L'obsession et l'impulsion du sacrilège
Quelles que soient les difficultés qui empêchent de saisir complètement la pensée de ces malades, on finit par se rendre compte de quelques idées principales qui d'une manière plus ou moins vague constituent le fond des. obsessions et des impulsions.
Dans un premier groupe, il s'agit évidemment d'obsessions religieuses, mais ce sont des idées religieuses toutes spéciales, ayant un aspect horrible, monstrueux en dehors de toute croyance raisonnable. Au lieu de se préoccuper des événements de la vie commune, de la mort d un enfant, de l'absence d'une personne aimée, ces malades sonsfcnt à des crimes reliaieux irréalisables et fantastiques et se croient poussés à les ré: liser.
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Qiielquop cxoinplrs feront lacilcmcnl comprendre ce caractère, j'en choisis d'abord deux particulièrement typiques autour des- (juelsilsera facile de grouper les idées du même genre présentées par les autres malades. On. (Obs. 2^1), un homme de 4oans, après beaucoup de tergiversations, nous fait l'aveu de ce qui le tourmente jour et nuit. 11 vient de perdre il y a deux ans son père et son oncle pour qui il avait la plus grande affection et la plus grande vénéiation : il les pleure, cela est naturel. Va-t-il être obsédé par l'image de leur figure comme une hystérique pleurant son père? Non, il est obsédé par la pensée de l'âme de son oncle. Mais ce qui est elVrovable, c'est qu'il se sent forcé d'associer, de juxtaposer ou de confondre (nous savons que ces malades s'expriment très mal) l'âme de son oncle avec un objet répugnant: des excréments humains. « Celte âme, je la mets au fond des cabinets, je la fais sortir du derrière de M. un tel, etc., etc. » Il fait une foule de variantes sur ce joli thème et il pousse des cris d'horreur, se frappe la poitrine. « Pelit-on concevoir abo\nination pareille, penser que l'âme de mon oncle c'est de la m... » Le cas est intéressant par sa grossièreté, une idée de ce genre présente, à mon avis, un cachet tout spécial : elle avertit déjà le médecin qui ne le rencontrera guère en dehors du délire du scrupule.
Avant de préciser ce caractère voyons un autre exemple encore plus typique. Claire, cette jeune fille, dont la chasteté ne peut même pas ôtie soupçonnée, finit après i8 mois d'examen et d'interrogations par m'avouer l'obsession suivante qui, au premier abord, me paraissait invraisemblable et dont j'ai diî plus tard constater la fréquence chez les scrupuleuses. Elle prétend que c'est plus qu'une idée, c'est quelque chose qu'elle voit et qui lui apparaît brusquement à gauche. Acceptons pour le moment cette expression de la malade : « Je vois », nous aurons à discuter plus tard s'il s'agit d'une véritable hallucination. Claire prétend voir subitement devant elle un homme tout nu ou avec plus de précision uniquement les parties sexuelles d'un homme, entrain d'accomplir un acte, celui de souiller une hostie consacrée.
•Voici des années que celte jeune fille a cette image devant les yeux des centaines de fois par jour. De temps en temps limage subit cjuelques légères modifications : il y a' plusieurs membres virils atiteur de l'hostie, ou bien c'est une femme qui met l'hostie sur SCS [)arties génitales, tantôt c'est un chien qui fait ses ordures sui uiic hostie, tantôt l'hostie est simplement mêlée avec de la
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boue, des excréments. Pendant certaines périodes de grand troubles, c'était un prêtre qui venait appliquer Ihostie sur les parties génitales de la malade elle-même ou sur son anus. Toujours elle est poussée à collaborer à ces abomina lions, à faire les actes elle-même ou à les favoriser par son consentement. Aussi ces images provoquent-elles une angoisse horrible: elles bouleversent la malade ; lui donnent, dit-elle, à chaque fois, une espèce de crise de nerfs, lui enlèvent toutes ses idées, toute sa volonté.
De telles pensées parais-sent au premier abord bien étranges et bien exceptionnelles. Mais si on observe ces malades on voit d'abord qu'elles sont chez eux très fréquentes. Il y a un siècle Esquirol décrivait déjà des hallucinations semblables à celles de Claire. Si nous examinons plusieurs autres malades nous allons retrouver souvent des idées très analogues à ces deux exemples. Ce sont toujours des pensées obsédantes et impulsives relatives à des attentats monstrueux contre des choses religieuses ou infiniment respectables.
Lise spécule depuis des années sur ce thème : le culte religieux du démon. L'idée obsédante n'est pas chez elle aussi brutale que chez les deux malades précédents, ce n'est pas une image simple appaiaissant tout à coup, c'est une méditation longue et compliquée tournant autour de quelques idées principales que je résume en conservant le vague de l'expression qui caractérise cette malade. « Il y a un principe du mal comme un prilicipe du bien... le mal est un Dieu comme le bien... le contraire de Dieu, vénérer le contraire de Dieu... quelle est la puissance du démon... prier le démon autant que Dieu... si on ne croit pas au démon ne pas croire à Dieu non plus... demandev au démon des services et lui donner en échange ce qu'on aime le plus... lui demander tout ce dont on a envie... donner au démon l'àme de ses enfants... etc. » La dernière idée est l'obsession capitale de cette malade qui est constamment tourmentée pur la pensée et le désir de vouer au démon l'àme de ses enfants.
Un autre malade, Za...'(Obs. 216), homme de 02 ans, rêve à violer une vieille femme devant une -église. Leb... (Obs. 217), femme de 35 ans, se sent poussée par Satan à se masturber toutes les fois qu'elle prépare une confession. Nous verrons plus tard ce qu il (aut penser du phénomène lui-même, excitation génitale au moment d'un ellort pour accoir.plir un acte
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rclio-ieux. Pour le nioineut rciiKirquons seulement que la malade a à ce propos une obsession « je pense tout le temps que le diable me pousse à l'aire des malpropretés pour m'empêcher de faire mon salut... ». Pour Xy... (Obs. 218), femme de 55 ans, le diable intervient dans toutes ses actions, elle ne peut pas manoer sa soupe ou changer de chemise sans penser qu'elle fait à ce moment un acte agréable au démon et sans croire qu'elle a à ce moment l'intention de lui être agréable. Lod... ne peut voir un crachat par terre sans penser qn(> c'est une hostie, ne peut donner à boire à son chien sans croire qu'elle donne le vin et l'eau de l'Eucharistie, ne peut boire elle-même sans croire avaler le vin de la messe. Ger... se figure qu'elle veut « tuer le bon Dieu ».
Enfin, ce qui est banal chez tous, c'est l'idée du blasphème, « parler mal des choses divines, penser au démon en faisant des prières et insulter Dieu au lieu de le prier.»., ne savoir exprimer que la haine de Dieu d'une façon mauvaise et grossière, se révolter contre Dieu et le maudire, dire des blasphèmes dès qu'on pense à la religion... cochon de Dieu, etc. » telles sont les paroles que répètent un grand nombre de ces malades. (]eux-là mêmes qui ont des obsessions d'une autre nature comme Vol... (96), femme de 21 ans, mêlent la divinité et la religion à leur maladie : « Je suis damnée, je lutte contre Dieu si je lutte contre mon cerveau malade, je me moque de Dieu si je consens à me soigner. » L'idée de sacrilège se mêle aux autres idées.
On voit par ces exemples faciles à multiplier que ces obsessions, si fréquentes chez les scrupuleux, ont un trait commun. Elles sont toutes constituées, semble-t-il, par deux pensées associées : l'une d'ordre élevé, le plus souvent religieuse et en tous les cas infiniment vénérable, aux yeux du sujet. Dieu, l'âme, les enfants, l'église, l'hostie et de l'autre une pensée basse, répugnante, ignoble, les excréments, les organes génitaux, les paroles o;rossières, ordurières. Cette association constitue une insulte pour la première pensée et l'on peut dire que toutes ces obsessions sont constituées par la pensée d'un sacrilège : de là le nom sous lequel j'ai déjà eu l'occasion de les désigner plusieurs fois, les obsessions et les impulsions sacrilèges. Le premier fait que nous ayons à relever chez nos scrupuleux c'est qu ils sont tourmentés perj)étuellement par la pensée du sacrilège.
Les obsessions singulières qui constituaient une sorte de manie de sacrilège n'existent pas seules chez ces malades. On peut même dire que le plus souvent elles ne se présentent que très tard*, lorsque l'évolution de la malade est déjà bien avancée. Chez ces mêmes malades on rencontre d'autres idées un peu différentes soit qu'elles existent encore simultanément avec les obsessions sacrilèges, soit qu'elles aient dominé antérieurement et n'existent plus qu'à l'état de souvenirs ; chez d'autres sujets moins gravement atteints on ne rencontrera pas d'idées vraiment sacrilèges, mais uniquement ces obsessions moins graves.
Ces malades sont tourmentés pendant des années par des préoccupations toujours du même genre relatives à la religion ou à la morale. Il nous faudra rechercher plus tard quelles sont les raisons qui fixent ainsi l'esprit vers un même ordre de réflexions morales, pour le moment nous nous bornons à constater et à décrire. Ces personnes semblent s'intéresser vivement aux problèmes religieux et philosophiques, ce qui est permis à tout le monde, mais elles le font dune-façon absorbante, pénible et tout à fait excessive.
Lise s'interrogeait des journées et des nuits entières sur la question du salut, elle ne s'intéressait pas précisément à son propre salut, mais à celui de son père, plus tard au salut de son mari, de ses enfants. Elle spécule maintenant sur le problème du bien et du mal dans le monde, sur le problème de l'action mutuelle des âmes les unes sur les autres. Elle en arrive à se faire une sorte de philosophie ou de religion personnelle, mystique et enfantine, tandis qu'elle néglige complètement la religion officielle. Une autre malade, Ger..., examine naïvement comment il est possible que Dieu soit descendu sur la terre pour sauver les hommes et pour la sauver en particulier elle-même. Py... (i33). une fillette de i5 ans, est bourrelée d'inquiétudes à propos de la fin du monde, cela l'amène à examiner les théories de la création, des miracles, de l'existence de Dieu. « Ce serait si terrible, répète-t-elle en pleurant à chaudes larmes, si Dieu n'existait pas. » On a déjà vu que Lod... mêle des idées religieuses à tous ses actes même les plus vulgaires, elle ne peut passer devant une boulangerie .sans s'interroger sur le mys-
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tcic (le l'Euchuristic et elle ne peut se déshabiller quand elle est seuil' {»i\rce qu'elle est gênée par la présence continue de Dieu. On pourrait multiplier ces exemples qui montrent suffisamment la dirrclion religieuse et philosophique des rêveries de ces malades. 1) outres plus nombreux encore et dont l'étude est particulièrement intéressante s'occupent plutôt des problèmes de morale concernant la conduite humaine. On..., le brave homme qui voyait l'ànie de son oncle dans les cabinets, avait été auparavant pendant des années tourmenté par les problèmes relatifs à l'honnêleté ; il s'interrogeait avec angoisse sur les preuves du droit de propriété, sur le devoir de résister, etc. Nb..., un littérateur intéressant, étudie malgré lui la nature de l'amour, de l'amitié, de la charité. We... (170), une jeune fille de 19 ans, a la p-rétenllon de résoudre le problème de la responsabilité et veut mesurer jusqu'à quel degré elle est responsable. Un homme de 82 ans, Za... (21O), est entré à :^oans au séminaire afin de pouvoir satislaire son goût pour les questions ihéologiques, il s'absorbe dans ces études d'une façon si anormale que le supérieur le signale au médecin et que celui-ci exige son renvoi du séminaire et l'invite à changer d'études. A peine sorti des spéculations religieuses, il va comme poussé par un instinct choisir l'étude du droit et il recommence avec le même acharnement les discussions sur le bien, le mal, le crime, le délit, la punition, les droits, e'tc, si bien qu'on a du lui interdire ces nouvelles études comme les précédentes. De pareilles études semblent bien permises et paraissent indiquer simplement un goût, une direction pai'ticulière et plutôt intéressante de l'esprit. INlais nous aurons à étudier la forme que prennent de telles pensées et à voir combien leur développement est anormal.
Pour le moment remarquons seulement que ces spéculations ne restent pas désintéressées chez ces malades, elles se mêlent toujours à des préoccupations personnelles relatives à des actions déterminées. Ce n'est pas d'une façon théorique qu'ils pensent à des actes religieux, à des actions bonnes ou mauvaises, ils se sentent poussés à les accomplir. Le mal semble ne pas être bien grand quand il s'agit d'actions bonnes ou indifférentes : Leb... (217), une femme de 35 ans, est sans cesse poussée à dire des prières, à aller à la messe, AVe... sent une impulsion qui l'entraîne à se faire religieuse, à entrer dans un couvent, Dor...
LUbSESSiOX ET L'IMPULSION DU CRLME IS ■
a une impulsion plus curieuse, elle se préoccupe non pas de ses actes à elle, mais de ceux des autres, elle est poussée à changer la conduite de son mari et en particulier à le faire confesser sans cesse pour la moindre des choses ; elle a une grande crise d'angoisse parce qu'il a fumé une cigarette avant de communier avec elle et qu'il ne veut pas aller se confesser tout de suite.
Malheureusement les impulsions sont rarement de ce genre. Dans la grande majorité des cas ce sont des impulsions à accomplir des actions mauvaises, criminelles. Les obsessions du crime se présentent ainsi sous la forme d'une tendance^ d'une impulsion à commettre ces ci-imes.
Za... n'a pas seulement des obsessions sacrilèges qui le poussent, comme il dit, à « accomplir tous lespéchés théologiques », il a des impulsions à des ciimes plus terre à terre, par exemple à violer une femme sur un banc et à l'assassiner. INIb... (106), femme de 57 ans, est poursuivie par la tentation de frapper les gens avec un long couteau pointu (( qui crève les yeux, qui entre bien ». Ger... est poussée à couper la tête de sa petite fille, et à la" mettre dans l'eau bouillante. D'ailleurs on ne peut compter les scrupuleux qui ont des impulsions h frapper des gens et surtout à frapper leurs enfants a coups de couteaux. Dans une conférence que je faisais récemment à la Salpétrière sur ces malades, j'avais pu réunir cinq mères de famille, répétant toutes en pleurant exactement la même chose : que quelque chose les poussait à frapper leurs petits enfants avec un couteau pointu. On ne peut , énumérer tous ces malades, il suffit d'en citer quelques-uns, Lise, Vod... (2o3), Wks... (197), Brk... {^k), Yi..., Ger..., etc., veulent aussi frapper leurs enfants. Qes... veut se jeter sur sa mère, l'étrangler et se suicider après.
Ces o])sessions impulsives qui semblent pousser les malades à l'homicide sont parmi les plus fréquentes et les plus connues. Sfhopenhauer rapportait déjà un cas d'impulsion à l'homicide chez un malade qui avait conscience de l'absurdité d'une semblable idée et s'en désolait'. Maudsley en rapporte plusieurs exemples, Magnan, Saury en décrivent de nombreux exemples. Dans une observation de M. Mag'nan, le malade veut simplement mordre et manger la peau qu'il aura arrachée ^ On peut donc
I. Schopcnlianor, Le libre arbitre, tracl., p. i--y. .2. Mngiian, Arch. de ncurùhijie, i8(j2, 1 , p. 021 (F. A'car.).
i('iiiiir clans un premier groupe toutes les obsessions-impulsions à des actes de violence quelconque.
L'impulsion au suicide vient par ordre de fréquence après l'impulsion au meurtre, nous la retrouverons chez beaucoup de nos malades, chez Nadia par exemple qui dans une rêverie romanesque arrive à se représenter qu'elle se noie dans la mer Baltique. Une l'emmc de 3o ans, Kl... (211), a été pendant trois ans obsédée par l'image d'un homme pendu dont on lui a raconté la triste lin. Ce qui la tourmentait ce n'est pas réellement la mort de cet individu, c'était une réflexion personnelle : « Je pourrais bien en faire auhuit » et elle se sentait poussée à se pendre à ce point fiu'il lui fallait prendre des précautions pour ne pas céder à ce désir. Elle fermait à clef son grenier et cachait la clef, car dans son idée c'était au grenier qu'elle irait exécuter ce suicide.
Les impulsions génitales sont souvent parmi les plus remarquables. Za... veut, comme nous l'avons dit, violer vine vieille femme, V..., une jeune femme mariée, se sent poussée à se mettre à la fenêtre et à faire signe aux passants pour les inviter à monter chez elle. Une jeune fille de 22 j^ns, Vob... (iÇ)h), ne veut plus rester dans l'appartement de ses parents, elle veut se réfugier « dans une prison, ou dans un couvent, dans un endroit quelconque où il n'y ait que des femmes », parce qu'elle est poussée à s'approcher de ses frères et à déboutonner leur culotte. c( Elle ne pourra jamais résister jusqu'à son mariage, déjà ses bras font malgré elle de petits mouvements, elle sent ses mains qui défont les boutons. » Nous aurons à rechercher s'il s'agit là de véritables hallucinations kinesthésiques, notons seulementici la forme d'image kinesthésique que prend l'obsession, analogue à la forme visuelle qu'elle prenait dans les idées sacrilèges de Glaire.
Parmi ces obsessions avec impulsions génitales il faut noter celles de Rk..., homme de /4o ans qui depuis vingt ans se croit atteint d'inversion sexuelle et déplore le triste penchant qui le pousse vers des jeunes gens. Il n'a d'excitations sexuelles qu'en pensant à des hommes, il déclame sur la poésie romantique des amours masculines et en même temps il redoute le soit d'un littérateur connu condamné pour cette conduite illégale. Je ne discute pas ici la question des invertis sexuels, mais je suis convaincu que trop souvent on a fait des théories sur l'inversion sexuelle à propos de simples obsédés ayant une impulsion vers cette action comme ils auraient uue impulsion à un crime quel-
conque. Dans le cas présent, cet homme a été amoureux d'une jeune fille à 17 ans ; par conséquent il n'a pas toujours été un inverti sexuel; à la suite de beaucoup d'autres obsessions il est parvenu h l'idée de ce crime génital particulier qui constitue maintenant son obsession principale.
Ce sont surtout les impulsions à la masturbation qui jouent un grand rôle dans les tourments de ces malades. Deb... (i65), femme de 44 ans, froide avec son mari, ne pense qu'à recommencer d'anciennes masturbations, il en est de même pour Loa... (t38), pour Leb..., etc. Cette pensée forme un des phénomènes principaux de la maladie si complexe de ce pauvre Jean : à tout instant et à tout propos, il croit avoir des tentations de masturbation. Par exemple s'il rencontre une femme dans l'omnibus, s'il est forcé par les circonstances de toucher la main d'une femme et même tout simplement s'il éprouve une émotion quelconque même légère, il sent plus qu'il n'entend une voix lui disant : « Va donc, crispe-toi les organes, masturbe-toi donc, meurs en te donnant des jouissances. » Et il sent que ses nerfs s'agitent moitié involontairement, moitié volontairement. « Il y a en moi une complaisance, un laisser aller pour tous ces désirs sexuels. »
Ajoutons les impulsions à d'autres actions malhonnêtes, par exemple, l'impulsion à voler et à mentir chez Lod... Cette impulsion à voler se retrouve très souvent : elle joue un rôle dans une impulsion plus complexe et particulièrement intéressante, celle des fugues chez Go... Ce garçon de i5 ans ne pouvait parvenir à rester immobile dans une école, dès qu'il essayait de s'appliquer à son travail, il sentait des agitations folles qui le poussèrent dès son enfance à faire très souvent l'école buissonnière. Maintenant il a un désir fou de partir n'importe où, de voyager loin de l'école, loin de son apprentissage. Cette idée lui enlève tout bon sens et il faut qu'il v cède : il prend chez ses parents une fois 68 francs, une autre fois 3o4 francs et il s'en va. Son argent ne lui sert qu'à payer le chemin de fer de la façon la plus économique, et à lui assurer une bien maigre ration. Il vit avec 10 sous par jour, et se nourrit à peine. Il ne prend aucun plaisir à son voyage, il voyage pour voyager, pour s'éloigner loin du travail. Il est tout le temps mécontent d'être parti et écrit des lettres à des amis et à des parents pour demander des conseils, il essaye de rentrer en prenant un billet pour Paris, mais il est
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forcé de descendre à une station avant d'arriver et de repartir en sens inverse. Il rentre quand il n'a plus aucune ressource, il arrive la tête basse, s'excusant de ses sottises et jurant qu'il ne recommencera plus. Il a en effet un souvenir complet de toute l'expédition et de la lutte qu'il a soutenue contre l'obsession. C'est un cas qu'il ne laut pas confondre avec les fugues hystériques, mais qui rentre dans les droinomanies que décrivait M. Régis. Il se rattache à ces obsessions impulsives qui poussent le malade à toutes sortes d'actes criminels.
II faut faire une place à part aux impulsions qui poussent les sujets à boire de l'alcool ou à ahsorhei- des poisons. Dans certains cas l'impulsion à boire rentre dans les cas précédents : la malade si singulière que j'ai décrite dans un ouvrage précédent était poussée à boire du café au lait et à manger des petits pains volés. Elle finissait par prendre vingt ou trente tasses de café au lait dans la journée et prenait des précautions pour pouvoir en faire pendant la nuit^ Ici le breuvage absorbé n'a pas d'importance par lui-même, c'est une impulsion à boire un breuvage défendu par le médecin et considéré comme dangereux pour son estomac.
Le plus souvent il s'agit de boire du vin, de l'alcool, des excitants sous une torme quelconque. L'obsession impulsive prend alors le nom de dipsomanie. Fm... (192), par exemple, qui a déjà des symptômes de névrite alcoolique, se fait à lui-même toutes sortes de menaces : « Si tu bois encore, ton patron va te renvoyer, tu seras paralysé des jambes, tu souffriras atrocement, tu commets en buvant un véritable suicide, etc. » Et cependant il ne peut résister à l'impulsion. La dipsomanie dans un cas de ce genre se rapproche des obsessions et des impulsions criminelles ; mais le plus souvent il n'en est pas ainsi et elle se rattache au groupe des obsessions hypocondriaques que nous verrons plus tard.
Toutes ces impulsion^ à des crimes peuvent se rencontrer chez un même sujet qui songera à la fois à l'homicide, au suicide, au vol ou qui réunira d'une manière vague tous les crimes. « C'est comme si, répète Claire, je voulais me laisser aller, céder à tous mes caprices, renoncer à toute moralité. »
L'impulsion pourra prendre une autre forme également bien connue : elle sera négative. Les malades seront poussés à résister,
I. Riiymond cl 1'. Jaacl, Xéuroses et idées fixes, 1898, II, p. i(j4 (F- Alcaii).
à ne pas faire une action que la religion ou la morale commandent. Chez Claire, ce refus constitue un véritable délire à propos des actes religieux ; refuser de faire ses Pâques, refuser de faire la prière, la considérer comme impossible, refuser d'aller à la messe, refuser de manger, c'est là perpétuellement ce que son impulsion lui inspire. En réalité, il lui suffit de penser qu'une action est bonne pour qu'elle ait une impulsion violente à ne pas la faire. C'est parce qu'elle croit de son devoir de me parler, de me confier ses tourments, qu'elle est si incapable de le faire : une action qu'elle jugera indifférente s'effectuera beaucoup plus facilement. Ce type se rencontre chez bien des malades, chez Elg... (16), chez Tr... (118), qui se sentent poussées à ne pas faire leur travail, mais il est moins fréquent que le précédent.
A côté de ces diverses impulsions, il faut placer une manifestation plus fréquente encore et plus importante de l'obsession criminelle, ce sont les remords. On pourrait dire qu'il s'agit là d'obsessions criminelles incomplètes dans lesquelles l'impulsion à commettre réellement le crime est diminuée et dans lesquelles subsiste seulement l'idée du crime réduite, atténuée sous forme de souvenir. Le malade ne se sent pas actuellement poussé à accomplir une action criminelle, mais il pense qu'il l'a accomplie autrefois et il est bourrelé de remords.
On peut mettre, bien entendu au premier rang, les remords précis, portant sur tel ou tel acte déterminé et parmi ceux-ci signaler tout d'abord les remords de fautes religieuses, les désespoirs causés par les confessions insuffisantes ou par les communions prétendues sacrilèges. Il est inutile de citer des noms, car tous les scrupuleux ont eu ce symptôme, presque toujours au début de leur maladie. Chez quelques-uns, ces remords constituent un véritable accès de délire, tous ceux qui s'occupent de maladies mentales ont connu ces femmes affolées pendant des mois, parce qu'elles croient avoir fait entrer un morceau d'hostie dans une dent creuse. Le fait est si banal, qu'il a été bien connu et bien décrit par les romanciers : on peut relire à ce propos la jolie description de la sœur aux scrupules dans le Musée de béguines de Georges Rodenbach'. Le médecin aurait peut-être à relever dans cette peinture quelques inexactitudes à propos de l'état de dé-