La hiérarchie des phénomènes psychologiques
Beaucoup des difficultés que présente la psychologie sont crées pai le langage : une des plus curieuse me paraîtrésuller de notre habitude d'employer toujours les termes de la langue courante pour désigner des phénomènes élémentaires et inaccessibles à l'observation vulgaire. Quand nous voulons trouver l'explication d'un lait complexe et que nous cherchons à le rattacher à un fait simple, nous nous laissons entraîner à désigner lea phénomènes simples auxquels l'analyse nous conduit par les noms ordinaires « de sentiment, d'émotion, de pensée, d'imagination ». Mais il n'est pas du tout certain que des phénomènes psychologiques élémentaires soient des sentiments, des émotions, des pensées, des volontés. Ces mots désignent des phénomènes très complexes, distingués, classés et dénommés par l'observation populaire et en raison de besoins pratiques. Pourquoi supposer que des phénomènes plus élémentaires donnés par l'analyse scientifique et inaccessibles à l'observation vulgaire vont rentrer dans ces anciennes classes? Pourquoi nous quereller sur cette question oiseuse : le phénomène élémentaire qui est troublé chez l'obsédé est-il une émotion ou une volonté, quand il n'est probablement ni l'un ni l'autre ? Un acte de volonté est un phénomène complexe aussi bien qu'une émotion et il n'est pas probable qu'un phénomène élémentaire soit identique à l'un ou à l'autre.
Il en résulte que suivant les préférences des auteurs il peut sans plus de raisons d'ailleurs être appelé « émotion » ou être appelé « volonté ». Le rôle de la psychologie n'est pas de continuer ces querelles de mots, mais de chercher par l'analyse à mettre en évidence des phénomènes nouveaux", c'est-à-dire des phénomènes qui n'étaient pas connus ni dénommés dans cet état de simplicité.
C'est un peu ce que j'ai essayé de faire quand j'ai cherché à montrer que le phénomène essentiel de l'état mental des hystériques était « le rétrécissement du cliamp de la conscience ». La formation du champ de la conscience n'est à proprement parler ai un fait d'intelligence, ni un fait de sensibilité et je ne me rat-
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tachais ni aux théories intellectualistes, ni aux théories sensualistes, mais je cherchais à décrire un phénomène plus profond que l'idée ou le sentiment tels qu'on les observe d'une manière superficielle.
Je voudrais faire un travail du même genre à propos des obsé.dés et chercher si les stigmates psychasthéniques ne mettent pas en évidence un phénomène psychologique simple, capable de jouer un rôle important et d'expliquer par ses altérations les troubles de la volonté et de l'émotion.
Cette section sera consacrée à la description de ce phénomène fondamental que l'on peut considérer comme le résumé des divers stigmates psychasthéniques ; la section suivante montrera comment en prenant pour point de départ ce phénomène et ses modifications, on peut se représenter la formation des divers troubles des obsédés.
Dans un chapitre précédent nous avons constaté l' affaiblissement et la disparition de certaines opérations psychologiques chez les obsédés ; d'autre part nous avions vu que d'autres opérations étaient bien conservées et présentaient plutôt un développement exagéré ; en étudiant cette différence on est naturellement conduit à supposer que toutes les opérations de l'esprit ne présentent pas les mêmes degrés de facilité et qu'au cours d'un allaiblissement des fonctions cérébrales elles ne disparaissent pas simultanément mais successivement et progressivement en raison de ces degrés inégaux de facilité. En un mot, les opérations mentales semblent se disposer en une hiérarchie dans laquelle les degrés supérieurs sont compliqués, difficiles à atteindre et inaccessibles pournos malades, tandis que les degrés inférieurs sont aisés et sont restés à leur disposition.
Sans doute nous avons toujours eu vaguement une conception de ce genre à propos des travaux de l'esprit : nous disions que la recherche scienliiique, l'exécution ou l'appréciation de l'œuvre d'art, l'effort pour atteindre la perfection morale sont des opérations supérieures ; nous savions que pour un enfant apprendre à faire une division est plus difficile que d'apprendre à compter, que pour un idiot il est plus difïicile de parler que de manger. Mais cette recherche des degrés de difficulté n'était faite qu'au point de vue de l'art ou de l'instruction et pour un petit nombre d'opérations seulement, elle n'était pas faite d'une manière gêné-
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raie pourrons les pliénomènes psychologiques comme agir, percevoir, imaginer. Aussi cette comparaison nous conduisait-t-elle à des résultats très superficiels et très inexacts. Qui ne croirait à première vue que faire un raisonnement syllogistique est une chose qui demande plus de travail cérébral que de reconnaître l'existence réelle d'une personne ou d'une fleur et cependant je crois pouvoir montrer que sur ce point le sens commun se trompe.
Pour que cette hiérarchie soit vraiment intéressante et utile il ne faut pas l'établir en se plaçant au point de vue de nos préférences artistiques ou morales, mais en se plaçant au point de vue des conditions de la vie, de la santé et de la maladie. Si je ne me trompe, la psychologie a procédé tout d'abord comme l'ancienne histoire naturelle des animaux. Les premiers naturalistes décrivaient tous les êtres dans un ordre arbitraire en mettant tout au plus au premier rang les êtres qui leur paraissaient les plus beaux ou les plus utiles. Les psychologues décrivent de même tous les faits psychologiques sans ordre, sans perspective, ou en mettant arbitrairement au premier rang ceux qui leur plaisent le plus. Les théories de l'évolution sont venues apprendre aux naturalistes qu'il y a un ordre de perfection dans les êtres, qu'il faut découvrir et dont il faut tenir compte dans les descriptions. La pathologie mentale doit montrer de même aux psychologues quels sont les véritables degrés d'importance des phénomènes de la pensée. Pour constater avec précision dans quel ordre se rangent les phénomènes au point de vue de leur difficulté, il ne faut pas juger d'après nos sentiments ou nos préférences personnelles mais d'après la fréquence et l'ordre de la disparition de ces phénomènes chez les malades.
Je travaille depuis longtemps à établir les divers degrés de cette hiérarchie psychologique. Mes premiers travaux ont établi une distinction très importante, celle de l'activité synthétique et celle de l'activité automatique : ce sont là deux degrés essentiels do la hiérarchie. Mais d'abord cette distinction n'est pas assez précise et ne donne que deux degrés tandis qu'il en a probablement un grand nombre. Ensuite elle ne s'applique bien nettement qu'aux hystériques, chez lesquels l'automatisme s'accompagnant souvent de subconscience se distingue très nettement de la synthèse mentale volontaire, attentive et douée de conscience personnelle. L'étude de nouveaux malades, des psy-