‹ Les Obsessions et les impulsions, par les Drs A. Pitres,... E. RégisChapitre 50 sur 114 · I-’OBSESSIOÎN DE LA ROUGEUR l8l · texte numérisé non relu

I-’OBSESSIOÎN DE LA ROUGEUR l8l

refouler en « s’attentionnant ailleurs en revanche, s’ils n’y pensent pas, rien ne survient. Les paroxysmes obsédants semblent donc commandés par l’idée fixe, l’émotion par l’idée.

Ce fait qu’une émotion est produite par une pensée n’a en soi rien d’inacceptable ni même rien de contraire à la théorie de Lange, d’après laquelle l’émotion consiste essentiellement en « la conscience des modifications vaso-motrices », que le phénomène soit d’ailleurs primitif ou secondaire à une incitation purement mentale. On peut donc admettre que, dans la crise de rougeur, c’est l’idée qui provoque l’émotion, sans que cela change rien à cette conception psychopathologique que le trouble émotif est l’élément fondamental de l’obsession. Mais, en allant au fond des choses, on s’aperçoit que le problème n’est ms aussi simple qu’il le paraît au premier abord. ^

L’idée de rougir précède bien la rougeur, cela est incontestable. Mais l’émotion ne commence-t-elle qu’avec la rougeur? Il suffit ou d’avoir éprouvé des appréhensions anxieuses de ce genre, ou d’interroger ceux qui y sont sujets, pour être convaincu que l’émotion apparaît en même temps que l’idée et que, dès que celle-ci surgit dans l’esprit, c’est-à-dire bien avant l’empourprement du visage, l’obsédé est ému, angoissé, souvent avec des malaises généraux, des frissonnements, de l’oppression, de la pâleur, des palpitations, de la constriction de la gorge, etc. Une s’agit donc pas d’une idée simple, ordinaire, mais d’un état psychique complexe, dans lequel l’idée et l’émotion coexistent, indissolublement liées. Y a-t-il maintenant, dans cette association, un élément mal-

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gré tout antérieur et prédominant ? S’agit-il d’une idée-émotion ou d’une émotion-idée ? C’est ce qu’il est difficile dé préciser.

Nous pensons, néanmoins, que ce que les malades appellent « l’idée » de rougir est en réalité une «crainte», c’est-à-dire un phénomène avant tout émotif consistant en une représentation vive, en une hypermnésie systématique de la mémoire affective, en une réviviscence spontanée d’une émotion pénible antérieure, surgissant brusquement dans le cbamp de la conscience et aboutissant, à moins d’une dérivation ou d’un empêchement salutaires, à la reproduction de l’émotion première.

Il en est ainsi également dans l’état interparoxystique, où l’idée de la rougeur, hien que n’aboutissant pas à la crise, est chaque fois accompagnée d’une émotion plus ou moins vive et plus ou moins marquée suivant les cas. Ici encore, l’idée fixe est inséparable de l’émotion.

Il existe d’ailleurs deux particularités de l’histoire des éreuthophohes qui semblent indiquer que le paroxysme émotif n’est pas, autant qu’on pourrait le croire de prime abord, sous la dépendance de l’idée.

La première, c’est la façon dont se passent les choses lorsque la crise survient brusquement, tout d’un coup, par exemple à la rencontre inopinée, dans la rue, d’une personne impressionnante. Immédiatement, le sujet éprouve un choc au cœur, comme un arrêt du sang, avec oppression, tressaillements, angoisse, pâleur même, puis rougeuret c’est alors, mais alors seulement, que survient le flot des pensées et des inquiétudes obsédantes. — Ici, le phénomène émo-

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tif se produit à la façon d’un réflexe immédiat. Lé phénomène intellectuel n’est que consécutif.

L’autre particularité, c’est que dans les rapports réciproques des deux phénomènes, ce sont les influences productrices de la rougeur , notamment les influences atmosphériques qui influent par leurs variations, sur l’intensité de l’idée fixe. Il peut même arriver ce fait curieux que lorsque l’état atmosphérique n’est pas favorable à la rougeur, le malade a beau penser à rougir il n’y arrive pas. Un des obsédés dont l’observation est rapportée plus loin dit luimême, en effet : « Quand il fait un froid vif et sec, que lèvent cingle la figure, j’ai beau m’arrêter à causer dans la rue, alors même que je songe à rougir, cela m’est impossible.y)

G’est-là, croyons-nous, une preuve péremptoire que , l’idée ne suffit pas à créer la crise émotive et que, dans cette crise c’est le phénomène vaso-moteur, soumis à des actions aussi bien extérieures qu’intérieures, qui est le principe et le fondement du processus morbide.

Nous en avons une preuve encore dans ce fait, rappelé plus hâut, que, d’une façon générale, l’éreuthophobie cesse avec la vieillesse : non pas que le vieillard soit devenu moins émotif, mais parce que, sous l’influence des modifications vasculaires résultant de l’âge, il est devenu moins susceptible de rougir. Du jour où il ne rougit plus, l’obsession tombe faute d’aliment. La tendance à la rougeur émotive est donc la base de l’obsession de la rougeur.

Il serait intéressant, pour corroborer ces données, d’où ressort la prépondérance manifeste de l’élément émotionnel, de les appuyer sur l’étude expérimentale

des réflexes vaso-moteurs dans la série des divers états psychiques qui caractérisent l’éreuthophobie. Ce sont là des recherches difficiles, délicates, mais qui, bien conduites, pourront aboutir, par la suite, à des résultats probants. D’ores et déjà, il est permis d’affirmer, croyons-nous, que, dans l’obsession de la rougeur, comme dans beaucoup d’autres sans doute, le phénomène fondamental et constant, c’est Vémotion.

Nous avons tenu à reproduire, sans autre modification que quelques très mibimes additions de détail, notre première description de l’obsession de la rougeur. Nous n’avons en effet rien d’important à y changer encore aujourd’hui.

Mais il nous faut signaler, à titre de complément, les travaux qui ont suivi notre étude et les principaux points qui s’en dégagent.

D’une façon générale, ces nombreux travaux, qui montrent combien le sujet a suscité de l’intérêt en F rance et à l’étranger, ont pleinement confirmé, par des observations nouvelles, l’exactitude de notre description. Quelques objections et critiques nous ont cependant été faites, qu’il est de notre devoir de mentionner.

Et d’abord notre priorité a été contestée, surtout en Allemagne. A. Hoche nous a péremptoirement signifié, à nous et à Bechterew, que nous exposions là un état pathologique déjà mis en lumière, il y a 5o ans, par Gasper, dont le cas remarquable avait été reproduit par Westphal dans son mémoire sur les obsessions en 1877. Bénédigkt a déclaré également.

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au Congrès internationnal de Moscou, qu’en Allemagne on connaissait cette maladie depuis longtemps et qu’EuLENBURG l’avait même décrite sous le nom de a Rubescenz « dans son article sur l’érythème hyperhémique idiopathique de la Realencyclopédie.

Rechterew^ a, pour sa part, répondu à Hoche qu’il n’avait pu vérifier s’il s’agissait vraiment dans le cas de Gasper d’un cas d’éreuthophobie pure, attendu que Westphal n’en parlait que sommairement dans sa communication et qu’il n’avait pu se procurer l’ouvrage de Casper, devenu introuvable.

, Ayant eu la bonne fortune d’acquérir l’ouvrage de Casper chez un bouquiniste allemand, il nous a été possible de prendre connaissance du passage en question’. Nous nous sommes également reportés à l’article d’EuLENBURG.

Il résulte de ces recherches que l’état morbide auquel nous avons donné le nom d’obsession de la rougeur ou éreuthophobie, s’il avait été vu et même signalé auparavant, ce qui est très naturel, n’avait jamais été sérieusement et systématiquement décrit avant nous.

Il existait bien quelques rares observations, notamment celle de Casper et celle de Boucher où la préoccupation pénible de la rougeur émotive dominait la scène et avait été relevée. Mais c’étaient là des cas

1. On trouvera le cas de Casper, intégralement traduit sur notre demande par le D’’ Lalanne, dans les Archives de neurologie d’avril 1902.

2. Boucher, Note sur une forme particulière d’obsession chez une héréditaire. Congrès français des aliénistes. Rouen, 1890, Paris, Masson.

uniques, incidemment relatés et que n’accompagnaient ni cas similaires, ni essai descriptif, ni considérations et réflexions générales, rien, en un mot, de ce qui constitue la mise en lumière réelle d’un fait nouveau et qui l’impose à l’attention.

Casper, puisque c’est Casper surtout qui est en jeu, s’était borné à reproduire l’auto-biographie de son sujet en concluant simplement, à la fin, qu’il s’agissait là d’une véritable maladie et non, suivant la théorie de Heinroth, de la conséquence du péché. C’est un peu insuffisant, on en conviendra, pour voir en lui le père de l’obsession de la rougeur.

D’autres auteurs, comme Behrend (in Eulenburg), ont analysé la rougeur essentielle du visage en tant que phénomène angio-neurotique, vaso-moteur, mais sans décrire l’obsession spéciale dont elle peut devenir le point de départ et l’objet. Rougeur et phobie de lu rougeur sont deux choses bien différentes ; et s’il suffisait d’avoir parlé de la première pour avoir droit à la paternité de la seconde, ce n’est pas à Eulenburg qu’elle reviendrait, mais à des savante bien plus anciens. Sans sortir du siècle actuel, nous pourrions citer des noms tels que ceux de Lavater*, Ch. Bell®, Gratiolet®, Darwin^, et surtout celui de

1. La-Vater, L’art de connaître les hommes par la physionomie, 1820, t. IV, art. 3, p. 3o3.

2. Ch. Bell, The anatomy and philosophy of expression as connected with the fine arts, i844.

3. Gratiolet, De la physionomie et des mouvements d’expression: i865.

4. Darwin, L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux. Trad. Pozzi et Benoît, 1877.

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Burgess^ qui, en 1889, a consacré un livre spécial à la physiologie ou mécanisme de la rougeur, question qui n’a cessé à aucun moment d’être à l’ordre du jour et que'traitait encore d’une façon pychologique un peu vague, en 1898, dans la Revue des Deux- Mondes, M. Camille Mélinand^, sous ce titre:

« Pourquoi rougit-on ? 3)

Un seul auteur, à notre connaissance, sans faire, il s’en faut, une véritable étude spéciale de l’obsession de la rougeur, avait déjà esquissé à part, en quelques traits, certaines particularités psychologiques de cet état, notamment l’i nfl uence de la crainte de rougir sur la production de la rougeur et son action torturante sur l’esprit du sujet. C’est le D'’ Duboux, dont la note nous est communiquée à la dernière heure par le distingué préparateur du D' Toulouse, M. Piéron, qui vient de la découvrir dans le Bulletin de la Société médicale de la Suisse romande^. Nous reproduisons ici ces quelques lignes ignorées, qui n’avaient encore été citées, croyons-nous, dans aucun travail sur le sujet :

« Parmi les causes de la rougeur, il me semble que le grand naturaliste Dar-win en a oublié une bien intéressante : cette cause de rougeur est la crainte de rougir. Supposez qu’un individu rougisse une première fois sous l’une des influences indiquées par Daruûn (telles que la honte et la pudeur). Le sen-

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