Les ascensions du niveau mental
Les malades présentent en effet assez souvent des améliorations remarquables non seulement au moment de la guérison, mais encore au cours de la maladie. Il est rare que la guérison se fasse d'une manière continue et graduelle; presque toujours sous l'intluence du traitement, ou sous l'influence de diverses circonstances, les malades changent brusquement, se transforment pendant quelques heures ou quelques jours, puis retombent dans leur état habituel. Ce sont ces périodes que j'ai déjà eu l'occasion d'appeler des instants clairs^.
Ces périodes, par exemple, sont très nettes chez Lise, et il est très intéressant de remarquer ce qui les caractérise. La malade est à ce moment en partie débarrassée de ses obsessions, elle n'arrive jamais à s'en débarrasser complètement. Les idées qui constituaient sa rumination lui semblent s'éloigner, quoiqu'elle les sente toujours tout près d'elle et prêtes à réapparaître au premier appel, mais en somme l'esprit est beaucoup plus calme et cesse les serments, les pactes, les discussions perpétuelles qui le remplissaient précédemment. En même temps je remarque chez la malade tout un ensemble d'autres changements.
Lise a sur elle-même des sentiments différents : elle se sent moins partagée, moins divisée « enfin, dit-elle, je suis plus unifiée, plus moi-même » comme elle se rend mieux compte d'elle-même elle apprécie mieux ses sensations, elle n'a plus cette engourdissement, cette diminution de la sensation de la douleur que nous avions observé sur elle et elle se plaint maintenant d'une sensation de fatigue « à laquelle elle ne faisait pas attention auparavant». Cette sensibilité ou plutôt cette faculté de donner plus d'attention aux sensations et aux perceptions présentes se développe aussi dans le domaine moral, et la malade parait changer de caractère. Elle devient plus susceptible, plus impressionnable et supporte moins facilement une foule dennuis de sa situation, qu'elle ne remarquait même pas auparavant. L'activité également a augmenté, ses parents
I. Reoue philosophhjiie, iSiji, et Néoroses et Idées Jîres. i8g8, T, p. f\c\.
''"0 tii1':()rif:s patiîogPinique?
sont étonnés delà trouver plus en trttin, plus vivante, moins terne, et eneflet la voici qui peut travailler, s'occuper de l'éducation de ses enfants, lire et s'intéresser à sa lecture, etc. Enfin je note que le sommeil est devenu plus profond et plus calme ; quelquefois elle se réveille en sursaut étonnée de ne plus dormir à sa façon ordinaire et de se laisser aller au sommeil profond sans rien ruminer. Le sommeil hypnotique même et la suggestion semblent avoir augmenté d'une façon sensible.
Les mêmes observations peuvent être faites sur Claire. Il y a des moments où elle n'est plus au fond de son précipice et ne se croit plus une personne aussi indigne : « je reconnais, m'écrit-elle, que depuis trois mois j'ai été moins tourmentée, que vous avez secoué mon engourdissement et que je suis remontée. » Elle ne nie plus le bien qu'elle peut faire, elle a un sentiment «d'être meilleure, de revenir dans la bonne route, de traverser unmurqui la gênait. » La confiance en Dieu et la foi dans la religion reviennent. Il est très intéressant de remarquer à ce propos que la croyance revient sans que le sujet ait rien lu, rien entendu de nouveau sur la religion. De même que la foi est partie sans qu'il y ait eu de discussion, de même elle revient sans qu'il y ait eu de démonstration, tellement les raisons proprement intellectuelles, sont pour peu de chose dans ces croyances.
Glaire signale en même temps d'autres changements : les idées sont moins vagues, plus précises, moins compliquées, les souvenirs sont plus nets, « j'ai été vraiment mieux, dit-elle, extérieurement comme au dedans, j'étais plus gaie, plus active, c'est que j'avais passé plusieurs personnes, j'avais traversé une mauvaise personne qui me faisait peur, j'avais beaucoup moins de personnes en moi, mes idées s'enchaînaient mieux, j'avais presque l'unité de l'esprit. Je me suis intéressée davantage à ce qui se passait autour de moi, toutme paraissait plus réel et plus facile, oui j'étais tout près de la réalité et aussi de la religion, il me semblait que j'étais plus près des choses, je les reconnaissais mieux quoique je ne les avais pas vues depuis longtemps, mon sommeil même était plus réel et mes rêves plus nets, car j'en avais moins à la fois ».
Ces deux exemples suffisent, car les autres seiaient analogues, pour nous montrer que dans ces instants clairs tous les symptômes se modifient dans le même sens. Les obsessions s'éloignent, les ruminations et les phobies diminuent ; mais, en même temps, les sentiments d'incomplclude disparaissent et l'on assiste à une