Cullcrre, Les frontières de la Jolie, 1888, p. li i
3. E. Doyen, Quelques considérations sur les terreurs morbides et le délire émotif en ijéiùral. 1 lièse de i'aris, i885.
LF.S AGITATIONS K.MOTIONXKt-LES SYSTÉMATISFES. — LES PHOBIES 211
rougit et pâlit et finalement elle tombe évanouie. Nous reviendrons sur ces évanouissements ; pour le moment nous notons seulement les formes diverses que prennent ces phobies.
Les malades de ce premier groupe ont besoin, comme on l'a vu, de l'appui, du secours des autres hommes, ils redoutent d'être seuls, séparés des hommes, et par ce côté ou peut dire qu'il y a déjà dans ces phobies un sentiment social. Mais s'ils demandent à être secourus par des hommes, c'est parce qu'ils redoutent certains dangers physiques, c'est la situation physique qu'ils redoutent, le vide, la hauteur, le resserrement, etc. Au contraire, dans d'autres cas, l'émotion angoissante est essentiellement déterminée par la perception d'une situation morale et surtout d'une ^ situation sociale. On peut considérer comme type de ce second groupe l'angoisse causée par la rougeur du visage, l'éreutopliobie. Cette localisation particulière de la phobie a été signalée en i846 dans un mémoire de Casper (Berlin). Xous devons remercier MM. Pitres et Régis d'avoir publié une traduction de cette observation remarquable et difficile à se procurer ^ Le malade décrit très bien les troubles de la volonté et de l'attention, le doute, la timidité, qui ont préparé la phobie et qui, à mon avis, jouent un grand rôle dans son explication.
MM. Piéron et Vasehide viennent obligeamment de me communiquer une observation également assez ancienne et peu connue du même phénomène publiée par le D"^ Duboux en i874'- « Parmi les causes de la rougeur, dit cet auteur, il me semble que le grand naturaliste (Darwin) en a oublié une très intéressante : cette cause de rougeur est la crainte de rougir. Supposez qu'un individu rougisse une première fois sous l'une des influences indiquées par Darwin (telle que la honte ou la pudeur). Le sentiment qu'il éprouve en sentant sa face s'empourprer est pénible et humiliant : il cherche à refouler cette bouffée sanguine ; ses efforts sont inutiles et vont même directement contre leur but; la rougeur n'en devient que plus intense. Il redoute d'être exposé de nouveau à une confusion pareille : le fait de l'apparition et de la résistance amène une rougeur plus intense que celle de la honte. Il sait
1. Casper, Biographie d'une idée fixe, traduite par le D Lalanne, publiée par ^IM. Pitres et Régis. Arch. de neurol., 1902, I, p. 270.
2. Diiiioux, à propos de la rougeur, Bull, de la Soc. mèd. de la Suisse Romande, septembre 187^, p. 317.
maintenant qu'il suffit de craindro de roiifrir pour rougir ; il ne pourra s'empêcher de craindre et de rouoii.
Lorsqu'il se sentira exposé aux regards, particulièrement à ceux .de l'autre sexe, la crainte de roiioir viendra l'assaillir et la honte anticipée empourproia son visage, toute lutte est inutile: sous l'influence de la volonté, la face peut présenter d'abord une pâleur légère, remplacée bientôt par la rougeur redoutée. Il pourra même arriver que seul, à labri de tout regard, l'individu rougisse, s'il craint, pour son cerveau par exemple, l'influence de la congestion. Cette crainte constante à chaque instant réalisée devient pour l'individu un supplice de Tantale renversé ; du naturel peutêtre le plus linrdi et le plus sociable, il deviendra d'une timidité et d'une sauvagerie ridicules ; il évitera toutes les occasions de se produire, il recherchera la solitude ; les devoirs de société et quelquefois les devoirs professionnels lui deviendront horriblement pénibles ; sa vie sera littéralement brisée par une niaiserie.
Cette sorte de névrose ou de psychose, moins rare qu'on ne pourrait le croire, est surtout fréquente chez les femmes. Parmi les individus afl'ectés, je connais un certain nombre de personnages éminents dans les sciences ou la politique, et entre autres un physiologiste célèbre que toute science ne préserve pas et dont la timidité est proverbiale. » Cette observation intéressante surtout par sa date relève déjà le caractère pathologique du phénomène, le rattache aux névroses et aux psychoses sans bien indiquer cependant l'analogie avec les autres phobies.
Westphal, en 1877, dans un mémoire sur les obsessions, cite un cas semblable. Al. Boucher (de Rouen) a publié en 1890 un cas intéressant' et tout à fait net de cette phobie. Les auteurs qui ont le plus attiré l'attention sur le phénomène et qui lui ont donné le nom sous lequel il est connu sont MM. Pitres et Régis". Au mot érithrophobie qui désigne la peur d'une couleur rouge quelconque, ils ont substitué le mot ereuthophobie (à'psijOoç, rougeur de la honte). Leur travail a été l'occasion d'une foule d'études sur cetti; phobie particulière et sur son interprétation. On en trouvera la bibliographie dans le dernier travail de
1. Boucher (Rouen), Sur uno forme particulirro d'obsessions chez une héréditaire Congrès de xn''A. nuiiilale de lluucii, i8ijo. Arch. de neurol., 1890, II, p. 280.
2. Pitres et Régis, Obsession de la rougeur (éreutophobie). Arch. de neurol., iSij-
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iMM. Pitres et Ré^ls ' et dans la dernière étude dont j'ai eu connaissance, celle de M. Claparcde ".
J'emprunte à ce dernier auteur un résumé rapide de l'aspect caractéristique d'un malade éreutophobe : « il n'ose plus se montrer en public, ni même sortir dans la rue. S'il s'agit d'une femme, elle n'ose plus rester en présence d'un homme de peur f[ue sa rougeur intempestive ne soit l'occasion de propos malveillants sur son compte, s'il s'agit d'un homme, il fuira les femmes. Comme cependant les nécessités de la vie oblige l'éreuthnphobe à ne pas vivre absolument isolé, il va inventer certains stratagèmes pour masquer son infirmité. Au restaurant, il se plongera dans la lecture d'un journal pour qu'on n'aperçoive pas son visage ; dans la rue, il s î dissimulera sous son parapluie, son parasol ou sous les larges ailes de son chapeau. Il sortira de préférence le soir, à la nuit. tombante, ou, au contraire, par une journée de grand soleil, afin que son teint écarlate n'ait rien d'extraordinaire. S'il est pris à l'improviste, il s'essuiera la figure avec son mouchoir, se mouchera, fera semblant de ramasser un objet sous un meuble ou ira regarder par la fenêtre afin de dissimuler la rougeur qui vient. Parfois il recourt à la poudre de riz, plus souvent à l'alcool ; il espère par ce dernier moyen noyer sa coloration morbide dans celle de l'éthylisme. Pour un motif analogue il supplie le médecin ou le pharmacien de lui donner une drogue qui lui teigne le visage en rouge. Il cherche et combine dans sa tête tous les moyens de remédier à son mal. Ce^te crainte perpétuelle, cette incertitude, à chaque instant, du moment qui va suivre, retentit sur tout son caractère, l'aigrit, l'irrite. La vie de l'éreutophobe est un véritable calvaire : à chaque pas, il voudrait en avoir fini avec cette insupportable existence et va jusqu'à maudire l'être qui lui a donné le jour. »
Quelques auteurs, en- particulier M. Thibierge, ont rangé cette maladie parmi les dermatophobies à côtés des svphiliphobies et des acarophobies. Ce n'est pas, je crois, mettre sulïïsamment en relief le caractère essentiel de l'éreutophobie. Il ne faut pas croire en elTet que la rougeur du visage soit le caractère essentiel de l'éreutophobie ; comme je l'ai déjà remarqué à propos
1. Pitres ot Régis. Éreutophobie. Aroh. de neiiroL, mars 1902, p. i8r.
2. Ed. Glarapr-de, L'obsession de la rougeur à propos d'un cas d'éreutophobie. Arch. de psychologie de la Suisse romande, 1902, p. 807.
des obsessions, bien des gens ont la rougeur émotive du visage sans être des éreutophobes et il y a des éreutophobes comme Nadia qui sont incapables de rougir réellement.
Il est facile de voir que le fait de la rougeur du visage a peu dimportance dans cette phobie, qu'il joue simplement le rôle d'un prétexte pour justifier une angoisse dont l'origine est plus profonde. Pour le comprendre, il faut remarquer que l'obsession de la rouoeur se transforme bien souvent et que d'autres prétextes empruntés presque toujours à l'apparence du visage succèdent à l'éreutophobie ou la précèdent ou alternent avec elle. Ainsi que je l'ai déjà montré dans une étude précédente S Toq..., actuellement angoissé parla pensée qu'il a les jouesj'ouges, a en autrefois des angoisses à la pensée de ses moustaches qui auraient poussé trop tôt. Per... (162), femme de ,^8 ans, autrefois éreutophobe, a maintenant la phobie des poils sur son visage. Ul... (/i5) a eu autrefois de i5 à 20 ans de l'éreutophobie proprement dite, maintenant, à 33 ans, elle n'a plus peur de rougir devant le monde, mais elle a peur de pâlir, d'avoir des convulsions dans la figure et surtout dans les yeux qui la rendraient laide et ridicule au moment de demander quelque chose à une personne.
En outre, il est impossible de séparer l'éreutophobie des angoisses provoquées par d'autres modifications de l'attitude ou du visage dans lesquelles il n'est pas question de rougeur. Klu..., bien qu'il parle correctement, a la peur de bégayer quand il se trouve devant des étrangers, il ne peut se faire inscrire à une école, il ne peut demander son chemin à un agent, ni prendre un billet de chemin de fer, tellement il est angoissé à la pensée qu'il pourra non pas rougir, mais bégayer devant ces per^ sonnes. D'autres, comme Pol..., ont des angoisses à la pensée d'une cicatrice qu'elles ont sur le nez, quand elles sentent que des étrangers peuvent la remarquer, c'est la maladie que Morselli a décrite sous le nom de dy s mot-phobie'^. Tk... (i45), jeune homme de 2/j ans, a la phobie de sa mâchoire qu'il croit trop' grande. Bechterew^ a décrit le malade épouvanté par le sourire obsédant qu'il a constamment sur les lèvres et nous rencontrons souvent des types analogues : une jeune femme de Sy ans, Wyb...
1. La maladie (in scrupule et l'aboulie rlélirante, Revue philosophique, 1901, I, 3. 337 ot 507.
2. Morselli, La dysinorphophobie et la tapliépliobie. Riforma médica, if^cji , n" i58.
est très troublée depuis la mort de son mari, « elle ne peut voir des hommes sans faire des petites grimaces qui r'essemblent à des sourires, » on doit la trouver inconvenante et provocante. Cette phobie du sourire a été le point de départ de toute une série d obsessions scrupuleuses et criminelles. A côté de ces cas on pourrait placer l'observation de Wgn. ., jeune homme de 26 ans, angoissé à cause de la paralvsie de ses lèvres « incapables de jamais sourire naturellement ». On a déjà vu à propos des obsessions, le cas de Wye... (i/i'l) dont les angoisses sont provoquées « par la raideur du visage et les mouvements mécaniques des membres, » on pourrait énumérer toutes sortes de variétés de ces phobies tout à lait analogues, à mon avis, à l'éreutophobie proprement dite.
Le caractère essentiel qui se retrouve en effet dans toutes ces phobies, c'est le sentiment d'être devant des hommes, d'être en public et le fait àavoii- à agir en public. M. Hartenberg a raison de rattacher l'éreuthophobie aux maladies de la timidité '. Tousces malades n ont aucune peur de rougir ou de pâlir, ou de grimacer, ou de sourire ou de ne pas sourire quand ils sont seuls et la rougeur ou la grimace, si elle survenait à ce moment, ne les impressionnerait aucunement. On pourrait donc appeler ces phénomènes des phoùies sociales ou des phobies de la-société.
Dans ce groupe rentreront aussi les phobies du mariage qui sont si fréquentes (Ilnu... (87), De...)". On peut y rattacher aussi des phobies en rapport avec certaines situations sociales. Bal... (i55) est épouvantée à la pensée de faire la classe devant des entants. Ku...(4'i), femme de 87 ans, a de singulières terreurs à la pensée d'avoir des domestiques : sa bonne 1 intimide, elle n ose rien lui commander ni lui reprocher. Elle a surtout la terreur de son concierge et elle a des angoisses à la pensée qu'elle pourrait être mal avec ce fonctionnaire nécessaire.
Toutes ces phobies, qu'elles se rattachent au type de l'agoraphobie, de la claustrophobie, des phobies sociales, me paraissent avoir un point commun. Elles ne sont pas comme les précédentes uniquement en rapport avec un objet éveillant l'idée d'un acte, mais elles sont déterminées par la perception d'une situation et par les sentiments auxquels cette perception donne naissance.
I. Ilartcnbcrg, Lr.^ timides et la timidité, 1901, p. ?.oi (l'aris, F. Alcan) a. Névroses et Idées fixes, II, p. 87.
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