I. Ncvro"cs cl. Iiléfy Ji.Tfs. TI, p
LA HIÉRARCHIE DES PHÉNOMÈNES PSYCHOLOGIQUES /lO.i
et ne se préoccupent pas de ce qu'elles font. « Pour que mon trnVail marche bien, dit Gisèle, il faut que je n'y sois pas, que je le lasse sans le vouloir et presque sans le savoir. » Nadia finit par préférer les périodes où elle est dans un état de rêve, c'est à ce moment qu'elle fait le plus facilement les choses qui étaient difficiles auparavant. Elle aimait à fumer non pour trouver dans le tabac une excitation, mais parce que cela l'étourdissait et qu'elle pouvait alors agir à peu près comme tout le monde sans trop savoir ce qu'elle faisait, « et si dans cet état de rêve il m'arrive de me réveiller un peu et de penser que c est la réalité, alors je me sens tout de suite paralysée et agitée, et je ne peux plus rien faire ».
L'action plus ou moins vague avec distraction et peu de sentiment du réel forme donc un second degré moins difllcile que le premier. Il ne faudrait pas croire que ce groupe soit constitué uniquement par ce que j'appelais autrefois les actions automatiques. Ces actes tels qu on les observe sous leur forme parfaite chez les hystériques sont des actes inconscients ou subconscients ignorés par le sujet qui les accomplit. Les actes que je place ici sont conscients, mais ils sont accompagnés d'une conscience moindre, qui n'a pas la précision, la concentration de la conscience qui accompagrie les actions du premier degré. Sans don le, ce groupe des actions désintéressées contient les phénomènes au'omatiques comme une de ses variétés les plus intéressantes, mais il s'étend au delà, car il contient bien des formes et bien des degrés. Entre la fonction du réel et les actions tout à fait subconscientes, il y a mille degrés, mille nuances d'actions plus ou moins désintéressées. La connaissance de ces nuances est essentielle pour comprendre comment un sujet peut exécuter un acte et ne peut pas en exécuter un autre qui nous paraît tout voisin, comment de légères modifications de la distraction ou de l'attention facilitent un acte ou le rendent impossible.
L'opinion populaire plaçait à un niveau élevé dans la hiérarchie les opérations mentales proprement dites, les opérations (jui portent sur des idées et non sur des objets réels, mais les moralistes ont eu déjà bien souvent le sentiment que cette opinion était erronée. « Vous êtes à la fleur de l'âge, disait un romancier très psychologue, vous appréciez au delà de tout l'intelligence hunuiine ; le piquant de l'esprit et la déduction abstraite de la rai-
494 TIII^.ORIP::; l'ATIIOr.fiXlQURS
son VOUS séduisent... quelle erreur est la vôtre*. » «Parl'nrtion nous sommes des anojes, disait déjà Hamlet, par la pensée nous ne sommes que des hommes. »
Nos observations sur les psychasthéniques confirment grandement et précisent ces anciennes remarques. On remart'ue tout de suite qu'ils se fixent plus lacilement sur des idées que sur des objets, qu'ils suivent assez facilement une pièce de théâtre ou un roman, tandis qu'ils regardent difficilement un musée. Mais il s'agit encore ici d'observation : la différence s'accentue quand il s'agit de purs raisonnements intérieurs. Il nous faut pour le comprendre lutter contre un vieux préjugé d'enfance, c'est que l'abstrait nous paraît plus difficile que le concret. Si nous avons bien remarqué comment ces malades raisonnent à perte de vue, comment ils accumulent les divisions, les distinctions et les hypothèses nous comprendrons que le raisonnement est une opération inférieure. Je me place toujours au point de vue de nos malades et je dis que chez eux le raisonnement, môme compliqué, est une opération mentale bien plus aisée que l'action réelle.
On retrouve la même facilité si l'on considère les opérations représentatives qui portent sur les images, la mémoire et l'imagination. La mémoire présentait des dilficultés qui lui donnaient une place au premier rang quand il s'agissait de la fixation et de l'évocation des souvenirs d'une manière volontaire et utile. Mais la mémoire perd tout à fait ces caractères de la fonction du réel quand elle est simplement représentative et qu'elle se borne à évoquer le tableau du passé sans engager ce passé d'une manière effective dans l'action présente. Les malades abouliques et sans attention présente, incapables d'évoquer volontairement un souvenir utile ont une mémoire inouïe dans leurs ruminations absurdes. Ce sont des pages entières de leur vie passée que Jean ou Lise peuvent réciter mot à mot ; le passé devient chez ces malades obsédant et semble obnubiler le présent (LôAvenfeld), c'est que le présent offre à leur esprit infiniment plus de difficultés que le passé. On observe d'ailleurs ce même développement exagéré de la mémoire chez l'imbécile, chez le sauvage, chez l'enfant et cette faculté de représentation désintéressée semble diminuer avec l'âge adulte et avec le développement intellectuel.
Cette représentation des images devient encore plus facile