I. — La simplification de la vie
Si on se reporte à la théorie pathogénique de cette maladie des obsessions on voit que le fait londaniental est une insulfisance héréditaire ou acquise des fonctions supérieures d'adaptation du cerveau. Le cerveau ne peut plus suffire à la besogne qu'on lui demande, il en résulte qu'il y a un afl'aiblissement dans toutes les opérations mentales qui amène le doute et l'inquiétude. Au lieu de chercher à toujours relever la force du ceiveau, ce qui dans bien des cas peut être impossible, ne serait-il pas toujours aussi simple de chercher quelquefois à réduire sa besogne ? Si on lui demande moins de travail peut-être l'accomplira-t-il plus complètement et parviendra-t-i"l au terme de sa fonction et peut-être avec le retour des fonctions du réel verra-t-on disparaître les phénomènes de dérivation et les obsessions? C'est ce qui a lieu souvent, comme on Fa vu, par le progrès de Tàge ; c'est la solution qui est instinctivement trouvée par les extatiques et par les scrupuleux eux-mêmes qui, à la fin de leur carrière, se retirent dans l'isolement le plus complet. Je crois qu'un phénomène analogue se passe dans l'hystérie où le champ de la conscience se rétrécit sans qu'il y ait insuffisance dans les parties conservées. Ne devrait-on pas suivre dans certains cas cette voie de traitement et favoriser la marche naturelle de la maladie?
Il est évident qu'il ne faut pas céder trop vite aux malades, qu'il ne faut pas leur permettre de ne plus sortir, de ne plus voir personne, mais on peut les satisfaire en réduisant les difficultés qu'ils ne peuvent pas résoudre. II. est certain que dans bien des cas la maladie commence parce que le sujet est placé dans une situation trop complexe pour lui. Dans une dizaine de nos observations le délire commence à l'occasion des fiançailles ou à l'occasion du mariage. Le malade nous raconte qu'il est pris d'un scrupule, qu'il ne peut s'habituer au visage de sa fiancée, qu'il n'a pas le courage de diriger un ménage et qu'il se demande s'il aime suffisamment, etc. En réalité ces scrupules qu'il invente sont l'expression d'un état d'oscillation, d'hésitation qui est dû à une volonté incapable de résoudre les problèmes posés par une situation nouvelle. Faul-il
clans ces cas conseiller à la famille de maintenir les fiançailles? Le problème est souvent extrêmement délicat. Sans doute quand la maladie n'est pas grave, quand rinsulfisance de la volonté n'apas des racines profondes dans l'hérédité, on peut, en encourageant et en aidant le malade, lui faire franchir l'obstacle. Mais faut-il toujours pousser la malade à accomplir des actes compliqués dont il est forcément incapable? M. Savage remarquait déjà qu'en exigeant le mariage dans ces cas on s'expose à un double risque « celui de l'impuissance génitale et celui d'une violente antipathie contre laquelle plus tard rien ne pourra réagir... des mariages forcés de ce genre aboutissent à des séparations, à des délires lypémaniaquf s avec internement' ». Je ne vois guère quel intérêt nous pousserait à courir ces risques. Est-ce donc un si beau mariage que celui d'un psvch()j)athe qui va procréer une race de dégénérés? La situation matrimoniale avec toutes ses difficultés, l'éducation d'enfants probablement malades sont-elles faites pour le guérir? Il est déjà insulTisant pour sa vie de célibataire, est-il raisonnable de lui en imposer une plus compliquée ? Dans des cas semblables il est souvent indispensable de faire rompre le mariage de la manière la plus complète, la plus décisive possible. J'ai eu plusieurs fois à prendre une décision de ce genre et je ne m'en suis pas repenti. Le malade, malgré sa déception, s'en trouve fort bien et il guérit de cette crise de rumination, tandis qu'il aurait déliré si on l'avait maintenu dans une situation trop complexe pour lui.
11 V a de même bien des situations morales compliquées que l'on peut aisément simplifier dans lintérêt du malade. Bien souvent la vie de famille dans laquelle il se trouve placé est mauvaise pour lui ; le père ou la mère sont déjà des psychasthéniques avec leurs obsessions, leurs manies, leur caractère extrêmement autoritaire. Tout cela crée un milieu pénible où il faut lutter sans cesse, avoir de l'habileté pour éviter les scènes et les délires. Notre malade même faible pourra être suffisant ailleurs tandis qu'il s'énerve et succombe ici. Très souvent la première ordonnance du médecin doit être (jue la fille ne peut pas vivre avec la mère.
Il y a de même des professions qui font naître des dilHcultés morales particulières, tel individu n'est pas capable de supporter la profession juridique ou la profession rnédicale ou la direction
I. G. Savage, Troubles (J'i'S|iril à propus Jes fiançailles. Journal of mmlal Srienn', octobre i8f<f^. Encéphale. 1888.
dune onlrcprise et il guéiiia dans une aiiualion [jIus simple. Fil... était un petit employé modèle, un hasard malheureux le l'ail montei- dans une situation plus élevée et le force à diriger la caisse de la maison ; il s'ell'raie de sa respoiisaljilité, n'arrive plus à prendre une décision et commence une grande crise d'obsession scrupuleuse. Après l'avoir traité quelque temps et après avoir réussi à le calmer, j'ai exigé qu'il reprît sa place en sous-ordre : il s'y comporte de nouveau parlaitement. Dans plusieurs observations (Tog..., Rai..., etc.), je constate que tous les troubles disparaissent pendant les années où le malade fait son service militaire : ils ont trouvé à la caserne la simplicité de la vie, la disci^ pline, l'absence d'initiative qui leur convenaient. En un inot, l'étude des cas d'aboulie nous a montré l'importance de la hiérarchie dans la vie humaine et les souffrances qui résultent de ce (ju'un homme n'est pas à sa vraie place. Bien souvent on peut soulager le malade en miettant de l'ordre dans sa vie, en réglant minutieusement l'emploi de son temps. Quand l'insufFisance psychologique n'est pas trop considérable on pourra souvent, je crois, conserver l'équilibre mental en simplifiant de cette manière une situation qui était au-dessus des forces du malade.
A cette question se rattache la question de l'isolement des obsédés. Westpluil disait déjà que l'internement dans les asiles est mauvais pour ces malades, cela est juste, car ils ont conservé leur conscience, se rendent compte de l'état délirant de leurs compagnons et perdent eux-mêmes toute énergie dans un tel milieu. La plupart des auteurs contemporains hésitent également à enfermer les obsédés : il est incontestable que le plus souvent l'internement véritable peut et doit être évité. Cependant il est quelquefois nécessaire de les retirer de leur milieu, il faut leur créer un milieu artificiel plus simple que les milieux naturels et il faut souvent recourir pendant quelque temps sinon à un internement complet, au moins à un isolement relatif.