‹ Les obsessions et la psychasthénieChapitre 17 sur 380 · CARACTÈRES CO-M.MUNS DE CES OBSESSIONS · texte numérisé non relu

CARACTÈRES CO-M.MUNS DE CES OBSESSIONS

la honte du corps, fait continuellement à ce propos des serments et des pactes, comme Lise qui a des obsessions nettement sacrilèges. Enfin ces diverses idées se rattachent assez bien les unes aux autres. La personnalité phvsique et la personnalité morale se rapprochent intimement dans notre esprit ; si l'on est content de son esprit, on est content de sa figure et inversement ; d'autre part on connaît les relations étroites entre la volonté et la personnalité, si bien que la critique des actes devient vite une critique de la personne.

Je crois donc que l'on peut sans hésiter généraliser et dire que le délire des scrupuleux porte surtout sur leurs propres actes : ce sont des obsessions relatives à leur volonté et à leur personne.

2° Il est aussi intéressant de constater que ces actions dont la pensée est obsédante et en même temps impulsive sont des actions mauvaises. Le plus souvent, quand il s'agit de sacrilèges et de crimes, ce caractère est incontestable. Mais on peut être embarrassé quand il s'agit d'impulsions à des actes que rien ne condamne, comme d'entrer au couvent et de faire confesser son mari. Il faut alors élargir le sens du mot mauvais : il ne s agit pas uniquement d'actes condamnés par la morale, mais d'actes condamnés par le sujet lui-même, d'actions qui lui sont odieuses, qui lui paraissent ridicules, en un mot qu'il ne voudrait pas faire. Sur ce point l'adlrmation de tous les malades est des plus précises : on peut lire à ce propos une bien intéressante étude publiée par M. Josiah Royce dans la Psrchological Review, sur un grand auteur mystique anglais John Bunyan qui est en même temps un beau type du délire de scrupule. Bunyan est « tenté » de blasphémer contre Dieu, d'adorer le diable ; comme il le remarque lui-même, le tentateur est une sorte d'inversion de conscience insistant sur tout ce qui est le plus opposé à ses intentions pieuses*. Désire-t-il prier Dieu, il a des distractions, il rèvc à des images bizarres, à celles d'un taureau, d'un balai, et il est tenté" de leur adresser ses prières. La tentation porte toujours sur l'action la plus opposée à ce qu'il désire faire à ce moment.

Il en est ainsi pour tous nos malades. Vi... conduit son enfanta l'école et veut aller le rechercher, car elle est très inquiète à propos de son retour dans les rues de Paris. Elle se demande si elle

1. Josiah Rovcc, The case of .lolin Bunyan. Psychological Revicw, iSg'i, p. i''3*

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n'a pas ilil à une Icninie suspecte d'aller le chercher. Elle aime sou mari par-ilessus tout, aussi ciaint-elle de trahir ses secrets, de le tromper avec le premier venu, de faire signe par la fenêtre aux passants pour qu'ils montent. Vod..., Wks..., adorent leurs enfants, et c'est toujours leurs enfants qu'elles pensent à tuer, à faire bouillir, à donner au diable. D'apiès les obsessions de ces femmes scrupuleuses, on peut toujours deviner qui elles aiment mieux de leurs maiis ou de leurs enfants. Je demande à Yod... pourquoi elle veut toujours tuer sa petite fdle et ne songe pas à tuer son mari, et elle ne peut s'empôcher de rire en disant: « Oh, mon mari, je ne l'aime pas assez pour penser à le tuer. »

Quand il s'agit de jeunes filles, on peut deviner le degré de leur pudeur d'après la nature de leurs obsessions: quand elles parlent des « parties de Dieu », des hosties souillées, de crimes contre nature, c'est qu'elles sont parfaitement chastes. Les autres n'ont plus de préoccupations sur ce sujet et songent à tuei' leur mère ou à voler. « C'est bien simple, me disait Qes..., je suis poussée à tuer ce que j'aime le mieux, je veux tuer ma mère parce que je n'ai qu'elle; si j'avais un mari, je voudrais le tuer; si j'aimais un petit chien, je voudrais tuer ce petit chien. » En un mot elles sont toujours obsédées par lapenséequi leur fait le plus horreur.

M. Paulhan a fait une remarque analogue à propos du délire du doute quand il a dit que les idées de ces malades sont dues à l'exagération de V associa lion par contraste^ Dans un travail précédent'j'ai eu l'occasion de discuter cette théorie; je dois aujourd'hui relever dans ma discussion une erreur partielle.

Sans doute j'avais raison de faire observer que les malades analysées dans cette étude, telles que Marcelle, et dans un des chapitres suivants, Justine, ne justifiaient pas la remarque de M. Paulhan. Leurs idées fixes en rapport avec des émotions antérieui'es, développées par un mécanisme analogue à celui de la suggestion, n'obéissaient pas à la loi du contraste et n'étaient nullement en opposition avec les désirs actuels des sujets. Mais ces malades lormaicnt un groupe particulier, celui des hystériques suggcstibles, et j'ai eu tort de généi'aliser une remarque (jui s'appliquait à ce groupe particulier. Les scrupuleux que nous i-ludious maintenant forment un autre groupe très distinct du

I. M. I\Tiillii!n, L'arlityl.1' inrnluli' ri les (''Icincnts de l'espril, i88ç), j). 3^1-357. a. ISévroses fl Idées Jixes, i8y8, {,'62.

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preinier et on peut dire que chez eux les obsessions forment un conti;iste frappant avec leurs tendances dominantes. Reste à voir si elles doivent leur origine à l'association par contraste. Nous ne devons maintenant retenir qu'une seule chose, c est que ces obsessions portent suV des actes et des actes mauvais, c'est-à-dire en opposition non avec la morale commune, mais avec les désirs et les volontés du sujet ; le malade est obsédé par la pensée d'un acte qu il ne voudrait pas faire.

o" Le troisième caractère qui me frappe dans le contenu de ces obsessions est plus ditiicile à exprimer, bien qu'il soit très curieux et probablement très important dans celte maladie. Les actes dont la pensée obsède les malades sont des actes extrêmes. Ce sont les actes les plus'sacrilèges, les plus criminels, les plus dangereux, en un mot les plus odieux qu'il leur soit possible de concevoir. C'est une conception qui est poussée dans un certain sens jusqu'aux plus extrêmes limites.

11 est visible que ces pauvres gens cherchent toujours à préciser, à grossir le crime auquel ils pensent. On les ennuie fort quand on conserve un air calme et indifférent pendant qu'ils énumèrent leurs impulsions; ils cherchent alors à ajouter des circonstances horribles pour provoquer notre indignation. Z..., qui est un homme de trente ans, avoue en tremblant qu'il est poussé à commettre -le péciié d'amour avec une femme. Je lui réponds tranquillement qu'à son âge cela me parait assez naturel. Il se hâte d'ajouter: « INlais, Monsieur, je me représente que la chose se passe sur un banc. — Eh bien, soit. — Mais vous oubliez, répond-il en colère, que ce banc est devant une église. » Jean, qui a de même des impulsions génitales, se consolerait encore s'il était poussé à aimer des jeunes femmes qui soient jolies, mais il a des impulsions erotiques pour des femmes louches, laides et très âgées. « Un jour deux jeunes tilles sont venues nous voir, l'une d'elles m'a beaucoup plu et après son départ j'étais tourmenté parla pensée que j'étais marié avec elle. — Il n'y- a pas grand mal à cela. — Mais, Monsieur, vous ne vous figurez pas (|ue cela m'a donné des impulsions épouvantables : je rêvais que j'avais des rapports avec leur mère, avec ma belle-mère! ! ! » Au bout de cjuelque temps d ailleurs, l'impulsion se développe toujours dans le même sens et il est désolé parce qu'il pense maintenant à sa piopr<' mère. ()uand il s'agit de meurtre, ce sont des

lis LES 1I)1>KS OBSÉDANTES ET IMPULSIVES

criiiu's « contitMlcs petitscnranls s;ms défense que me conseille le Uîable », dit Brk... ou « lassassinat d'un vieillard de quatre viuot-quatrc ans », dit Za..., et ils inventent des ravinements de cruauté et de lâcheté. Toujours ils cherchent à aller le plus loin possible dans cette conception du crime. •

Certains d'entre eux se rendent compte de ce besoin singulier. Je demandais à Lise pourquoi depuis quelques années elle conservait toujours la même idée, celle de vouer ses enfants au diable, tandis que auparavant elle changeait assez souvent d'obsessions. « C'est, me dit-elle, que je ne puis pas faire mieux : comme je pousse toujours mes idées à l'infini, s'il y avait une chose plus terrible, j'y penserais. Vouer mes enfants au diable, c'est le plus que je puisse faire pour le moment. » Une autre malade nous montre un exemple curieux de cet effort pour arriver à l'extrême. Ger....me répèle sans cesse qu'elle est poussée à offenser Dieu par un péché horrible et elle ne précise jamais quel est ce péché. J'insiste vivement pour savoir de quoi il s'agit et j'énumère des crimes avoués d'ordinaire par les scrupuleuses. « Voulez-vous faire cuire vos enfants ? — Non, ce n'est pas cela.

Tromper son mari avec le diable ? — Non, ce ne serait

rJen. — Voler et souiller des hosties consacrées ? — Mais non, pis que cela. — Alors j'v renonce ; dites-moi quel est ce crime. — C'est un péché qui n'aurait jamais existé, que personne n'aurait encore fait, auquel personne n'aurait pu encore penser ; eh bien, c'est ce péché-là que je suis poussée à faire. — Mais encore quel est ce péché? — - Je n'en sais rien. » Peut-on avouer plus naïvement cet effort inTpuissant de l'imagination?

Ce sont des gens qui font des efforts désespérés, qui se torturent l'imagination pour arriver à l'abominable, bien que presque toujours ils échouentdans le grotesque. Cetétatd'esprit est assez bien décrit par l'auteur de a A i-eboiiis » et de « Là-bas ». En écoutant nos sacrilèges, on penseàcechanoine « qui nourrit des souris blanches avec des hosties consacrées et qui s'est fait tatouer sous la plante des pied, l'image de la croix, afin de pouvoir toujours marcher sur le Sauveur' ». Cette disposition à la recherche de l'extrême est évidente dans les obsessions des scrupuleux, elle me

I. Huvsmaiis, Là-has, p. •.u)7. Dans le mômo ouvrage, un passage curieux, sur l'imagination des crimei nouveaux, compliqués d'inceste, de crimes contre nature et de sacrilî'ge, sa rapporte au môme état d'esprit (p. 268).

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