La dérivation dans les agitations et les angoisses
On a déjà vu bien des exemples de la façon dont les efforts d'attention amenaient des agitations motrices et des tics. La timidité, par exemple, c'est-à-dire l'aboulie sociale, l'impuissance pour accomplir complètement les actes les plus complexes qui sont les actes sociaux, ne détermine pas uniquement des phénomènes émotionnels, mais elle donne aussi naissance à des décharges motrices. X... a la figure parfaitement calme quand il est seul et il parle correctement ; s'il vient me voir et s'il veut me demander quelque chose, il a une agitation invraisemblable de tout le corps et particulièrement de la figure et il bégaye horriblement. La dérivation est chez lui motrice et il ne ressent pas d'angoisse, c'est en se plaçant à ce point de vue que M. Scholz a pu ranger la timidité dans l'ordre des émotions impulsives*.
On trouvera des faits de ce genre dans tous les tics, dans toutes les agitations motrices qui surviennent, comme on l'a vu, à la suite d'un eflfort de volonté ou d'attention. Une preuve intéressante du rôle que joue la dérivation dans ces phénomènes secondaires, c'est leur disparition quand on supprime l'effort pour accomplir le phénomène primaire. IIo... a des tics quand elle va à l'école et fait attention ou essaye de faire attention à la leçon ; elle a beaucoup moins de tics les jours de vacances. Claire avait des crises d'agitation énorme avant chaque repas parce qu'elle essayait de faire une prière avec attention et avec foi. Elle est
l. Scholz, Revue de l'hypnotisme, 1892, p. 7.
INTERI'RKTATION DES AGITATIONS FORGÉES 371
prise de découragement en voyant : « que la lumière s'éloigne de plus en plus et que décidément elle ne peut plus prendre la pensée de prier ». Elle renonce à celte prière avant le repas, et elle n'a plus de crises d'agitation à ce moment.
Il vaut mieux insister sur la formation de l'angoisse qui a pris dans ces études une grande importance. L'angoisse comprend, comme on l'a vu, deux catégories de phénomènes, des sentiments intellectuels qui tous se rattachent au groupe des sentiments d'imcomplétude, sentiment de décadence, de chute, de folie, de mort. Ces sentiments sont en rapport avec l'abaissement vrai du niveau mental, c'est le sentiment de la psycholepsie elle-même. Ils accompagnent l'incapacité où est réellement le sujet d'accomplir les phénomènes supérieurs de haute tension. En réalité l'angoissé n'a pas fait les actes ni les efforts d'attention, il n'a pas éprouvé les émotions que commandaient les circonstances, il en était incapable et c'est cetje incapacité, en rapport avec tout un abaissement de l'esprit qu'il sent d'une façon aiguë.
En deuxième lieu l'angoisse contient des sensations de troubles organiques, ceux-ci nous apparaissent comme le résultat d'une décharge intéressant les appareils des fonctions organiques. Cette décharge est en rapport avec une fuite du courant inutilisé par les phénomènes supérieurs.
Des fuites de ce genre sont nombreuses : un exemple bien frappant nous est donné par l'excitation génitale et la masturbation. Chez Fy..., chez Claire et chez plusieurs autres, l'effort pour vouloir et pour penser amène une masturbation. C'est un tort, à mon avis, que d'accuser le sujet et de dire: « la masturbation est venue empêcher son travail ». C'est là renverser les termes : en réalité c'est parce que le travail ne pouvait pas se faire que la masturbation se produit comme une décharge de l'excitation inutilement accumulée. Chez Rk..., le phénomène est bien plus saisissant encore, car il n'y a aucun mouvement que l'on puisse accuser d'être volontaire. Il essaye d'appliquer son esprit à un problème de mathématiques, il lui semble qu'il va comprendre, mais il ne réussit pas et il fait un plus grand effort d'attention. Ace moment une érection se produit sans aucun consentement de sa part, suivie d'une éjaculation : c'est ici une dérivation viscérale absolument pure.
La décharge peut se faire sur d'autres organes d'une manière
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aussi tu'tte. On a vu plusieurs de ces malades qui ne peuvent accomplir le coït d'une façon normale et qui se plaignent de n'arriver qu'à des émotions incomplètes. Voici comment plusieurs expliquent leurs mésaventure : « Ce qui m'empêche d'avoir des rapports normaux avec ma femme, me dit un homme de 3o ans, c'est que, au moment où le désir grandit, il me prend un violent besoin d'uriner. Je ne puis y résister et naturellement tout est changé. » Len... commence à être excitée,' -mais tout d'un coup elle a un besoin irrésistible d'aller à la selle au moment oîi elle approchait de l'émotion complète. Ici encore c'est renverser les termes que d'expliquer l'arrêt du coït par l'excitation vésicale ou intestinale; l'impuissance à terminer une émotion forte et précise est l'essentiel, cette impuissance caractérisait déjà toute la conduite du malade, le's dérivations sont l'accessoire. '
Quand la décharge se fait sur la poitrine, sur le diaphragme, sur le cœur, elle produit l'angoisse vulgaire. On peut en trouver des exemples intéressants en considérant encore une fois le fait si remarquable de la timidité. Il y a à mon avis un malentendu dans l'interprétation des phénomènes de la timidité. On note à ce propos, camme le remarque très bien M. Hartenberg, une transformation de la conduite : le timide prend des attitudes factices, il devient bourru, hautain, agressif même*, les sentiments eux-mêmes sont arrêtés, métamorphosés. « J'ai, dit Marie Bashkirtseff, des pudeurs qu'on ne s'expliquera peut-être pas, je ne voudrais pas qu'on me surprit aimant, admirant quelque chose, enfin j'ai honte d'être surprise manifestant un sentiment sincère, je ne puis m'expliquer cela, j) On attribue toujours ces arrêts, ces métamorphoses à l'émotion d'intimidation, on les considère comme des résultats des palpitations, des étoufiements, etc. Pourqui ne pas admettre que ces phénomènes d'arrêt psychique sont tout naturels au. moment où le phénomène devient infiniment plus difficile à cause de la présence des témoins. Avoir une émotion sincère devant dix personne est un acte différent, bien plus difficile que celui d'avoir la même émotion quand on est seul. Il est plus complexe, demande une plus grande puissance de synthèse, une plus haute tension psychologique. Il suffit d'admettre que l'individu, pour une raison antérieure quelconque, est déjà un psychasthénique, et on com-