné de cette liberté qu'ils croient avoir perdue : je ne puis expliquer autrement que comme une réaction contre le sentiment de domination, l'amour singulier de la liberté que manifestent tant de malades. On est, en effet, surpris d'une contradiction dans leurs sentiments. Ils ont besoin de direction, ils réclament un directeur de conscience et un maître et cependant ils se vantent de rester libres : ils s'effarouche si on leur commande trop ouvertement et ils parlent sans cesse d'une indépendance qui leur tonvient si peu. « Ce qne je déteste le plus au monde, dit Nadia, c'est d'obéir à quelqu'un, si je fais des progrès je ne veux pas ([u'ils viennent des autres, je veux sentir qu'ils viennent de moi, de ma propre liberté... )> Lise se plaint toujours de manquer de liberté, « il v a quelque chose qui me gêne dans toutes mes actions, c'est que je nesuisjamais libre... c'est cela qui détermine mon agacement. » Le plus curieux est Vo/...., jeune homme de i>.3 ans, (pii déclame constamment sur la liberté. « C'est un devoir d'avoir un amouifou de la liberté,., il faut qu'on l'aime pai-dessus tout... ce moi a pour moi un sens précis, c'est le bonheur suprême auquel je tends de toutes mes forces. »
D'autres sentiments et d'autres idées plus dangereuses peuvent sortir du même point de départ. Jean a constamment l'idée
qu'il est trompé, qu'il est dupé par des gens plus habiles que lui. « Je suis constamment un garçon qu on roule et qui s'en rend compte... » Il aime, ou il cidiî aimer une jeune fille et il interprète bien sinoulièremeut son amour : « c'est comme si la bellemère m'avait tendu un piège, je suis furieux de m'être laissé rouler, attraper ».
La plupart vont avoir simplement le sentiment qu'on leur en veut, qu'on les persécute : Voz... est persécuté par ses professeurs, Rp... par ses parents qui ont dû l'opprimer dans son enfance et qui doivent encore avoir la patte sur lui par l'intermédiaire de juifs puissants. Le délire de persécution est très voisin du délire du scrupule et je m'étonne qu'on les ait aussi complètement séparés l'un de l'autre ; nous aurons à étudier ce rapprochement.
Un sentiment fréquent c'est celui d'une domination irrésistible et mystérieuse qui dans un très grand nombre de cas est comparée à l'obligation morale ou religieuse. « Il me semble que c'est immoral d'agir ainsi, il me semble qu'il v a quelque obligation morale, quelque devoir sacré qui me pousse à agir ou qui m'empêche d'agir », c'est là un langage bien fiéquent chez des malades qui n'ont pas encore, je le répète, d'obsession sacrilège ou d'obsession criminelle.
Mais souvent l'idée id'obligation mystérieuse est plus nette encore : « Quand j'étais petit, dit Rp..., je sentais une puissance mystérieuse qui me poussait, m'enlevait ma liberté, je croyais alors que, c'était la sainte Vierge, maintenant je sens la même chose et je me demande s il n'y a pas un sort contre moi. » « Cela m'exaspère, dit Nadia, de sentir toujours quelque chose de mystérieux qui me retient en arrière et m'empêche de réussii' dans mes ambitions... il me semble qu'il y a une fatalité contrt' moi et elle ne me quittera pas tant que je vivrai... il me semble qu'il y a une fatalité qui plane au-dessus de ma tête et qui ne me quitte jamais. . . c'est mon destin qui amènera ce que je redoute le plus et qui me ^'era engraisser afin que je sois encore plus tourmentée... il y a une force qui me pousse à faire des serments idiots, c est le démon qui me pousse. » « J'ai sans cesse. dit Gisèle, le sentiment d'une puissance supérieure qui métreint. le sentiment que je lutte contre tpielfjue chose de supérieur, c'est cette puissance que j'ai appelée Dieu et (jue j'ai aussi envie d'appeler le diable. » Lise parle tout le temps de même : «il me
282 LES STIGMATES PSYCUASTHÉ.MQUES
semble que je profane quelque chose de sacré en luttant contre cette puissance supérieure, c'est là ce qui me donne constamment l'idée du démon ».