I. Morel, loc. cit., p. BgS
Pitres et Régis. 2
congestion cérébrale avec paralysie. Mère vivante, 66 ans, bien portante, très nerveuse, très méfiante, ayant une peur horrible des voleurs, se mettant martel en tête pour rien. Un jour que son fils lui parlant de ses obsessions lui demandait si elle y avait été sujette, elle avoua quelle avait eu aussi des obsessions, mais qu’elle avait guéri.
Le malade est un neurasthénique. Il a de la céphalée, la sensation de vide dans la tète, des troubles de l’estomac avec dilatation, des alternatives de diarrhée et de constipation, des douleurs dans le dos, la mémoire paresseuse, de la difficulté à se mettre au travail et à faire un effort quelconque, une impressionnabilité extrême.
Signes d’artério-sclérose. Artères dures et rigides. Temporale très accusée. Cœur arythmique. Bourdonnements et diminution de l’acuité auditive dans l’oreille gauche. Pollakiurie. Vertige.
X... a eu, à 20 ans, la phobie-obsession de la tuberculose. Cette phobie a duré 4 ou 5 ans.
Après une période assez longue d’accalmie, nouvelle phobie, celle de la rage, provoquée par une circonstance fortuite. Durée 3 ou 4 ans.
Actuellement, le malade est depuis quelques mois dans un véritable état d’anxiété diffuse, sans obsession fixe et systématique.
Il est sujet à des crises d’angoisse, essentiellement caractérisées par de l’oppression, de la constriction à la gorge, des palpitations, des bouffées de chaleur et de sueur, des empourprements subits du visage.
Lorsque ces crises surviennent, la moindre chose devient chez lui le point de départ d’une idée obsédante tout à fait passagère, remplacée par une autre, et ainsi de suite.
Si on parle d’un événement quelconque, d’un incendie, d’un vol, il s’obsède là-dessus. Si un fait se produit dans son entourage, il se met à y penser malgré lui ; si.
OBSERVATIONS
comme il le dit lui-même de façon très pittoresque, une émotion un peu vive a lieu autour de lui, H. Vencaisse.
Il s’agit là, manifestement, d’un état neurasthénique avec anxiété diffuse, se systématisant pour un instant au hasard des circonstances, pour déterminer une obsession passagère et momentanée.
Observation IL — Panophobie succédant à des attaques anxieuses. —M™® B..., âgée de 61 ans, est une neuroarthritique sujette depuis longtemps à des coliques hépatiques. Elle est dévote, scrupuleuse, inquiète, émotive, très portée à s’exagérer les difficultés les plus banales de l’existence. Intelligente cependant, et, somme toute, assez bien équilibrée pour avoir rempli correctement ses devoirs d’épouse, de mère de famille et de femme du monde.
Le 16 août 1898, B..., alors âgée de 58 ans,
apprit la mort d’un monsieur et d’une dame de ses connaissances qui succombèrent tous les deux à quelques jours d’intervalle. Elle fut très émue de ces morts ; elle y pensa beaucoup, en fut toute bouleversée. Vers la fin d’octobre, au milieu de la nuit, elle se réveilla subitement angoissée, anxieuse, « le cœur gros, le cerveau paralysé, la cervelle en coton j), se disant à elle-même : « C’est fini, je vais mourir moi aussi, comme mes amis. » Cela se passait à 3 heures du matin. Depuis ce moment elle fut toute autre que précédemment, n’ayant plus de goût pour rien, ne s’intéressant plus à son intérieur, voyant tout en noir, se lamentant sur son sort, se reprochant toutes sortes de méfaits, se laissant dominer par toutes sortes dé terreurs imaginaires.
Ces phénomènes, qui existent toujours à l’état faible, s’exagèrent par moments sous la forme de paroxysmes. Ceux-ci débutent le plus souvent brusquement par une sorte d’aura sensitive dont le point de départ est tantôt le cœur, tantôt les extrémités. Dans ce dernier cas la ma-
lade se sent agacée, elle ressent des impatiences dans les membres,'des fourmillements dans la peau du tronc, des piqûres ou des brûlures sur la face postérieure de la tète. Dans le premier elle éprouve une palpitation angoissante du cœur et une sorte de resserrement qui s’élève vers la tête.
Quel que soit le point de départ de la crise, son aboutissant est toujours le même: arrrivée au cerveau, l’aura fait une sorte d’explosion qui donne la volée à une foule d’idées fixes, de scrupules, de phobies, d’impulsions.
La malade se reproche à elle-même d’avoir mal usé de sa fortune, de n’avoir pas fait assez de bien, de n’avoir pas assez aimé son mari et ses enfants ; elle se tourmente des actes les plus simples qu’elle a accomplis antérieurement, elle échafaude, sur ces actes, des raisonnements interminables : J’ai fait cela ; je n’aurais pas dû le faire ; j’aurais dû agir de telle ou telle autre manière ; si j’avais agi ainsi je ne serais pas malade, etc. Elle a peur de mourir, de devenir folle, d’être damnée. Elle craint de s’être indûment appropriée des objets qui ne lui appartenaient pas. Elle a des envies absurdes de griffer les personnes qui l’entourent. Elle demande pardon aux uns et aux autres du mal qu’elle a pu leur faire ; elle s’excuse d’avoir eu sur elles de mauvaises pensées. Toutes ces idées ont une grande mobilité. Elles se succèdent rapidement, l’une chassant l’autre. Chacune d’elles torture violemment la malade pendant un jour, deux jours, trois jours, elle la laisse absolument indifférente ensuite, si bien que Mme B... gg xnoque volontiers des inquiétudes qu’elle a eues les jours précédents, tout en accordant une importance énorme à celles qui la tourmentent au moment oû on lui parle. L’intelligence et la mémoire sont intactes.
B... analyse tout ce qu’elle éprouve avec une lucidité parfaite. Elle en fait la description avec un grand luxe de détails. Elle se grise pour ainsi dire en racontant ses
OBSERVATIONS
misères et parfois la crise éclate pendant qu’elle en fait le récit. Au moment où l’aura se produit son visage devient très rouge et elle accuse une forte sensation de chaleur à la tête. A ce moment aussi la malade se lève comme poussée par un ressort et se met à se promener de long en large dans sa chambre disant qu’il lui est impossible de rester en place, qu’il faut qu’elle marche, qu’elle remue ; et de fait elle marche ainsi comme un ours dans sa cage jusqu’à la fin de la crise sans en éprouver la moindre fatigue. Elle dort très mal et très peu, n’a pas de rêves, mais se réveille très souvent à 3 heures du matin avec la même sensation d’angoisse cardiaque qui a marqué le début des accidents actuels.
Soumise à une cure hydrothérapique régulière et à l’usage quotidien de quelques hypnotiques, M”® B... a guéri en trois mois. Depuis deux ans elle jouit d’une bonne santé.
Observation 111. — Obsessions panophobiques. — M. X..., officier de marine, 26 ans, ayant joui jusqu’alors d’une très bonne santé physique et morale, rentre en France très fatigué par une longue campagne coloniale. A son arrivée il entend dire par des personnes de sa famille qu’un de ses voisins est mort subitement. Ce récit l’impressionne : il en est tout bouleversé et pendant 3 mois. il est hanté par l’idée qu’il pourrait, lui aussi, mourir d’une façon inopinée. Puis il commence à avoir perpétuellement « le cœur gros », à être constamment anxieux, angoissé et à avoir peur de toutes sortes de choses.
Lit-il un fait divers relatif à un cas de rage, il a peur de devenir enragé ; apprend-t-il que quelqu’un a une fluxion de poitrine, il craint d’en être atteint lui aussi. U passe ainsi par d’interminables séries de peurs angoissantes : peur de devenir fou, de se suicider, de commettre des crimes, de déserter, de briser les objets à sa
portée, etc., et ces peurs incessaiiiment renouvelées, dont il comprend fort bien l’absurdité, le rendent extrêmement malheureux.
Observation IV. — Obsessions panophobiques. — M. X..., 24 ans, agriculteur, a toujours été d’une timidité un peu exagérée. Elevé chez des prêtres il a eu à l’époque de sa première communion des scrupules très vifs. Vers l’âge de 16 ans, il se livre avec excès à la masturbation. C’est alors qu’il commence à éprouver une sorte d’état d’émotivité permanente, d’anxiété à vide, le portant à s’inquiéter outre mesure des moindres événements de la vie. Il fit cependant son service militaire (un an) sans incidents fâcheux.
Depuis son retour du service, il est à la tête d’une exploitation agricole importante qui l’occupe beaucoup. Ses affaires marchent bien. Il serait parfaitement heureux s’il n’était tourmenté par des peurs angoissantes perpétuelles.
Il a peur de tout, peur de se ruiner, peur qu’il arrive des accidents aux gens à son service, peur des maladies, de la mort, des variations atmosphériques, de l’eau, du feu, des voleurs, etc. Ces peurs se succèdent incessamment, l’une chassant l’autre ; mais ce qui persiste sans atténuation depuis deux ans, c’est la tendance à avoir peur, la facilité avec laquelle les faits les plus vulgaires déterminent un déclanchement émotif qui s’accompagne d’angoisse AÛolente.
M. X... se rend parfaitement compte que ses craintes sont absurdes, mais quand elles surgissent il ne peut se soustraire à leur étreinte.
Observation V. — Obsessions panophobiques. —
X..., 3o ans. Mère vivante, bien portante, père alcoolique ; un oncle épileptique ; une sœur sujette à des obsessions. Pendant son enfance et son adolescence X... a toujours été craintive, émotive, très scrupuleuse. Elle se
OBSERVATIO>"S
rappelle notamment qu’à l’époque de sa première communion elle fut tourmentée par la pensée qu’elle n’avait pas bien exposé l’état de son âme à son confesseur. Elle fit part de se| craintes à sa mère qui s’efforça de la rassurer sans y réussir complètement.
i®"' accès. — A i 6 ans, elle eut une rougeole grave. Dans la convalescence elle eut toute une série de craintes maladives dont la principale était la peur de devenir folle. Cela dura 4 ou 5 mois ; puis elle reprit son équilibre mental.
2 ® accès. — Mariée à i 8 ans, elle devint aussitôt enceinte. Pendant les 5 premiers mois de sa grossesse elle eut des vomissements incoercibles qui l’affaiblirent beaucoup. Sous cette influence les craintes reparurent. Elle avait peur de devenir folle, peur de mourir, peur de tout. Cet état d’anxiété panopbobique persista jusqu’à l’accouchement qui eut lieu à terme, dans de bonnes conditions.
Elle perdit son mari, l’année suivante, d’une angine diphtérique, et resta sept ans en très bonne santé.
3® accès. — A 27 ans, elle eut de grands tracas de famille compliqués d’embarras financiers. Pour comble de malheur son enfant fut atteint d’une angine couenneuse, dont il guérit d’ailleurs fort bien. Mais l’émotion que lui causa cette maladie se surajoutant aux soucis qui la tracassaient depuis quelque temps, elle recommença à avoir des peurs maladives de toute espèce : peur de devenir folle, peur de commettre des actes insensés, de tuer son enfant, de battre les gens de son entourage, de se compromettre, etc. Cet accès a duré 6 mois environ.
Observation VI. — Monophobie des chiens. Panophobie consécutive. — M”® X..., 3o ans. Père mort à 52 ans d’une attaque d’apoplexie. Mère vivante, bien portante, mais ayant eu vers l’âge de 3o ans une peur irraisonnée des chiens. Elle ne se rappelle pas avoir eu d’autres phobies.
X... a eu des craintes scrupuleuses à sa première communion. A iSans, un jour qu’elle caressait un chien de son père, un serviteur lui dit à brûle-pourpoint : cc Malheureuse ! ne touchez pas cet animal, il a été mordu hier par un chien enragé ». Cela émut profondément la jeune fille qui à partir de ce moment eut une peur terrible des chiens. Elle exigea qu’on tuât tous ceux de la maison et fut pendant deux ou trois mois très tourmentée par la phobie des chiens.
Puis la peur maladive de ces animaux s’apaisa, mais M“®X... resta toujours depuis cette époque plus craintive, plus émotive qu’auparavant.
Mariée à 20 ans, elle donna le jour, l’année suivante, à deux jumeaux : pas d’autres grossesses.
A 3o ans (il y a de cela 2 mois) elle fut très affectée par la mort imprévue d’une de ses belles-sœurs qu’elle aimait beaucoup. Aussitôt son émotivité augmenta. La phobie des chiens reparut avec une intensité très grande. Si un chien frôle sa robe, elle la fait laver à grande eau. Un monsieur lui ayant ces jours-ci donné la main après avoir touché un chien, elle s’empressa d’aller jeter ses gants au feu. En même temps que la phobie des chiens, la malade a maintenant une foule d’autre^ craintes maladives. Elle a peur des voleurs, des accidents, des maladies, des malheurs, de la foule, de tout. Elle n’ose plus aller à l’église parce qu’elle est angoissée par la vue du monde. Elle redoute d’entreprendre un voyage. Elle ne monte plus dans sa chambre qu’accompagnée de son mari et avant de se coucher elle explore méticuleusement tous les recoins de son appartement, ouvre les placards, les armoires, regarde sous le lit, dans la table de nuit, dans les tiroirs des commodes afin de bien s’assurer qu’aucun voleur ne s’y trouve caché.
Le sommeil est bon, sans rêves angoissants^, mais les réveils sont presque toujours anxieux.
OBSERAATIO:SS
Observation VIL — Panophobie secondaire. — M™® X..., 52 ans, nerveuse, impressionnable. A la suite de la mort de sa mère, il y a 12 ans, peine profonde, dépression morale, sans troubles morbides proprement dits. Trois ans après, à la suite d’une autre mort, celle d’une amie, état d’émotivité morbide diffuse, avec « attente anxieuse >5. La malade était constamment en état de souffrance vague, en état latent d’angoisse, qui éclatait, sous forme de paroxysmes, à la moindre occasion. Une voiture passait-elle pendant qu’elle marchait sur le trottoir dans la rue ? Aussitôt, elle tombait en crise, craignant qu’une roue ne se détachât et ne vînt l’écraser. Au moindre vent, une tuile allait glisser d’un toit et lui fendre la tête. A table, les aliments allaient l’étouffer. D’autres fois, à peine sortie de chez elle, l’angoisse survenait, s’objectivant sur cette idée que quelqu’un des siens venait peutêtre de mourir tout d’un coup et elle était forcée de revenir sur ses pas, pour se rassurer. Chaque événement, chaque incident, chaque acte de sa vie devenait ainsi matière à décharge pour son angoisse, momentanément spécialisée par le hasard.
Observation VIII. — Panophobie. — Réveils anxieux. — Nous parlerons plus en détail dans un autre chapitre, à propos de l’éreuthophohie, d’un jeune étudiant sujet à des crises émotives, surtout la nuit. D’hahitude, il se réveille brusquement, éprouvant une pénible sensation d’angoisse avec constriction au creux de l’estomac. Et alors, mais alors seulement, comme simple objectivation de cette angoisse préexistante, une idée, une phobie plus ou moins absurde surgit tout à coup dans son esprit, suivant ce qu’il éprouve : « Qu’est-ce que j’ai ? N’auraisje pas mangé quelque chose qui m’aurait empoisonné? Ne suis-je pas empoisonné ? » Et l’idée anxieuse se déroule ainsi, jusqu’à ce que cesse la crise d’angoisse. Dans la journée, l’attaque, bien que plus rare, se produit de
même façon. M. X... se rappelle par exemple qu’un jour, pris d’une angoisse subite, il se réfugia dans une église voisine et que là, épouvanté de ce qu’il éprouvait, une phobie lui vint : Ab ! mon Dieu ! vais-je devenir fou ?
Nous pourrions multiplier les observations de ce genre. Celles-ci nous paraissent suffire pour donner une idée du premier degré, du rudiment de l’obsession, c’est-à-dire de l’anxiété latente, diffuse, non encore formulée ou formulée seulement momentanément, au hasard des circonstances.
On prend là sur le fait le mécanisme de l’obsession et en particulier la genèse de l’idée fixe ou phobique, qui vient se greffer comme une sorte d’objectivation plus ou moins durable sur l’état d’angoisse qui con - Stitue le fond de la maladie.