CHAPITRE V
l’obsession de la rougeur
Nous avons, au cours des considérations générales qui précèdent, cité, autant que possible, des faits à l’appuie Mais il nous semble nécessaire, pour mieux saisir l’ensemble, de donner maintenant, à titre d’exemple, la description sommaire d’une variété spéciale d’obsession. Nous choisirons de préférence l’obsession de la rougeur ou éreuthophobie, parce que nous l’avons particulièrement étudiée et qu’elle nous paraît très apte à réaliser cette sorte d’illustration clinique.
La physiologie nous apprend que le phénomène de la rougeur émotive est, par ses côtés essentiels, un fait d’ordre psychique. Nous voudrions montrer qu’il peut aussi, dans certains cas, devenir le point de départ d’un état d’esprit particulier allant jusqu’à l’obsession, à la phobieL
I. Nous aurions désiré nous abstenir de baptiser cette obsession, parce que nous estimons que la nomenclature des phobies est déjà suffisamment longue et que nous n’avons aucun goût pour les néologismes médicaux inutiles. Cependant, pour nous
La rougeur émotive du visage s’accompagne habituellement, on le. sait, d’un sentiment de trouble et de confusion. Ce sentiment est parfois très pénible, surtout chez les hommes. Il semble, en effet, que les femmes, qui rougissent davantage, en soient moins affectées, peut-être parce que la rougeur est une expression en accord avec la délicatesse de leur sexe et leur prête pour ainsi dire un charme de plus. On peut en dire autant des enfants qui rougissent beaucoup, mais qui, généralement, ne commencent de s’en tourmenter qu’à dater du moment de la puberté. La rougeur de l’homme a quelque chose de plus ennuyeux, de plus ridicule, sans doute parce que c’est un signe de timidité, de faiblesse, de féminisme.
conformer à un usage aujourd’hui établi, comme pour la commodité du langage, et à condition qu’on ne voie pas là le désir d’ériger un simplé syndrome en maladie nouvelle, nous proposerons une dénomination à cette obsession Tout d’abord, nous la désignions entre nous par le nom à’érythrophobie. Mais èpuGpciv ■ voulant dire simplement couleur rouge, érythrophobie ne pouvait signifier que phobie du rouge et non de la rougeur, d’où une source de confusion possible. Précisément l’un de nous a observé une dame qui, entre autres phobies, présente celle de la couleur rouge, à ce point qu’on a dû enlever de sa chambre tous les objets de cette teinte. Il y a donc là deux phobies très distinctes l’une de l’autre : la phobie du rouge, la phobie du bœuf ou du taureau, qu’on peut appeler Vérythrophobie, et la phobie dé la rougeur, à laquelle on pourrait donner le nom d’éreuthophobie, de à'psuGo'ç, rougeur de la honte.
Mais, nous le répétons, nous ne tenons pas le moins du monde à ces dénominations, qui sont l’accessoire. Le point important, c’est le fait psychopathologique.
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Parmi les individus sujets à rougir, il en est. qui, sur le moment, sont plus ou moins gênés, décontenancés. Mais, la rougeur passée, ils n’y pensent plus. Chez d’autres, cette idée qu’ils ont rougi les poursuit et les tourmente, même dans l’intervaUe. Ils y pensent, et, souvent, ce souvenir seul les fait rougir à nouveau. Chez certains, l’ennui d’avoir rougi se double de la crainte de rougir encore, de sorte qu’à tout instant, dans tous leurs actes, ils se montrent inquiets, timides, gênés, rougissant pour un rien, par la peur même de rougir, très malheureux de cet état ; si malheureux qu’ils appréhendent tout contact, tout rapport de société, et que beaucoup deviennent sombres, misanthropes et songent même au suicide.
Ces cas sont loin d’être exceptionnels. L’enquête •que nous avons faite nous a montré que bien des jeunes gens avaient éprouvé, à un degré quelconque, ce trouble émotif, et c’était pour eux comme un soulagement d’apprendre qu’ils n’étaient pas, ainsi qu’ils l’avaient cru, les seuls à eh avoir souffert. D’habitude, cette appréhension excessive de la rougeur n’a qu’un temps. Passé la jeunesse, vers trente ans, elle s’atténue ou disparaît, en même temps que la rougeur elle-même devient plus rare et moins pénible. Chez qpielques-uns, cependant, la crainte de la rougeur prend les proportions d’une véritable obsession, qui empoisonne la vie et qui persiste durant de longues années, quelquefois indéfiniment.
Il existe donc, au point de vue de l’effet moral produit par la rougeur, comme une échelle de gea-
dation et nous pouvons, à cet égard, admettre trois degrés ou catégories.
Premier degré. — Éreuthose simple. — Au premier degré se placent des individus qui ont une facilité extrême, soit innée, soit acquise à rougir. Sous l’influence de conditions diverses, particulièrement de conditions physiques, extérieures ou intérieures, à tout bout de champ quelquefois, leur visage s’anime et se colore d’une façon plus ou moins intense et plus ou moins durable. Mais, chez eux, tout se borne là. Ce qui les distingue donc, c’est leur absence complète de préoccupation vis-à-vis de leurs rougeurs, pour si fréquentes et pour si marquées qu’elles soient. Ou ils ne s’en émeuvent pas, ou, s’ils se troublent, c’est sur le moment. Après, ils n’y pensent plus. Il nous paraît inutile de citer des faits de ce genre. Ils sont courants et n’offrent à vrai dire rien de pathologique. Nous les citons uniquement comme point de départ des états plus caractérisés qui vont suivre.
Deuxième degré. — Éreuthose émotive. — Au deuxième degré, nous trouvons des individus qui non seulement rougissent très fréquemment, mais qui s’en tourmentent plus ou moins. Chez les uns, l’aptitude à rougir n’est que temporaire et due à une cause accidentelle, climatérique ou pathologique. Ce sont des jeunes garçons, des jeunes filles au moment de la formation, des femmes à l’âge critique, des chloro-anémiques avec aménorrhée ou dysménorrhée. Chez les autres, l’aptitude à rougir est durable et fait pour ainsi dire partie du tempérament. Ce sont des délicats, des candidats à la tuber-
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culose, des arthritiques, des nerveux, hystériques, neurasthéniques, ayant le plus souvent des névropathes et des tuberculeux dans leur famille et, presque toujours aussi, des parents ou collatéraux émotifs, sujets à rougir.
Ce qui caractérise ces sujets, c’est, d’une part, l’excessive disposition qu’ils ont à rougir, particulièrement dans les rapports de la vie courante avec leurs semblables, dans les circonstances où il faut se montrer ; d’autre part, Fennui que provoque chez eux cette disposition quasi-maladive et le désir qu’ils ont de s’en débarrasser. Mais cet ennui et ce désir ne vont pas jusqu’à l’obsession. Ils n’y pensent que de .temps à autre, à la suite de leurs crises de confusion, qui les laissent honteux et irrités. Après, ils redeviennent gais. Tout cela, d’ailleurs, s’amoindrit ou cesse avec le temps. Comme exemple, et parmi tant d’autres, nous citerons les suivants, qui peuvent passer pour typiques.
Une jeune fille est prise à dix-huit ans de chloroanémie avec aménorrhée et tous les jours, ordinairement à la même heure, elle éprouve des bouffées de rougeur, parfois d’un s.eulcôté du visage. Tourmentée par la crainte de rougir en public, elle imagine, lorsqu’elle redoute quelques visites pour la journée, de se faire rougir chez elle au préalable en s’approchant des fourneaux de la cuisine, ayant remarqué qu’après avoir rougi une fois, elle en était quitte en général jusqu’au lendemain. Ayant observé également qu’elle ne rougit que peu ou pas par les clairs soleils et durant le fort de l’été, elle demande, sans oser dire pourquoi, à être mise en pension à Nice.
Chose étonnante! le vieux praticien qui soignait cette jeune fille, trouvant que ces rougeurs étaient un indice d’excès de sang, la saignait 1 Un traitement tonique et des bains de mer vinrent rapidement à bout de la chloro-anémie et de l’aménorrhée, si bien que les bouffées de rougeur disparurent et avec elles la préoccupation morale qui leur était liée.
La situation est la même pour beaucoup de femmes à la ménopause. Pour un rien, surtout aux repas, elles sont prises de bouffées subites, et certaines en sont très gênées. Aussi évitent-elles avec soin les grands dîners, où l’effet congestif de la digestion se double de celui de la chaleur, de la lumière, de la nécessité de se sangler dans un corset, de figurer en nombreuse société. Nous connaissons une dame qui, ayant fini par cédera une invitation de ce genre, éprouva un véritable malaise. Une rougeur l’ayant prise en effet, au moment où l’on parlait du Panama, malgré elle l’idée la prit qu’on pouvait établir un rapprochement entre sa rougeur et le Panama, ce qui l’émotionna très vivement.
Ces deux faits appartiennent à la catégorie des tendances temporaires à la rougeur émotive, dont nous parlions plus haut, à dues une cause, passagère elle-même, climatérique ou pathologique.
Voici maintenant, résumée par eux-mêmes, l’histoire de deux frères, étudiants en médecine, sujets par tempérament à la rougeur émotive, avec préoccupation, mais sans obsession.
Observation XLII.—J. X..., vingt-quatre ans, étudiant en médecine. Père nerveux, émotif, à émotion se
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traduisant par des afflux de larmes, sans rougeur. Mère très sujette à la rougeur dans sa jeunesse, mais sans obsession. Rougit moins aujourd’hui. Tuberculeux dans la famille.
Une sœur et un frère sont sujets également à rou-
gir-
J. X... « Rougit depuis l’âge de six à sepi. ans, mais principalement depuis la puberté. Rougit beaucoup dans la rue, gêné par les regards des passants. Rougit devant un étalage, à l’idée qu’on pourrait croire qu’il peut voler des objets exposés. Rougit dans les magasins à entrée libre, de peur d’être soupçonné d’être venu là pour voler, au café, lorsqu’il est seul, en tramway, en chemin de fer, surtout chez le coiffeur ; rougit plus fréquemment en présence de plusieurs personnes, notamment d’étrangers. Seul, rougit rarement, et alors c’est au souvenir d’une commission non faite, d’une indélicatesse commise, du tort porté à quelqu’un, d’une maladresse qui l’a fait mal juger.
« Rougit moins par un temps clair et chaud ; davantage par un temps lourd et couvert. Rougeur variable et intermittente. Reste des semaines sans rougir, puis rougit très souvent pendant d’autres semaines.
« Il sent venir la rougeur. Il éprouve une sensation vague d’avoir dans la poitrine une certaine quantité de sang en trop ; un verre environ. Ce sang serait prêt à monter à la face. Quand la rougeur avorte,- ce qui arrive quand la cause cesse, le trop-plein du sang semble s’être arrêté à la gorge, puis redescendre, comme un index de liquide qui monterait ou descendrait dans un tub.e.
« Quand la rougeur est très intense, le front se couvre de gouttelettes de sueur, surtout quand la rougeur s’est produite quatre ou cinq fois dans un court espace de temps. Avec la rougeur, sensation de chaleur exagérée à
la tête, battements forts des artères. Quelquefois, mais rarement, palpitations cardiaques. Éprouve, parfois seulement, de la confusion. Il se tourmente par moments de son état, mais peu, et cela ne Fempêche aucunement après d’être très gai. »
Quant aux moyens qu’il emploie pour caeher sa rougeur ou l’empêcher, les voici : s’il se trouve avec des gens qui savent qu’il rougit pour un rien, il n’essaie pas de cacher sa rougeur ; sinon, il tente delà dissimuler, le plus souvent au moyen de ses mains, dans la pose où, les coudes appuyés, on se tient la tête entre les doigts. S’il est au café, ou en chemin de fer, ou en tramway, il use du journal, dans lequel il semble se plonger, et derrière lequel il s’abrite. Voyant dans la rue une personne connue qui doit l’impressionner, et sentant venir la rougeur, il change de trottoir ou de rue, ou bien il revient sur ses pas. Pour empêcher l’afflux du sang au visage, il arrête son souffle après une forte inspiration et reste aussi longtemps que possible sans expirer.
Observation XLIII. — P. X..., étudiant, frère du précédent. Se rappelle avoir toujours été facile à émotionner et à faire rougir. Les larmes arrivent aussi très facilement. A dix-huit ans, crise de neurasthénie, troubles gastriques, maux de tête, névralgies, diminution de la faculté d’attention.
La rougeur survient assez irrégulièrement, mais il n’est guère de jour où P. X... ne rougisse pas, hormis par les temps froids. Il se dit: « Je vais rougir », et alors il tente d’arrêter le phénomène qui ne se produit jamais immédiatement. Pour cela, il essaie de penser à autre chose, mais le plus souvent le moyen ne réussit pas et il sent affluer le sang.
Dans les cas les plus ordinaires, il éprouve au moment de la houlfée, une simple sensation de chaleur à la face. S’il se trouve avec quelqu’un, il parle vite, sans savoir
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ce qu’il dit, afin de détourner l’attention de l’interlocuteur, et de faire croire qu’il est occupé d’autre chose que de sa rougeur ; mais il y pense et en est confus. Si on le lui fait remarquer, il en ressent de l’humeur, vite réprimée et il se plaisante lui-même. Dans ce cas, il ne se préoccupe pas beaucoup de l’incident.
Dans les cas plus forts, par exemple au milieu d’une compagnie, il lui arrive tout à coup de penser qu’il pourrait rougir. Cette pensée l’inquiète; il essaie alors d’intéresser plus vivement son esprit à ce qui se dit, et réussit parfois à ne pas rougir. Sinon, la rougeur arrive à son comble. Des bouffées successives montent ; le corps se couvre de sueur, avec sensation d’horripilation. P. X... sent alors son cœur battre avec violence, ainsi que les artères de la tête et du cou.
Il ne se souyient pas d’avoir rougi dans l’obscurité. Quand il est seul, il rougit rarement, et alors exactement sous l’influence des mêmes causes que son frère.
Il rougit rarement dans la rue, redoute les pensionnats de jeunes filles, car la pensée d’une rougeur possible lui vient alors fatalement. Au café, en tramway, en chemin de fer, chez le coiffeur, même chose que son frère. Sa disposition à rougir ne le rend malheureux que par instants, quand il y songe, mais ne constitue pas le moins du monde une obsession.
Troisième degré. — Éreuthose obsédante (Éreuthophobie). — Nous avons parlé jusqu’ici des individus qui, soit temporairement, soit d’une façon durable, étaient sujets à rougir et qui s’en tourmentaient’plus ou moins, mais dont la préoccupation n’était qu’intermittente et relativement peu intense. Il en existe d’autres chez lesquels la préoccupation de la rougeur constitue une obsession véritable, une phobie extrê-
mement pénible et tenace. Ce sont ceux de notre troisième catégorie.
Nous avons, dans ces dernières années, observé une quinzaine de cas typiques de ce genre et c’est en rapprochant ces cas que nous allons résumer les traits principaux de l’obsession à laquelle ils se rapportent.
Et d’abord, à l’exception de deux dames présentant d’ailleurs des particularités spéciales, nos sujets étaient tous des hommes, ce qui confirme ce que nous disions plus haut de l’influence psychique prépondérante de la rougeur dans le sexe masculin. On trouve bien des femmes atteintes d’éreuthose émotive, c’està-dire plus ou moins préoccupées de la crainte de rougir, mais l’obsession proprement dite, l’éreuthophobie, paraît être plus spéciale à l’homme. Presque tous nos sujets étaient jeunes, et âgés seulement de vingt à trente ans.
Tous avaient des nerveux, des alcooliques ou des tuberculeux dans leur famille. Tous avaient dans leurs ascendants, leurs collatéraux et même dans leurs descendants des individus timides et enclins à rougir. A part une des femmes, entachée d’hystérie, tous étaient des neurasthéniques constitutionnels, quelques-uns, en plus, des dégénérés à stigmates. Tous se souvenaient d’avoir rougi dès l’enfance, mais ils n’avaient commencé à s’en inquiéter qu’à dater de la puberté, entré douze et dix-huit ans, le plus souvent à l’occasion d’un incident fortuit, d’une crise de rougeur particulièrement désagréable, se rattachant de préférence au domaine de la sexualité. Ge choc émotionnel avait été par exemple : chez les garçons, la crainte qu’on
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devinât leurs habitudes d’onanisme ou qu’on les soupçonnât d’en avoir ; chez les jeunes filles, la peur qu’on les crût capables d’attribuer un sens mauvais à des paroles ou à des choses qui leur paraissaient d’instinct équivoques ; chez les femmes enfin, le récit entendu un jour, d’un fait contraire à la pudeur, aux bonnes mœurs, surtout au devoir conjugal. A dater de ce moment, la facilité des malades à rougir, souvent objet d’allusions et de quolibets, les avait émus, tourmentés et ils en étaient arrivés à ne plus penser qu’à cela, ce qui les rendait très malheureux.
Identiques comme origine et comme début, tous ces cas offrent aussi symptomatiquement des caractères identiques. Ainsi., les crises de rougeur surviennent dans les mêmes conditions, sous l’action des mêmes influences. Les malades sont unanimes à constater qu’ils sont plus ou moins sujets à rougir, suivant le temps. Par les froids secs de l’hiver ou par les grands soleils de, l’été, ils rougissent moins et s’en montrent d’autant plus heureux que la coloration plus vive de leur visage à ce moment leur semble un moyen naturel de protection et de dissimulation contre leur pénible infirmité. En revanche, par les temps chauds, orageux et humides, ils rougissent beaucoup plus. Certains, véritables baromètres, sentent par avance, à des malaises déterminés, que le temps va se couvrir et alors, s’ils le peuvent, ils ne sortent pas, pour éviter de rougir à tout bout -de champ.
Généralement, ils sont mieux le matin que le soir. Toutefois lorsque vient la nuit, ils recouvrent à la faveur de l’ombre leur activité, leur aplomb et même de la gaieté. Entrer dans un salon, dans un magasin.
dans un restaurant, dans un café, dans un lieu public, parler ou agir devant du monde, est pour eux d’une difficulté très grande, souvent insurmontable et lorsqu’ils essaient de se faire violence, c’est au prix d’une émotion qui touche parfois à Fangoisse. Un des actes les plus pénibles de la vie est, pour la plupart, d’aller se faire raser ou couper les cheveux chez un coiffeur. Pour quelques-uns, c’est un véritable supplice que de sentir le barbier penché sur leur visage et les regardant. Ils ont beau lire un journal, fermer les yeux, essayer de penser à autre chose, toujours cette idée les obsède : « Si tu venais à rougir, quel ennui ! » et cela suffit presque toujours à les faire rougir ; ils ont beau se débattre, ils finissent par succomber et deviennent écarlates.
Ils peuvent facilement traverser une rue quand elle est déserte ; mais s’il y a du monde, surtout si on a l’air de les regarder, ils se troublent, s’agitent et ne savent à quoi se résoudre pour se tirer d’embarras.
Devant des gens connus, surtout devant des dames ou des jeunes filles, leur émoi est extrême. L’un d’eux, obligé de passer devant un atelier de couturières, en sortant de son travail, ne pouvait le faire qu’en prenant son élan et en se mettant à courir une fleur à la bouche pour se donner une contenance. Un j our, interpellé au passage par l’une des ouvrières, il rougit et trembla si violemment qu’il fut obligé de se cramponner pour ne pas tomber et à la suite de cet incident, honteux et désespéré, il s’empressa de quitter le pays.
Beaucoup évitent de manger dans un restaurant et s’astreignent à prendre leurs repas seuls, en famille
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