‹ Les Obsessions et les impulsions, par les Drs A. Pitres,... E. RégisChapitre 37 sur 114 · I. Marc, De la Folie, etc., t. I, p. 24l · texte numérisé non relu

I. Marc, De la Folie, etc., t. I, p. 24l

OBSESSIONS IIMPULSIVES 11 7

voir tenu compte de ce facteur, de cet élément surajouté, qu’on a pu considérer les délits et les crimes par obsession comme des plus fréquents. En réalité, pour faire passer l’obsédé de l’idée ou de la peur à l’acte, il faut le plus souvent quelque chose de plus que l’obsession. Il en est ainsi, par exemple, chez beaucoup de régicides. Ravaillac, pour ne citer que celui-là, était hanté par l’idée de tuer le roi, et trois fois il quitta Paris pour ne pas céder à la tentation, allant même jusqu’à briser, dans ce but, la pointe de son couteau. Il succomba enfin, parce qu’il était convaincu qu’Henri IV voulait faire la guerre au pape et détruire l’Église catholique. Ce n’était pas, chez lui, une obsession simple, mais une obsession liée à une idée erronée, sinon délirante.

C’est aussi, le plus souvent, dans les cas d’obsession très intense et compliquée d’anxiété mélancolique, que l’on rencontre ces sujets qui croient faussement s’être livrés à une impulsion et qui, après avoir crié ou marmotté : « J’ai tué mon père et ma mère », se préoccupent anxieusement d’avoir été entendus.

Les deux malades dont les observations suivent appartiennent à cette catégorie.

Observation XXXIX. — Phobies multiples. Doute anxieux, crainte d’avoir prononcé des paroles compromettantes ou porté des jugements injustes, etc. — M. X..., 34 ans. Père sombre, mélancolique, toujours préoccupé de sa santé. Mère scrupuleuse, originale, nerveuse sans attaques.

Dès son enfance, M. X... a été sujet à des préoccupations obsédantes. A 12 ans, il fut extrêmement ému par la préparation de sa première communion. Sa confession le tourmenta beaucoup ; il avait toujours peur d’avoir

oublié quelque péché. Le jour de cette communion il crut avoir rongé et avalé un fragment d’épiderme de sa lèvre. 11 se demanda avec terreur s’il ne ferait pas une communion sacrilège. Son confesseur, qu’il alla aussitôt consulter à ce propos, l’engagea à passer outre. 11 suivit ce conseil mais avec des arrières-pensées qui le tourmentèrent pendant fort longtemps. .

Un peu plus tard ce fut la peur des francs-maçons qui l’inquiéta, puis la crainte de commettre des impudicités. Cette crainte était si vive qu’il resta plusieurs années sans oser porter la main sur ses organes génitaux. Il n’urinait jamais debout parce que cela l’aurait obligé à toucher sa verge ; il s’accroupissait comme les femmes après avoir laissé tomber sa culotte. Entre temps il avait des doutes métaphysiques, des peurs angoissantes delà rage, du choléra, de la mort.

De i6 à i8 ans, il apprit à se masturber et se livra souvent aux pratiques solitaires, ce dont il avait toujours des remords cuisants.

Marié à 26 ans, il a vécu jusqu’à il y a quelques mois de la vie commune, n’ayant d’idées obsédantes que de loin en loin. Mais depuis six mois environ, sans cause connue, sa maladie a fait des progrès considérables, à tel point qu’il a été obligé d’abandonner ses affaires, dont il est devenu incapable de s’occuper. Ce qui caractérise sa. maladie, c’est une émotivité exagérée qui le porte à se préoccuper anxieusement de choses insignifiantes. Les événements sérieux qui devraient le toucher le plus, la perte de sa position, l’avenir de sa famille le laissent presque indifférent. En revanche, il se tracasse de bêtises sans importance aucune. Exemple : un jour, deux personnes de sa connaissance se prennent de querelle dans un café. Il estime que l’une d’elles a tort, mais sans prendre part à la discussion et sans manifester ouvertement son opinion. Le lendemain, l’idée de cette querelle lui revient à l’es-

OBESSIOIVS IMPULSIVES 11Q

prit; il s’en remémore les phases, U se demande anxieusement si, en donnant mentalement tort à l’un des adversaires, il n’a pas outrepassé son droit, s’il ne lui a pas porté préjudice, s’il ne doit pas lui faire des excuses, lui demander pardon, et cela le tourmente au point de l’empêcher de boire, de manger et de dormir pendant des semaines entières.

Il est obsédé par des doutes angoissants ridicules. Après avoir mis une lettre à la poste, il se demande s’il l’a bien introduite dans la boîte, s’il ne l’a pas jetée à côté, si l’adresse était convenablement rédigée, etc., etc.

Dans la rue, il se sent poussé malgré lui à marmoter des paroles absurdes comme : cc J’ai tué mon père et ma mère » ou bien : « J’ai volé 5o ooo francs », puis il se demande avec inquiétude si quelque passant n’a pas entendu ces paroles, s’il ne lui arrivera pas de désagréments, si on a entendu seulement les mots qu’il a prononcés ou d’autres qu’il aurait pu prononcer, etc.

S’il entend un bruit imprévu, il en cherche la cause et fait à son sujet des suppositions invraisemblables, absurdes. Quelqu’un qui lui parle vient-il à dire « hein » ? il en est tout bouleversé. Il se demande pourquoi il a poussé ce ce hein », si cela veut dire quelque chose, si ce n’est pas une injure ou une menace, si cela ne présage pas quelque malheur. S’il prend un objet au bout de ses doigts, un grain de sable par exemple ou un brin de poussière et que cet objet vienne à tomber avant qu’il en ait reconnu la nature, il accumule toutes sortes d’hypothèses pour expliquer sa présence auprès de lui et sa disparition accidentelle.

11 lui semble souvent qu’il ne sait plus parler, qu’il a oublié la valeur des mots. Il s’attache à des détails d’orthographe insignifiants. Une dame lui ayant parlé de ses enfants, il se creuse la tête pour savoir si elle a voulu dire ses enfants ou ces enfants.

Ces jours-ci, il voit passer dans la rue un homme manifestement ivre monté sur un cheval. Cela le frappe.

Il va trouver un cocher qui comme lui avait vu passer le cavalier et lui demande : Qu’a-t-il, cet homme qui vient de passer? Il est saoul, répond le cocher. M. X... coiitinue sa route ; mais un doute naît dans son esprit, un doute terrible, angoissant. Il revient précipitamment sur ses pas et s’adressant au cocher; Qui est saoul, dit-il, l’homme ou le cheval? L’homme parhleu, répond l’automédon. Ah! Ah I II avait bu un coup de trop, ajoute M. X..., qui rentre chez lui sans plus penser à cet incident. Le soir, en dînant, il raconte le fait à sa femme. Mais arrivé à la fin du récit son cœur se serre. Il a dit que l’homme avait bu un coup de trop ! Pourquoi a-t-il dit cela ? Il n’avait pas le droit de le dire... Il n’est pas certain que cet homme fût saoul... Et pendant plusieurs jours M. X... se désole de ne pas pouvoir retrouver le cocher devant lequel il a tenu un propos si compromettant pour lui demander s’il est bien certain que l’homme avait bu un coup de trop.

Hier, étant sorti avec sa femme et son enfant, M“®X... rentre seule dans un magasin. Quand elle en sort, elle trouve M. X... pâle, bouleversé, qui lui dit a brûle-' pourpoint : « On a peut-être changé notre enfant ; pourquoi ne l’as tu pas amené avec toi dans le magasin ? »

L’idée de cette substitution possible le tourmente toute la soirée.

M. X... a le sentiment qu’il existe en lui deux personnalités distinctes : l’une qui pense et agit malgré sa volonté ; l’autre qui assiste impuissante aux agissements déraisonnables de la première. Aussi lui semble-t-il qu’il est sur la pente de la folie, du gâtisme, du suicide. Cet état d’esprit le rend très malheureux et fait du même coup le malheur des siens.

Observation XL. — Obsession du crime. — Crainte de

OBSESSIOKS IMPULSIVES

commettre des assassinats, des infanticides. — X...,

36 ans. Pas d’hérédité névropathique. Pas d’aliénés ni de suicidés dans la fanaille. Dès son enfance, M“® X... a eu des scrupules religieux. Étant au couvent, elle se confessait à un aumônier à l’esprit sectaire et étroit qui entretenait ces scrupules. Il lui représentait les moindres peccadilles comme des péchés épouvantables et lui faisait faire plusieurs fois par an des confessions générales qui lui tournaient la tête. A part cela, elle jouissait d’une bonne santé. Mariée à Sa ans, elle eut, l’année suivante, un enfant qu’elle eut le très grand chagrin de ne pas pouvoir nourrir.

Étant sous le coup de-ce chagrin, elle alla se confesser et communier. Mais, après la communion, l’idée lui vint qu’elle avait omis quelque chose, dans sa confession. Élle fut aussitôt saisie d’une violente crise d’angoisse avec tremblement de tous les membres, sanglots, lamentations, et à partir de ce moment, elle fut obsédée par la crainte de commettre ou d’avoir commis toutes sortes de crimes abominables. Si on la laisse seule un seul instant, la crise se renouvelle. Élle se figure qu’elle s’est échappée et qu’elle a commis un meurtre ou s’est livrée au premier passant venu. Pour empêcher ces accidents, il faut qu’elle se sente surveillée par son mari ou par des personnes de sa famille. Encore a-t-elle toujours peur qu’on s’endorme et qu’elle puisse profiter d’un moment d’inattention pour aller commettre des crimes. Cette crainte était poussée si loin'qu’au début il ne suffisait pas qu’on fût auprès d’elle, il fallait qu’on la tînt par le bras; si on la lâchait, ne fût-ce que d’une seconde, la crise se produisait. Aujourd’hui, il suffit, pour la tranquilliser, qu’on la surveille de l’œil ; mais il ne faut pas qu’on la perde de vue une seconde. Si, par hasard, dans le cours d’une conversation, on lui fait répéter un mot qu’on a mal compris, ou si seulement on dit interrogativement

« hein? » elle est désolée, demande si on a dormi, si elle n’est pas sortie pendant qu’on dormait, s’imagine quelle s’est échappée et précisant davantage, raconte en sanglotant qu’elle est sûrement allée dans la rue, qu’elle a tué quelqu’un, et se lamente bruyamment jusqu a ce qu’on ait envoyé voir dans la rue s’il n’y avait pas un attroupement autour du cadavre et que l’émissaire chargé de cette mission soit revenu lui affirmer qu’il n’avait rien constaté d’anormal.

Si on l’interroge sur la nature du crime qu’elle croit avoir commis, elle en précise les détails comme si elle avait eu une hallucination sensorielle... Pour sûr, elle a tué quelqu’un... avec un couteau... qu’elle a pris chez un boucher... C’était un homme qui passait... un ouvrier... de 5oans environ... Elle lui a coupé le cou... Il a poussé un cri étouffé... puis elle s’est échappée. Cependant, il n’est pas bien certain qu’elle ait vu dans une hallucination nettement objectivée la scène qu’elle décrit ainsi. Il est plus vraisemblable qu’elle la crée de toutes pièces dans son imagination, sans en avoir la représentation sensorielle.

Le jour oû elle est venue nous consulter, elle était accompagnée de son mari et de sa sœur. Dans le cours de la conversation, nous eûmes le malheur, n’ayant pas bien saisi une de ses réponses, de faire : hein ? — aussitôt elle pâlit, regarda toute tremblante son mari et sa sœur, et, dans un accès de violent désespoir, elle s’écria ; « Ah ! vous vous êtes endormis tous les trois... vous m’avez laissée sortir... Pourquoi n’avez-vous pas fait plus attention à moi... J’ai tué un homme... Quel malheur ! quel malheur ! » Nous lui donnâmes l’assurance que nous ne nous étions pas endormis, son mari lui affirma qu’il ne l’avait pas perdue de vue un seul instant et peu à peu elle se calma. Néanmoins, en sortant de notre cabinet, elle avisa le valet de chambre et lui demanda

OBSESSIONS IMPULSIVES 123

si elle n’était pas sortie seule quelques instants auparavant.

La nuit, elle enlace ses jambes entre celles de son mari de façon à être bien sûre de ne pouvoir s’échapper sans le réveiller. Elle dort ainsi d’un sommeil profond.

Avant d’avoir cette obsession, M'"® X... était gaie : elle aimait le théâtre, allait dans le monde avec plaisir. Depuis, elle ne reçoit plus personne, ne rend plus aucune visite, et si elle va au théâtre, il faut qu’on la tienne par la main pendant toute la durée de la représentation. Encore estelle si préoccupée par la crainte qu’on pourrait s’endormir, qu’elle ne jouit pas du tout du spectacle.

La surveillance étroite, incessante, dont elle doit être l’objet, constitue, pour son entourage, une très lourde charge. Ses parents sont obligés de se relayer auprès d’elle sans interruption. Elle exige, à n’importe quel moment, que son mari ou ses serviteurs quittent leurs occupations pour aller voir ici ou là s’il n’y a pas de cadavres, s’il n’y a pas d’attroupement, si la police n’est pas sur pied, si la gendarmerie ne fait pas de rondes. Car, contrairement à ce qui se passe chez la plupart des obsédés, les paroxysmes angoissants de M""® X... ne se calment presque jamais spontanément. La malade ne reprend sa tranquillité relative que, lorsqu’après y avoir été voir, on lui alErme qu’il n’y a dans la rue ni cadavre, ni foule, ni police.

Suicide et obsession. — Le suicide existe-t-il dans l’obsession ? Y est-il fréquent ? Quels en sont les caractères? C’est là une question intéressante et dont nous devons maintenant dire un mot.

Il nous est arrivé personnellement ce qui a dû arriver à beaucoup. A force d’entendre dire à la presque totalité des obsédés : « Ce supplice est into-

lérable, mieux vaudrait mourir », ou: « Si cela ne doit pas cesser, il faudra que je me tue », ou bien encore: « Je me sens poussé à me tuer », sans que ces propos soient suivis d’effet, nous avons été convaincus pendant longtemps que les obsédés parlaient beaucoup de suicide, mais ne se suicidaient jamais. Ce paraît avoir été là également l’opinion de Morel, car il dit à propos d’un malade qui effrayait son entourage par ses menaces de suicide et qu’il perdit de vue : « Je doute cependant qu’il ait fini par le suicide ; c’est là une terminaison que je n’ai jamais observée dans les cas de ce genre ‘. »

Nous sommes un peu revenus aujourd’hui de cette manière de voir, car sur l’ensemble de nos observations, nous avons cinq cas au moins de suicide et plusieurs tentatives. L’obsédé peut donc se suicider.

Mais l’analyse de ces suicides soulève des considérations intéressantes. Aucun des malades dont il s’agit n’a cédé à une obsession impulsive, aucun n’avait d’impulsion au suicide. Tous, ainsi que l’a remarqué de son côté M. Séglas®, se sont suicidés ou ont tenté de se suicider froidement, logiquement, parce qu’ils se trouvaient trop malheureux d’être en proie à des idées fixes. Leur suicide, à proprement parler, n’avait rien de pathologique.

Nulle part cette distinction entre le suicide impulsif et le suicide raisonné et raisonnable, tel que l’accomplit habituellement l’obsédé, ne nous apparaît comme dans le cas suivant :

Page 1