I. Cf. 2" volume do cet ouvrage, observation
Le lendemain elle raconte son équipée à ses parents et avec un entêtement tormidable s'obstine dans son projet de mariage. Ne peut-on pas considérer de nouveau ce cas comme une exécution considérable d'une obsession scrupuleuse? Ces faits nous montrent donc à l'inverse des précédents que dans certains cas qui ne sont pas fréquents ces impulsions présentent une certaine force suffisante pour déterminer des actes réels.
Cependant je ne crois pas que l'on puisse d'après ces seuls exemples rapprocher ces obsessions des suggestions ou des impulsions hystériques qui s'exécutent automatiquement. L'exécution quoiqu'avancée n'est pas en réalité complète, ces malades ne refusent pas tout à fait de manger, elles réduisent seulement d'une manière énorme leur alimentation. Byl..., dans la chambre du cocher, se borne à se laisser embrasser, mais en somme ne lui cède pas. Une fois guérie, elle nous avoue qu'elle n'était pas bien certaine d'aller jusqu'au bout de ce mariage et qu'elle aurait été bien embarrassée si ses parents n'avaient pas résisté. Une deuxième remarque nous montre que ces malades qui refusent de manger vont en somme plus loin qu'elles ne croient aller. Ce sont des jeunes gens très ignorants des notions d'hygiène qui ne se rendent pas compte du danger de leur alimentation insuffisante. Nadia m'assure qu'elle n'avait jamais eu l'intention de mourir de faim et qu'elle aurait cessé si elle avait cru sa vie en danger. Ces malades qui, nous le verrons, ne peuvent arriver à croire ne sont pas /convaincus par les affirmations de leur entourage, ils se comportent un peu comme les obsédés dont nous venons de parler qui se suicident réellement, quand ils croient ne l'aire qu'un simulacre. Ajoutons qu'une fois entrés dans cette voie ils présentent des troubles de l'estomac et peut-être des délires par inanition qui changent le caractère de la maladie. Je ne crois donc pas que ces cas évidemment plus embarrassants (.boivent changer notre conception primitive, sur le peu de puisïiance de ces impulsions.
Il reste encore des obscurités dans ce problème difficile : certaines obsessions impulsives semblent avoir le singulier privilège le passer à l'acte beaucoup plus régulièrement que les autres. Je citerai par exemple la morphinomanie et la dipsomanie : je me demande si l'absorption du poison ne change pas les conditions dans lesquelles se développe l'obsession. Après les premiers verres l'état mental du scrupuleux, d'ordinaire
indécis, hésitant, incapable d'aller jusqu'au bout de rien, est changé. Le fflit est évident, et l'on connaît ces éreu- " tophobes qui ont besoin de se griser pour pouvoir affronter les regards. On sait aussi que la morphine laisse dans l'organisme des substances capables de provxxjuor le besoin intense du poison primitif : il se peut que ces modifications de l'organisme entrent pour une certaine part dans la réalisation anormale de ces impulsions.
D'autres impulsions sont suivies plus fréquemment d'exécutî'^n, ce sont les impulsions des hypocondriaques qui prétendent trouver la guérison dans une pratique quelconque, ou celle des érotomanes qui n'obtiennent l'émotion voluptueuse que grâce à des pratiques toutes spéciales. Il me semble que dans ces cas l'impulsion se complique par la mise enjeu d'instincts très puissants comme l'instinct vital, la crainte de la mort et l'instinct génital. Ces instincts sont toujours très puissants et déterminent toujours quand ils sont éveillés une foule d'actions réelles. Ils donnent à l'impulsion une force qu'elle n'a pas d'ordinaire.
Enfin il faut se souvenir que je parle ici des obsessions communes, telles qu'elles se présentent chez la majorité des malades, des obsessions proprement dites qui restent accompagnées de critique. J'ai fait remarquer qu'il peut y avoir chez certains de ces malades après une certaine évolution de la maladie un délire psychasthénique, dans lequel le malade semble renoncer à la critique de son obsession. Il parait être convaincu de ses idées délirantes et bien entendu il met autant que possible ses actes en accord avec les idées qu'il accepte comme vraies. Des sujets de ce genre s'enferment étroitement pour se punir ou pour s'empêcher de commettre des crimes, ils se soumettent à de véritables tortures. Ek... prétend ne pouvoir échapper à la tubercu-. lose qu'en obéissant aux conseils donnés par les esprits et elle circule pieds nus dans des sandales, couverte d'une simple chemise en coton noir malgré le froid de l'hiver. Ces exécutions de l'impulsion ne sont pas aussi complètes, aussi automatiques qu'elles le paraissent. Il y a là « une sorte d'entraînement consenti, quelque chose d'artificiel, comme une manie de logique » disaient très bien à ce propos MM. Raymond et Arnaud. Le malade s'entête à être logique avec lui-même, il exécute le plus qu'il peut, il s'expose dans une grande mesure au ridicule et à la souffrance pour être conséquent avec son obsession. Il n'est pas bien car-
tain cependant qu'il aille tout à fait jusqu'au bout: pour suivre le conseil des esprits Ek... se rase les cheveux et tous les poils du corps, parce que cela se dissimule assez facilement, elle ne se rase pas les sourcils parce que cela serait trop visible. Ces malades n'en font pas moins des choses très -graves et il faut s'en méfier beaucoup plus que des autres. Mais ils forment un, groupe un peu distinct dans lequel l'obsession ne suit pas ses lois ordinaires.
Il y a dans les cas précédents une transformation, une complication de la maladie. C'est ce qui peut arriver dans d'autres circonstances. Voici une curieuse observation de M. Vallon : un individu obsédé depuis longtemps par l'idée de tuer une fille publique finit par tirer sur une femme plusieurs coups de revolver ^ Je ne puis m'empêcher de douter dans ces cas de l'exactitude du diagnostic : il me semble probable que d'autres facteurs : épilepsie, alcoolisme, affaiblissement intellectuel, imbécillité ont dû intervenir et modifier le pronostic habituel des obsessions. C'est d'ailleurs l'opinion déjà défendue dans le rapport de MM. Pitres et Régis* et dans la thèse de M. Le Groignac sur les impulsions \
Toutes les fois que j'ai eu l'occasion d'examiner un malade qui avait cédé à ce genre d'obsessions, j'ai dû constater que ce n'était pas un obsédé typique se rattachant aux psychasthéniques que j'étudie dans cet ouvrage mais qu'il s'agissait d'une autre maladie mentale. Voici par exemple un personnage célèbre, le nommé Mau..., qui a été étudié par Chambard, par Luys, par bien d'autres et qui a échoué pendant quelque temps à la Salpêtrière. Parmi ses innombrables obsessions, il a maintenant celle des « petits cheveux ». Il lui faut couper les petits frisons des femmes dans le cou, ou les poils du pubis, et quand il les a dans sa possession il arrive à l'éjaculation. Cette impulsion est vraiment chez lui tout à fait irrésistible, il devient, comme il le dit, somi^ambule et s'empare réellement des « petits cheveux » malgré les j'us grands dangers.
Dans ce cas comme dans d'autres ca^ du même genre l'impul- ; ion se réalise complètement d une manière irrésistible. C'est à
I. Vnllon, Société médico-psychologiijue, a8 avril iSgS. a. Pitres et Régis, op. cit., 1897, p. 5i.
3. Le Groignac, Des impulsions et en particulier des obsessions impulsives. Thèse de Bordeaux, iSy^-yS.
0'2 l-KS iniŒS OBSÉDANTKS KT IMPULSIVES
mon avis que lo tcii';nn psychologique n'est plus du tout le même et que la maladie est diflerentc. Mau... a une anesthésie tactile crénérale, un rétrécissement du champ visuel à So", il a des somnambulismes, des fugues suivies d'amnésie, etc. En un motc est un hystérique, nous retombons dans le mécanisme de la suggestion et de l'idée fixe hystérique. 11 l'aut savoir que ces maladies mentales ne sont pas caractérisées par le contenu de l'obsession mais par la forme psychologique qu*ellcs prennent. Une hystérique peut être érotoraane comme Jean, mais elle réalisera son impulsion d'une tout autre manière. Je crois donc que, si on rencontre des impulsions qui s'exécutent autrement que celles qui viennent d'être décrites il est bon de les attacher à d'autres maladies : l'épilepsie ou l'hvstérie par exemple et non à l'état mental psychasthénique que nous étudions maintenant.
En résumé, les obsessions des scrupuleux présentent toujours une certaine tendance impulsive, une certaine disposition à passer à l'acte. Mais cette disposition loin d'être irrésistible comme on l'a dit à tort n'est jamais complète, le malade s'efTraie de son impulsion plus qu'il ne lui obéit. Il éprouve un singulier besoin de la croire terrible et irrésistible ; il y a comme une vanité du crime, comme un secret désir de se croire poussé au crime qui lui fait effectuer tant bien que mal certains commencements d'action. Quand l'exécution est plus complète, c'est que d'autres facteurs, des intoxications, des instincts puissants, des délires sont venus ajouter leur force à celle de l'obsession proprement dite. L'impulsion proprement dite, livrée à ellemême, ne détermine que des simulacres d'action. Ici encore, c'est une manie de croire à l'impulsion plus qu'une impulsion proprement dite.