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La direction morale, la réponse à la question

Une indication importante au point de vue de la thérapeutique morale découle en effet de l'observation même des malades; on ne saurait trop répéter que la thérapeutique doit suivre en efï'et dans ces cas les indications fournies par la guérison naturelle. Les malades se guérissent ou du moins se calment souvent en se soumettant à quelqu'un, en acceptant ou mieux en cherchant une direction morale. J'ai déjà décrit un grand nombre d'exemples où le scrupuleux a trouvé un ami ou une maîtresse dont il est devenu inséparable et auquel il obéit aveuglément. Le point sur lequel il faut insister maintenant c'est que cette direction qu'il paye très souvent du sacrifice de sa liberté et de sa personne est très loin d'être inutile pour lui. Sous cette influence il cesse d'avoir des hésitations, des interrogations indéfinies, car il trouve auprès de son directeur la réponse suffisante. Son inc|uiétude se calme et les obsessions qui en dérivaient s'effacent. Sim...,

- Tkm trouvent ainsi la guérison momentanée auprès d'un

amant, Bs..., auprès d'une maîtresse, Er auprès de son mari,

Lod... Ck... auprès d'une amie, etc.

Si cette direction existait pour tous les malades et si elle pouvait durer indéfiniment ils ne feraient jamais appel au médecin.

IMalheiireiisement elle se termine, il arrive des circonstances q*ii séparent Fy... ou Tkm... de leurs amants, Bs... de sa maîtresse. On se souvient de l'aventure arrivée à Ck... : une domestique renvoyée a fait courir dans la petite ville un bruit injurieux sur les relations de ces deux vieilles filles trop inséparables, et il a fallu se séparer. D'autre part le dirigé s'inquiète de cette direction qu'il a rendue de plus en plus étroite, il se fait des scrupules sur les sentiments qui en ont été la conséquence et il se figure qu'il peut échapper à la tutelle. Enfin c'est le directeur qui se fatigue du métier qu'il a accepté au début sans le connaître : la fatioue survient d'autant plus vite qu'il vit plus près du malade et qu'il est. incessamment soumis, comme disait M. J. Falret, au supplice de la question. En un mot, la crise existe soit parce que le malade n'a pas trouvé de directeur, soit parce qu'il l'a perdu.

Il faut alors, pour suivre cette méthode naturelle de guérison, offrir au psychasthénique une direction en quelque sorte professionnelle et transformer en un métier accepté en connaissance de cause la direction donnée d'abord aiu hasard par des amateurs si on peut ainsi dire. Cette profession singulière a d'abord et tout naturellement été exercée par les prêtres des différentes religions. Les prêtres ont connu la maladie du scrupule bien avant les médecins et la confession régulière semble avoir été inventée pa • un aliéniste de génie qui voulait traiter des olisédés. Grâce a l'obligeance de M. Piéron qui a bien voulu faire cette Recherche pour moi, j'ai recueilli un grand nombre de passages des lettres de Bossuet et de Fénelon qui se rapportent directement à notre étude et qui montrent avec quelle fermeté ils dirigeaient leurs malades. « Je vous assure, ma fille, écrit Bossuet à M™* Albert de Luynes, que votre confession est très bonne et très suffisante, une autre plus générale serait inutile et dangereuse à votre état. Vous ne devez pas avoir égard à ces dispositions où vous croyez avoir rétracté toutes vos résolutions précédentes. Toutes les fois que cela vous arrivera, il n'y a qu'à rejeter cette pensée comme une tentation etd'aller toujours votre train. Je vous défends d'avoir de l'inquiétude de vos confessions passées, ni à la vie, ni à la mort, ni de les recommencer en tout ou en partie, à qui que ce soit, fussiez-vous à l'agonie. Ce ne serait qu'un embarras d'esprit qui ne ferait qu'apporter du trouble et de l'obstacle à des actes plus importants et plus essentiels qui sont l'abandon, l'amour de Dieu

et la confiance en sa miséricorde. Hors de cette confiance, il n'y a que trouble pour les consciences timorées et surtout pour les consciences scrupuleuses comme la vôtre\ »

Les lettres de Fénelon sont remplies également de conseils « contre le scrupule enraciné dans votre cœur depuis votre enfance et poussé jusqu'aux derniers excès depuis tant d'an nées^,.<( Vous devez tourner votre délicatesse scrupuleuse contre vos scrupules mêmes, est-il permis sous prétexte de rechercher les plus légères fautes de se troubler ainsi'... Les consciences scrupuleuses ont besoin d'être poussées au delà de leurs bornes comme les chevaux rétifs et ombrageux. Plus vous hésiterez dans vos scrupules, plus vous les nourrirez secrètement ; il faut les gouverner pour les guérir, plus» vous les vaincrez, plus vous serez en paix*... Je crois que vous pouvez vous confesser un de ces jours-ci, mais à la condition que vous bornerez votre confession à dire les fautes qui se font remarquer sans peine et qu'après les avoir dites simplement selon la lumièrf qu vous en aurez alors vous n'y penserez plus^... Le raisonnement subtil pour vous tourmenter vous-même est pour vous comme le fruit défendu. Le scrupule ferme à Dieu la porte de votre cœur^.. »

Il est bien probable que nombre de prêtres remplissent encore cette fonction et je dois dire que quelques ecclésiastiques auxquels j'avais envoyé des malades avec quelques recommandations ont parfaitement compris le rôle que je leur demandais de jouer. Mais il est vrai aussi que bien des prêtres montrent dans leurs rapports avec ces malades une ignorance et une indélicatesse invraisemblables et sont assez sots pour raconter des niaiseries sur le diable à de pauvres esprits tourmentés par des obsessions sacrilèges. C'est un caractère de notre temps que cette œuvre de. direction morale revienne quelquefois au médecin qui estmaintc-

I. Œuvres complètes de Boxfiuet, on la vol. în-S, cflit. Harmer, t. VIII, p. ^22, Toute la correspondance de Bossuet avec cette jiûnitonte roule sur la même question, c'est-à-dire sur les inquiétudes et les scrupules ; les lettres reportent sans cesse les mL\mes formules, comme il convient avec ces malades, cf. p. 349, ^78» 4^2, 427, 428, 463, 466, 549, 5Gi, 570, 572, 678, etc.

a. Fénelon, OEiwres, éd. in-4, i844. T. IV, Lellres syiiiiuelles, p. 32'j.

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