I. Séglas, Leçons cliniques, p
raison de leur aura génitale, eut pour résultat de faire disparaître l’obsession et n’eut aucune influence sur l’épilepsie.
Les huit autres malades (quatre femmes et quatre hommes) furent tous atteints de psychose par accentuation progressive et aiguë de leur état obsédant et chez sept sur huit, la psychose revêtit la même forme; celle de mélancolie anxieuse et gémisseuse, avec idées délirantes et hallucinations. L’une des malades femmes présenta très nettement, avec une grande lucidité, des idées angoissantes de négation et d’inexistence d’organes, absolument comme dans le syndrome de Cotard.
Par exception, une de ces malades, phobique pour ainsi dire dépuis l’enfance et après plusieurs années d’obsessions successives de la rage, des poussières et des excréments, tomba dansun état de stupeur hallucinatoire et impulsive, qui persista plusieurs mois et s’est terminé par une sorte de manie chronique avec agitation, loquacité incohérente, crachotements perpétuels, malpropreté, etc., qui persiste depuis plusieurs années.
De ces huit malades, quatre ont guéri, pour redevenir impressionnables et émotifs comme devant, mais débarrassés de leur phobie obsédante, qui durait depuis plus du moins longtemps.
Des quatre autres, un s’est suicidé, à l’asile même, trois sont restés aliénés. Sur ces trois figurent : i“ la femme dont nous venons de parler, devenue maniaque chronique et incurable; 2° un jeune homme, dégénéré héréditaire atteint depuis plus de deux ans de cardiophobie pure qui a vu un jour sa phobie car- PiTRES ET Régis. i4
diaque se transformer en obsession angoissante aiguë, puis en lypéinanie anxieuse franche, celle-ci continuant d’évoluer depuis un an avec tendance légère à l’amélioration ; 3“ une femme qui est restée plus de six ans dans le même état de mélancolie anxieuse et gémisseuse, lucide, avec une sorte de conscience, ne voulant pas quitter l’asile par effroi de ce qui pouvait l’attendre au dehors, ayant surtout la peur délirante d’une opération chirurgicale sur divers organes, thème de son obsession du début. La fille de cette malade, âgée de 35 ans, a été prise, il y a quelque temps, d’obsession avec prédominance de la peur angoissante de devenir folle, comme sa mère. Celleci a fini par revenir chez elle, améliorée mais non guérie.
Sur les onze malades, huit femmes et trois hommes, présentant ce que nous avons appelé un état de transition, huit touchaient à la mélancolie, toujours à la mélancolie anxieuse, gémisseuse, lucide, avec attitude et gestes inquiets. Les trois autres, trois femmes, bien différentes, étaient à ce point où l’idée fixe de l’obsession tend à devenir idée délirante systématisée. Deux ayant commencé par l’obsession jalouse vraie, typique, pendant des mois, l’une même pendant des années, sont au seuil de la paranoia rudimentaire de persécution, mais sans avoir encore franchi la limite ; la troisième, une campagnarde prise également d’obsession jalouse à la suite d’une opération chirurgicale, tend aujourd’hui à rapporter ce qui lui arrive à quelque sort jeté. Elle est sur la voie de l’interprétation délirante.
Ce bilan nous semble assez significatif et nous
pouvons en conclure, pensons-nous, que dans certains cas, l’obsession vraie peut verser dans l’aliénation mentale.
Nous pouvons également ajouter qpie les formes psychopathiques auxquelles aboutit l’obsession sont, ainsi que l’ont vu quelques auteurs, mais dans un ordre inverse : d’abord la mélancolie anxieuse, ensuite la paranoïa rudimentaire ou délire systématisé raisonnant.
Mais, point important à indiquer, les formes qui aboutissent au délire systématisé sont les états obsédants à symptômes surtout intellectuels, l’obsession idéative ; et celles qui A’^ersent dans la mélancolie anxieuse, les états obsédants à symptômes surtout émotionnels, c’est-à-dire les phobies. Cela ne saurait surprendre, car l’idée fixe de l’obsession peut naturellement et par un mécanisme que l’on comprend bien, devenir idée fixe de délire, tandis que de leur côté les névroses d’angoisse phobiques sont certainemenent de la même famille que la mélancolie anxieuse qui représente en quelque sorte leur épanouissement pathologique complet, ou, si l’on veut, leur forme psychopathique, une véritable psychose d’angoisse, à côté de la névrose d’angoisse.
Quant à la question de savoir si dans ces cas la psychose constitue, comme dit M. Séglas, une simple association avec l’obsession ou si elle en est vraiment la terminaison, elle ne nous paraît pas douteuse, car nous avons pu chaque fois saisir, dans les cas qui nous concernent, le passage direct de l’état d’obsession à l’état de folie.
A côté des obsessions dont nous venons de parier
et qui, à la longue, se terminent par une psychose, il faut signaler également les cas, plus rares, mais réels cependant, où l’obsession sert en quelque sorte de période prodomique à une folie.
En voici un exemple, que nous avons observé.
Observation XLVIL — M. G..., jeune fille âgée de 22 ans, exerce la profession de couturière.
Le père est vif, emporté quand il a bu, au point de menacer sa femme et ses enfants, d’où résultent des scènes de famille. Il a eu la pelade il y a sept ou huit ans ; il en conserverait encore quelques traces. La mère, âgée de 56 ans, est bien portante et pas nerveuse. Elle a eu 4 enfants ; la malade est la deuxième ; les autres sont également nerveux.
Une tante, âgée de 46 ans, a eu des crises de mélancolie il y a deux ou trois ans, avec l’idée que sa fille serait malheureuse, parce qu’elle était coupable. Un oncle est sujet aux congestions. En i886, après des éblouissements et des étourdissements, il a présenté des troubles psychiques et, à la suite d’un violent chagrin causé par la mort de deux enfants, il a eu des idées de suicide.
La grand’mère maternelle avait des crises de mélancolie. Le grand-père maternel a eu aussi une crise de chagrin. Un grand oncle, frère du grand-père maternel, est mort dans un accès de mélancolie attribué à des chagrins.
M. G... n’a jamais été malade, mais elle a toujours été chétive. Elle mangeait peu, avait des goûts bizarres en fait de nourriture, adorait surtout le vinaigre. Elle est bien réglée, mais avec beaucoup de pertes. Elle souffrait souvent de la tête.
Au mois de juillet dernier, elle s’aperçut que ses cheveux tombaient par plaques. Elle essaya-d’abord de cacher le fait, sauf à sa mère, qui lui fit consulter un médecin. Le diagnostic de pelade fut porté. La jeune fille.
bien qu’on lui eût assuré que cette affection guérirait dans un espace de temps relativement court, devint très inquiète à la pensée qu’on pourrait s’en apercevoir et se moquer d’elle. Cela tourna rapidement à l’obsession anxieuse. Elle ne pensait plus qu’à sa maladie de tête, à la chute, pourtant restreinte, de ses cheveux, à toutes les conséquences, vraies ou fausses, qui pouvaient en résulter. Pendant quelques semaines, elle eut une peladophobie typique.
Puis, son état morbide s’accentua progressivement. Elle s’excita, eut toutes "sortes d’idées noires. «Je veux crier, j’ai peur », disait-elle. Elleeutpeur de tout ce qu’elle voyait; elle ne voulait pas rester au lit et inquiète, pleine d’angoisse, elle embrassait sa grand’mère en disant : « Sortez-moi ces mauvaises idées ! faites-moi mourir ! laissez-moi mourir ! »
Les mauvaises idées étaient surtout des idées de culpabilité, rattachées à sa maladie. «Elle dépense beaucoup pour se faire soigner et va ruiner sa famille. » Puis viennent des tendances au suicide, manifestées par deux tentatives. Quelques jours avant de nous être amenée, notamment, elle s’était mis la tête dans une cuve contenant des grappes de raisin qui l’ont légèrement égratignée. On la sortit de là, mais le jour même elle se replongeait dans la cuve.
M. C... au moment où elle nous a été conduite, est dans un état de mélancolie typique. Elle avoue qu’elle voudrait mourir parce qu’elle s’ennuie partout où elle va. Elle ne dort pas parce que ses idées la travaillent, même pendant la nuit; elle ne peut les chasser, bien qu’elle ait eu la pensée de s’en débarrasser en s’empoisonnant. La nuit, elle voit l’enfer, avec des flammes, des démons, etc. Elle paraît aussi entendre des voix, mais il est impossible de la faire préciser ce point.
L’obsession de la pelade, point de départ de l’accès i4.
actuel de mélancolie, est aujourd’hui reléguée à l’arrièreplan. La malade ne s’inquiète plus guère de l’état de sa tête, dominée qu’elle est par ses idées délirantes et ses hallucinations lypémaniaques.
En présence d’un tel état et surtout des dispositions persistantes pour le suicide, nous dirigeons la malade sur un asile d’aliénés.
— Il s’agit, chez cette jeune fille, d’une dermatophobie survenue à l’occasion d’une pelade vraie, c’est-à-dire d’une peladophobie symptomatique qui, en raison de la prédisposition héréditaire très chargée (plusieurs cas d’accès de lypémanie dans la famille), a vite tourné à la mélancolie confirmée, avec idées de culpabilité, hallucinations et tendance au suicide. Dans ce cas, comme nous le disions, l’obsession phobique a été une sorte de période prodromique de la folie.