‹ Les Obsessions et les impulsions, par les Drs A. Pitres,... E. RégisChapitre 69 sur 114 · I. — Introduction · texte numérisé non relu

I. — Introduction

Il n’est peut-être pas de phénomène morbide plus anciennement et plus couramment observé, en psychiatrie, que Vimpulsion. Il n’en est pas de moins précis et de nioins déterminé dans sa nature et sa signification.

Grammaticalement, le mot impulsion (de in, vers, et pellere, pousser) a un double sens. Il signifie soit l’action de pousser, soit l’effet de cette action, c’està-dire à la fois la force qui détermine un mouvement et ce mouvement lui-même.

Psychologiquement, l’impulsion est, à un degré plus accentué, synonyme d’inclination ou de penchant, aussi bien dans le sens favorable que défavorable.

« La volition est l’effort ou la tendance (eonatus) d’aller vers ce qu’on trouve bien, et de fuir ce qu’on trouve mauvais »... « Plusieurs perceptions et inclinations concourent à la volition parfaite, qui est le résultat de leur conflit »... « De toutes les impulsions diverses résulte enfin l’état prévalant qui fait la volonté » (Leibnitz). '

Nosologiquement, enfin,- l’impulsion est quelque chose d’essentiellement variable suivant les auteurs. Pour certains, c’est une tendance morbide irrésistible ou tout au moins impérieuse ; pour beaucoup, un acte forcé ; pour quelques-uns, à la fois ou indistinctement, l’un et l’autre. D’aucuns y voient exclusivement une propension toujours consciente et péniblement débattue, c’est-à-dire la suite d’une obsession, par transformation naturelle de l’idée dominante en acte ; d’autres admettent, à côté de cette forme, une impulsion inconsciente, automatique. Hier encore, les mânigraphes de l’école d’Esquirol la considéraient comme une sorte de tout morbide susceptible de donner naissance à de nombreuses variétés de monomanies, les, monomanies impulsives aujourd’hui, on n’en fait généralement plus qu’un symptôme ou un syndrome, se présentant à titre d’épisode ou d’épiphénomène dans diverses psychopathies.

En un mot, une grande confusion, comme le remarque fort justement Morselli, règne encore sur le sujet, confusion accentuée encore par ce fait qu’il n’existe nulle part, à notre connaissance, de monographie spéciale de l’impulsion.

C’est pourquoi il nous paraît nécessaire, avant de

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décrire l’impulsion, de préciser autant que possible ce que l’on doit entendre par là, en nous appuyant sur les données de la psycho-physiologie.

Il — Psycho-physiologie de l’activité volontaire.

Examinons d’ahord ce qu’est, à l’état normal, l’activité volontaire. Les ouvrages bien connus de Ribot et de Dallemagne nous fourniront à cet égard de précieuses indications.

« Le principe fondamental, dit Ribot, qui domine la psychologie de la volonté sous sa forme impulsive, à Fétat sain comme à l’état morbide, c’est que tout état de conscience a toujours une tendance à s’exprimer par un mouvement, par un acte. Ce principe n’est qu’un cas particulier, propre à la psychologie, de cette loi fondamentale, que le réflexe est le type unique de toute action nerveuse, de toute vie de relation. A proprement parler, l’activité de l’animal n’est pas un commencement mais une fin, une cause mais un résultat, uii début mais une suite. C’est là le point le plus essentiel qu’il ne faut jamais perdre de vue et qui seul exphque la psychologie et la pathologie de la volonté, parce que cette tendance de l’état de conscience à se dépenser en un acte psychologique ou physiologique, conscient ou inconscient, est le fait simple auquel se réduisent les combinaisons et complications de l’activité volontaire la plus haute.

Le nouveau-né n’est, comme l’a défini Virchovs^, « qu’un être spinal ». Son activité est purement réflexe ; elle se manifeste par une telle profusion de mouve-

ments que le travail de l’éducation consistera pendant longtemps à en supprimer ou à en restreindre le plus grand nombre. Cette diffusion des réflexes qui a ses raisons dans des relations anatomiques traduit dans toute sa simplicité la transformation des excitations en mouvements. Qu’ils soient conscients ou qu'’ils éveillent un rudiment de conscience, en aucun cas ils ne représentent une activité volontaire ; ils n’expriment que l’activité de l’espèce, ce qui a été acquis, organisé et fixé par l’hérédité ; mais ce sont les matériaux avec lesquels la volonté sera construite.

Le désir marque uneétape ascendante del’état réflexe à l’état volontaire. Nous entendons par désirs les formes les plus élémentaires delà vie affective, les seules qui puissent se produire tant que l’intelligence n’est pas née. Physiologiquement, ils ne diffèrent pas des réflexes d’ordre complexe. Psychologiquement, ils en diffèrent par l’état de conscience, souvent très intense, qui les accompagne. Leur tendance à se traduire en actes est immédiate et irrésistible comme celle des réflexes. A l’état naturel et tant qu’il est encore pur de tout alliage, le désir tend à se satisfaire immédiatement ; c’est là sa loi, elle est inscrite dans l’organisme.

La pathologie nous fera voir que cette , forme d’activité augmente quand la volonté faiblit, persiste quand elle disparaît. Elle marqpe cependant un progrès sur la première période, parce qu’elle dénote un commencement d’individualité. Sur le fond commun de l’activité spécifique, les désirs dessinent vaguement le caractère individuel • ils reflètent la façon de réagir d’un organisme particulier.

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Dès qu’une somme suffisante d’expériences a permis à l’intelligence de naître, il se produit une nouvelle forme d’activité, pour laquelle l’épithète d’idéomotrice est la plus convenable, les idées étant causes de mouvements. Elle a de plus l’avantage démontrer sa parenté avec les réflexes, dont elle n’est qu’un perfectionnement. ..

Ceci admis, nous pouvons classer grossièrement les idées en trois groupes, suivant que leur tendance à se transformer en acte est forte, modérée, ou faible, et même en un certain sens, nulle.

1° Le premier groupe comprend les états intellectuels extrêmement intenses (les idées fixes peuvent servir de types). Ils passent à l’acte avec une fatalité, une rapidité presque égales à celles des réflexes. Ce sont les idées « qui nous touchent ». L’ancienne psychologie, affirmant un fait d’expérience vulgaire, disait dans son langage que l’intelligence n’agit sur la volonté que par l’intermédiaire delà sensibilité.En laissant de côté ces entités, cela signifie que l’état nerveux qui correspond à une idée se traduit d’autant mieux en mouvement qu’il est accompagné de ces autres états nerveux (quels qu’ils soient) qui correspondent à des sentiments. Cette traduction faite, on comprend pourquoi, dans le cas actuel, sous sommes si près de la phase précédente, pourquoi l’action nerveuse est plus énergique, agit sur plus d’éléments.

La plupart des passions, dès qu’elles dépassent le niveau du pur appétit, rentrent dans ce groupe comme principes d’action. Toute la différence n’est qu’en degré, suivant que, dans le complexus ainsi formé, les éléments affectifs prédominent ou inversement.

3°' Le deuxième groupe est le plus important pour nous. 11 représente l’activité raisonnable, la volonté au sens courant du mot. La conception est suivie d’un acte après une délibération courte ou longue. Si l’on y réfléchit, on trouvera que la plupart de nos actions se ramène à ce type, déduction faite des formes précitées et des habitudes. Dans ce groupe, la tendance à l’acte-n’est ni instantanée ni violente. Beaucoup des actions qui forment le train ordinaire de notre vie ont été à l’origine accompagnées d’un sentiment de plaisir, de curiosité, etc. Maintenant le sentiment primitif s’est affaibli, mais le lien entre l’idée et l’acte s’est établi ; quand elle naît, il suit.

3“ Avec les idées abstraites, la tendance au mouvement est à son minimum. Ces idées étant des représentations de représentations, de purs schémas, des extraits fixés par un signe, l’élément moteur s’appauvrit dans la même mesure que l’élément représentatif. Si l’on considère toutes les formes d’activité que nous venons de passer en revue comme des complications successives du réflexe simple, on peut dire que les idées abstraites sont une ramification collatérale, faiblement rattachée au tronc principal et qui s’est développée à sa manière. Leur tendance motrice se réduit à cette parole intérieure, si faible qu’elle soit, qui les accompagne, ou au réveil de quelque autre état de conscience. Car, de même qu’en physiologie la période centrifuge d’un réflexe n’aboutit pas toujours à un mouvement, mais aussi bien à la sécrétion d’une glande ou à une action trophique ; de même, en psychologie, un état de conscience n’aboutit pas toujours à un mouvement, mais à la résurrection

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d’autres états de conscience, suivant le mécanisme bien connu de l’association.

... A s’en tenir à ce qui précède, l’activité volontaire nous apparaît comme un moment dans cette évolution ascendante qui va du réflexe simple, dont la tendance au mouvement est irrésistible, à l’idée abstraite, où la tendance à l’acte est à son minimum. On n’en peut fixer ni le commencement, iii la fin, la transition d’une forme à l’autre étant presque insensible’ ». -

La théorie développée par Dallemagne est, sous une autre forme, analogue^.

Il commence d’abord par rappeler qu’on admet aujourd’hui que le système nerveux tout entier est constitué d’une série d’arcs réflexes se groupant et sè compliquant progressivement, et que parallèlement, les fonctions nerveuses se composent d’actions réflexes d’un groupement et d’une complexité adéquates aux arcs qui en forment la trame, la charpente.

(c Toute manifestation physiologique n’est donc qu’un acte réflexe ayant comme substratum un arc réflexe. L’arc réflexe peut être mono ou polyneurique, selon qu’il se compose d’un ou de plusieurs .neurones ; l’acte réflexe se présentera, d’une manière correspondante, comme constitué par un ou plusieurs réflexes neuriques. Certains actes réflexes, d’une extraordinaire simplicité, se passent tout entiers dans un

1. Ribot, Les maladies de la volonté. Introduction. Paris. Alcan.

2. Dallemagne, Physiologie de la volonté. Collection des aide-mémoires Léauté.

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neurone unique ; d’autres font intervenir un nombre plus ou moins considérable d’arcs et de réflexes neuriques ; entre les premiers et les derniers il existe de nombreuses transitions.

On pourait classer les réflexes d’après la segmentation anatomique des arcs réflexes auxquels ils correspondent et distinguer par suite, dans l’état actuel des choses, des réflexes ganglionnaires, médullaires, bulbaires, opto-striés, cérébelleux et corticaux.

On pourrait aussi les diviser en prenant pour base l’association de neurones dont ils résultent ; association intraneurique ou intracentrale et interneurique ou intercentrale, suivant que l’association porte sur des neurones de même ordre fonctionnel ou sur des groupements neuriques physiologiquement différents ; intersegmentaires enfin, quand l’association se fait entre des segments très différenciés, comme par exemple celle que réalisent entre le sympathique et le système cérébro-spinal les rameaux communicants.

Mais c’est surtout leur caractère de stabilité ou àHnstahilité qui différencie les associations intra ou interneuriques, c’est-à-dire les réflexes.

Dans un cas, la stabilité est complète. Le cycle neurique du réflexe, basé sur une charpente fixe dans ses éléments et désormais invariable, est fermé, saturé, immuable. Tels les réflexes sympathiques et certains réflexes médullaires, c’est-à-dire des centres inférieurs.

A un degré plus élevé, la stabilité est de beaucoup moindre. Au fur et à mesure qu’on remonte les degrés de l’arc cérébro-spinal, les voies offertes à l’iiiflux incitateur de^dennent plus nombreuses ; l’onde nerveuse n’est plus assujettie à un parcours immodi-

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fiable ; elle reste encore sollicitée à suivre une voie déterminée, mais il lui est facultatif de prendre un chemin différent ; les cellules centrales, tout en affectant une grande autonomie, ne demeurent plus inaccessibles aux influences extérieures. Le circuit multiple, le cycle de ces centres diffèrent donc du cycle fermé puisqu’ils peuvent se combiner de diverses manières ; et ces cycles, susceptibles d’être influencés par les cycles voisins, restent en évolution, tandis que le centre saturé, au contraire, définitivement adapté, est arrivé au terme ultime de son développement. Ce mode d’association des neurones se rencontre par exemple dans les arcs neuriques qui prennent leurs sommets à la base, ainsi que dans la majorité des circuits du cervelet.

Il faut admettre enfin pour les neurones tout à fait supérieurs des voies d’associations variées, multiples et largement ouvertes, les centres corticaux étant extrêmement sensibles, ma.lléables et tout à fait éloignés de ces états de saturation fonctionnelle indispensable à l’automatisme des manifestations de la vie végétative. Il s’agit là des réflexes corticaux supérieurs auxquels revient l’apanage de la pleine conscience.

Le réflexe volontaire ou volition appartient à la catégorie des réflexes corticaux les plus élevés. Il représente dans la série évolutive des réflexes une sorte de point culminant, et se caractérise, se distingue surtout des autres réflexes supérieurs par le sentiment intime qui rapporte à notre moi l’acte, quel qu’il soit, par cette attribution du réflexe au moi par le moi lui-même.

Les voûtions ont des caractères dont l’ensemble

peut être représenté par un schéma, le schéma de l’acte volontaire. Ce schéma se compose d’une suite de processus successifs qui sont comme les étapes obligatoires de cette sériation d’actions et de réactions qui caractérisent le réflexe neurique envisagé. Nous y trouvons successivement : l’excitation initiale ; la perception de cette excitation ; l’éveil des. processus d’association ; l’élaboration, sous l’eflbrt du jugement, de la réflexion, d’une résultante qui n’est en définitive que la détermination volontaire, la décision; uiie appréciation des effets ainsi que des voies et moyens particuliers à cette résultante ; enfin l’exéciition des intentions ainsi élaborées.

C’est là le schéma du réflexe volontaire type, des voûtions par excellence, celles où la faculté, très libre dans ses opérations, disposant du temps et des matériaux nécessaires, élabore ses motifs dans la plus complète indépendance. Elles attestent la grande richesse des circuits, la solide pondération des centres, ainsi que les qualités très aiguisées d’une harmonisation exigeante, raffinée. Elles accusent également l’existence d’une qualité toute particulière de nos cellules, d’un modus faciendi qui porte le nom d'inhibition.

Mais il est des voûtions d’une allure tout autre; le travail d’association est ici considérablement réduit ; à peine la conscience a-t-elle perception de l’incitation causale que déjà semble prête la détermination ; quelques images sont seules intervenues pour donner naissance à cette détermination ; les réseaux associés, très courts et peu pourvus, n’ont fait qu’interrompre la poussée incitatrice ; ce réflexe polyneurique n’est

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