‹ Les Obsessions et les impulsions, par les Drs A. Pitres,... E. RégisChapitre 84 sur 114 · IMPULSION AU SUICIDE · texte numérisé non relu

IMPULSION AU SUICIDE

complet. Cela a lieu dans l’épilepsie, dans la manie aiguë désordonnée, dans les délires toxiques et infectieux, dans les raptus paroxystiques de la lypémanie. D’autres fois, l’impulsion au suicide consiste en un entraînement lent, progressif et plus ou moins combattu par le malade, qui se rend un compte parfaitement exact de ce qui se passe en lui. C’est le fait des dégénérés, à tous les degrés, et particulièrement des dégénérés supérieurs, des déséquilibrés.

L’impulsion consciente au suicide, rapide ou lente, peut survenir non seulement dans les états avérés de psychopathie, mais ' encore sous l’influence des perturbations légères et passagères de l’équilibre mental produites par les processus physiologiques de la vie génitale (puberté, menstruation, grossesse, accouchement, âge critique), par les états passionnels, ou par les grandes émotions. Chez certains sujets particulièrement impressionnables,, comme les femmes hystériques et les enfants nerveux, le moindre chagrin, la moindre contrariété suffisent parfois pour déterminer presque aussitôt une impulsion au meurtre de soi-même. Il en est de même de l’entraînement mutuel et de l’imitation, qui peuvent provoquer de véritables épidémies de suicide (suicide à deux, suicide collectif).

La catégorie la plus intéressante parmi les sujets atteints d’impulsion consciente au suicide est celle des héréditaires. On a remarqué en effet depuis longtemps que, dans certaines familles, le suicide se manifestait dans plusieurs générations successives et chez plusieurs de leurs membres, parfois exactement au même âge et dans les mêmes conditions. Dans

quelques-uns de ces cas, à l’action prépondérante de l’hérédité s’ajoute l’obsession qui hante les sujets qu’une fatalité inéluctable pèse sur eux et que, quoiqu’ils fassent, ils doivent finir par le suicide, exactement comme leur ascendant ; c’est là, évidemment, ce qui achève de les y entraîner.

Impulsion à l’homicide. — L’impulsion aux violences sur les autres et à l’homicide se présente avec les mêmes caractères et, comme l’impulsion au suicide, comme toutes les formes d’impulsion, pourrait-on dire, elle répond à l’un des trois types psycho-pathologiques que nous avons adoptés : moteur, psychomoteur et psychique.

Dans le premier, les actes de violence et d’homicide sont perpétrés dans des conditions d’inconscience et d’amnésie absolues. Ils se distinguent par les caractères cliniques suivants : explosion ins tanta-, née, rapidité automatique, violence extrême, exécution sur des personnes inofifensives ou inconnues, emploi d’instruments et de moyens de mort quelconques, multiplicité inutile des coups, nombre excessif des victimes, invectives et acharnement contre les cadavres, etc. Le plus souvent ces actes sont sans motif, ou bien en rapport avec des hallucinations auditives impératives, des hallucinations visuelles terrifiantes, ou avec des souvenirs du passé, réveillés par l’accès (épilepsie convulsive ou larvée, alcoolisme aigu).

Les impulsions psycho -motrices aux violences et à l’homicide ressemblent aux précédentes en ce que, comme elles, elles sont accomplies sans lutte aucune ; mais elles en diffèrent par l’existence habituelle d’une

IMPULSION A l’homicide

cause ou d’un semblant de cause, par la présence de la conscience et du souvenir de Faction à un degré plus ou moins complet, enfin par une rapidité et une sauvagerie moindres dans l’exécution. On les rencontre dans les états d’excitation grave, où elles relèvent des tendances destructives et pantoclastiques qui y sont si marquées (manie aiguë, périodes maniaques de la folie circulaire, de la paralysie générale), ainsi que dans les états halluci^ natoires intenses, entraînant à des actes automatiques de défense, de représailles et de vengeance (délires hystériques, délires alcooliques, surtout à forme jalouse). On peut les observer aussi, comme nous l’avons vu pour le suicide, soit chez des femmes plus ou moins transitoirement égarées par un état gynécologique (exemple : infanticide impulsif de certaines accouchées), soit chez des enfants manifestant des propensions au meurtre dès le plus bas âge^.

Quant aux impulsions psychiques à l’homicide, elles ont tous les caractères des obsessions impulsives dont elles constituent le type le plus net et le plus grave. Nous n’avons pas à insister à nouveau sur ces caractères, déjà maintes fois signalés ; disons seulement que l’obsession homicide naît souvent à la suite d’un choc moral brusque, d’un assassinat célèbre, de la vue d’une exécution (Ladame) ; que Fangoisse est ici d’autant plus forte qu’il s’agit de l’acte le plus terrible, de celui qui cause le plus d’horreur au sujet ; que l’impulsion consiste dans

I. P. M0REA.U (de Tours), Les homicides commis par les enfants, V axis, 1882.

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la sollicitation soit à frapper, à tuer les personnes les plus chères, enfants, époux, parents, frères, soit à commettre un meurtre quelconque, à voir et toucher le sang, à sentir le couteau s’enfoncer dans la chair, etc. ; enfin, que cette obsession impulsive présente une infinité de nuances et de degrés et comprend depuis le simple phobique, hanté par la peur purement platonique de se livrer à un attentat contre un des siens, jusqu’à l’impulsif proprement dit qui, véritablement poussé, sent ses forces de résistance l’abandonner peu à peu et en arrive, vaincu, à l’exécution. Ces divers types ont été parfaitement mis en lumière par MM. Magnan et Ladame dans leurs rapports sur l’obsession homicide au Congrès d’anthropologie criminelle de Bruxelles. Ladame insiste, notamment, sur la distinction des obsessions homicides en obsessions théoriques, qui n’aboutissent pas à l’acte homicide, et obsessions impulsives proprement dites qui sont suivies de meurtre ou de tentatives de meurtre. Ainsi que nous l’avons déjà dit dans la première partie de cet ouvrage, il est rare dans ce dernier cas qu’il s’agisse d’obsession pure ; le plus souvent il s’y joint un facteur d’aggravation tel que dégénérescence marquée, alcoolisme, épilepsie, etc.

Voici, résumés, quelques faits qui marquent cette transition progressive :

Observation I. — A..., 87 ans, mécanicien. Père vivant, 67 ans, impressionnable. Mère vivante, 60 ans, nerveuse. Il est l’aîné de 6 enfants : deux sœurs dont une nerveuse, et quatre frères dont un excentrique, original.

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et un autre exalté. Jamais de graves maladies. Très impressionnable, pleure facilement, éprouve de l’angoisse et de l’oppression, ainsi que des sensations dévidé crânien. Rêves professionnels,

A... est obsédé depuis déjà plus d’un an par la crainte d’en arriver à tuer sa femme. C’est comme s’il avait quelqu’un derrière lui qui lui soufflerait constamment l’idée de cet acté et l’y pousserait.

Cette obsession est d’autant plus douloureuse qu’il adore sa femme. Aussi en a-t-il honte et lutte-t-il contre elle de toutes ses forces. Sa torture est inexprimable.

Afin d’échapper à son tourment, il s’acharne au travail, car le travail le distrait. Il fuit la vue de tout ce qui pourrait servir à tuer, particulièrement des couleaux, et n’en veut pas sur la table. Il en avait un dans sa poche qu’il a jeté dans la rivière parce que, lorsqu’il l’y sentait ou le touchait, son angoisse et sa peur de céder devenaient affreuses. Il ne peut même pas supporter la lecture des faits divers relatant des crimes. Il est allé, un jour que son obsession le poursuivait et pour la chasser à toute force, jusqu’à se laisser tomber, en travaillant, d’une certaine hauteur la tête la première sur le pavé, espérant, dit-il, cc qu’un mal pourrait en enlever un autre». Il a même pensé à se jeter dans la rivière non pour se noyer, mais pour essayer de chasser l’idée à la faveur de ce shock révulsif.

Chose remarquable et contrairement à ce qui se passe d’habitude en pareil cas, la vue de sa femme, à laquelle il a fait part de son obsession, le calme ; c’est surtout loin d’elle qu’il est pris de ses crises d’anxiété.

Il comprend très bien, lorsqu’il s’examine à fond, qu’il ne cédera jamais à l’horrible pensée qui le poursuit, mais il n’en souffre pas moins en se sentant envahi par elle malgré lui.

Obsekvatiox II. — cc Une femme de 3o ans, longtemps

en proie à la crainte de la rage et à la crainte d’être assassinée, est vivement émue par le crime de Pranzini, et depuis lors est poursuivie par l’idée des trois cadavres à gorge ouverte. Cette image vient à chaque instant à son esprit, et peu à peu elle est obsédée par l’idée de couper le cou à son mari et à son fils. Elle se débat, ditelle, elle se raidit, s’insurge contre cette horreur, qui devient bientôt plus pressante. Elle est prise alors d’une angoisse inexprimable; elle suffoque, son cou est serré comme par une main de fer, ses yeux se troublent, son cœur bat avec violence. Elle résiste encore, mais sa main, qui parfois saisit malgré elle le couteau, s’abat avec force et le brise contre un meuble. Il y a alors un soulagement, une déténte » (Magnan. L’obsession criminelle morbide. Congrès d’Antbrop, crim., Bruxelles, 1892);

Observation III. — «. Pagez est atteint d’une prédis¬

position héréditaire; par suite de chagrins divers, il devient triste, recherche la solitude ; il portait du reste la plus grande affection à sa famille.

C’est, dit-il, vers la fin de février que me vint l’idée de tuer mes enfants. Encore maître de moi je ne pouvais dormir, je sentais comme un poids sur l’estomac ; j’avais des maux de tête, je ne mangeais plus, j’oubliais même le tabac à priser, qui m’était plus nécessaire que le pain. Cet état ri’a fait que croître et me dominer. Il y avait quatre ou cinq mois que j ’étais tourmenté par ces pensées, je sentais que j’étaispoussé, j’avais toujours la même idée, j’essayais de me l’ôter, elle revenait toujours, la nuit comme le jour et au travail. Pendant trois nuits je me suis levé de mon lit pour tuer mes enfants. La première, je suis sorti dans ma cour pour tâcher de dissiper cette mauvaise pensée. Après une demi-heure, je rentre plus calme et je me couche. La seconde nuit, même sortie, puis je rentre allumer ma chandelle, je prends un rasoir qui était dans le meuble, je me promène de long

IMPULSIOÎV A l’homicide

en large le rasoir à la main, regardant mes enfants ardemment : j’ai placé le rasoir dans le bnflFet, puis je suis allé soigner mes bestiaux. La troisième nuit, je suis sorti plusieurs fois et je suis rentré pour faire l’action, j’étais prêt... je suis rentré dans la chambre de mes enfants, tenant d’une main la chandelle, de l’autre la bêche... j’ai regardé si le fils était dans son lit, les rideaux étaient entr’ouverts, il n’y était pas. Ceux de mes filles étaient entr’ouverts aussi, j’ai bien vu qu’elles étaient dans leur lit ; je me suis approché, j’ai placé pour avoir plus de force le pied gauche sur la chaise qui était près du lit et j’ai frappé à coups redoublés sur leur tête. Elles dormaient, elles n’ont fait aucun mouvement, je ne sais combien j’ai porté de coups.

Avant le crime, je ne pensais qu’à le commettre et à m’enfuir ; après, je ne regardai pas même le cadairre, mais j’ai éprouvé un très grand soulagement qui a duré jusqu’à mon arrivée dans le bois. Alors je me suis senti faible, et je me suis écrié : « Je suis un homme perdu. » «Il fallait que cela se fît, et je n’ai pas pu m’empêcher de les tuer!» (Paten. Rapport méd. leg. Annales médicopsychol., 1862).

Observation IV .>— « — Depuis la fin de juillet, H... était obsédé par l’idée fixe de tuer une fille publique ; une fille publique et pas une autre femme. Cette idée s’était développée petit à petit, sans qu’il puisse préciser le moment où elle lui est venue pour la première fois. Il ne s’explique pas le pourquoi de cette idée, n’ayant jamais eu de sa vie à se plaindre d’aucune fille publique. D’ailleurs, il ne lui est arrivé que très rarement d’aller avec des filles publiques, il fréquentait surtout des bonnes, dont il faisait la connaissance en portant des rôtis en ville. Il n’a jamais été atteint d’aucune maladie vénérienne. D’abord, il a essayé de repousser l’idée homicide,, mais tous ses efforts ont été inutiles, celle-ci s’est peu à peu complètement emparée de son Pitres et Régis. 18

esprit, elle s’est implantée malgré lui dans son cerveau. Il avait envie de tuer une fdle publique, mais sans réfléchir à la façon dont il la tuerait : il ne voyait pas par avance la scène du meurtre, il ne se figurait pas non plus y assister. Il souffrait horriblement : c’était, suivant son expression, « comme une névralgie au niveau des tempes ». 11 lui,arrivait quelquefois, auparavant, d’éprouver une douleur en ce point, comme un serrement, mais jamais aussi intense. La douleur n’était pas continue, mais revenait à intervalles rapprochés. Il ne pouvait même plus dormir. La vie était devenue insupportable. Dans ces conditions, il a pris le parti, pour en finir, de tuer une fille publique quelconque ; il a donc acheté un poignardé cètte intention. Néanmoins, pendant quelques jours encore, il a pu résister ; tout le temps, il se faisait cette réflexion ; « Si je suis pris, je serai condamné. » Enfin, le 4 août, n’y tenant plus, le soir vers neuf heures, après la fermeture de la rôtisserie où il était employé, il est sorti, bien résolu cette fois à tuer la première femme qui le raccrocherait. Il s’était armé d’un revolver chargé à six coups qu’il possédait depuis longtemps, et du poignard acheté quelques jours auparavant.

Il a descendu le boulevard Saint-Michel, puis il a suivi les boulevards Sébastopol, Saint-Martin, des Filles-du- Calvaire, toujours obsédé par la même idée, souvent arrêté par des filles publiques, mais résistant toujours. Ce n’est qu’arrivé au coin du boulevard Beaumarchais et de la rue Saint-Sabin qu’une fille l’ayant accosté et sollicité plus que les autres, il a fini par céder.

H... se rappelle très bien les péripéties du drame, il confirme les déclarations de sa victime. Avant de frapper, il était tourmenté, anxieux; pendant qu’il donnait les coups, il éprouvait du plaisir, cela lui faisait du bien, [toutefois il ne se souvient pas d’avoir prononcé les parolles que la femme lui prête; «ïais-toi, c’est fini. » Le

IMPULSION A L’HOanCIDE

crime commis, subitement il s’est senti soulagé, il a poussé un soupir comme s’il était déchargé d’un grand poids. Quand le garçon d’hôtel est arrivé, tout d’un coup, il s’est rendu compte de la gravité de ce qu’il venait de faire ; effrayé, il a remis son revolver dans sa poche, puis il a descendu rapidement l’escalier en criant : « Arrêtez, arrêtez. » 11 ne sait pas pourquoi il criait ainsi, à ce moment, il avait un peu perdu la tête. Une fois dans la rue, il a recouvré un calme complet. Tranquillement il s’en est allé ; les gens de l’hôtel auraient pu facilement l’arrêter s’ils l’avaient voulu. Il est passé par la place dé la Bastille, le boulevard delà Contrescarpe, le pont d’Austerlitz, les boulevards de l’Hôpital, Saint-Marcel et de Port-Royal. Il est rentré chez son patron et s’est immédiatement couché ; à peine au lit, il s’est endormi et a reposé paisiblement jusqu’au matin, lui qui, les jours précédents, ne pouvait trouver le sommeil.

Le lendemain, il s’est mis au travail comme d’habitude ; il se sentait à l’aise. Cet état de satisfaction a duré cinq ou six jours ; pendant ce laps de temps, il ne pensait nullement au meurtre qu’il avait tenté de commettre. Puis le remords est venu. Il se disait qu’il avait commis un crime ; il avait des regrets ; et tout de suite il a eu l’idée de se dénoncer. S’il ne l’a pas fait plus tôt, c’est qu’il songeait à ses parents, à la peine qu’ils allaient avoir en apprenant sa conduite ; cette pensée le retenait. Mais ça été plus fort que lui, il a été obligé de se dénoncer. Il n’a pas plus pu s’empêcher de se dénoncer, qu’il n’avait pu s’empêcher de frapper. Il souffrait d’avoir commis une mauvaise action, mais c’était une toute autre souffrance que celle qu’il, éprouvait quand il était tourmenté par l’idée de tuer une fdle publique ; aS ant la crise, c’était une souffrance physique ; après c’était une souffrance morale. H... explique très bien cette différence. Il n’a pas eu le courage d’aller se dénoncer lui-même, et

alors il a eu l’idée d’écrire au commissaire et de signer ses lettres d’un nom quelconque...

Conclusions.— i° X... est un déséquilibré par voie d’hérédité morbide. Sa grand’mère paternelle et son père ont été atteints tous les deux de troubles cérébraux ;

2° X... après avoir eu, il y a deux ans, une obsession suicide, a été pris, au commencement du mois d’août dernier, d’une obsession homicide. C’est sous l’empire de cette obsession pathologique, de cette idée incoercible, de cette impulsion irrésistible, qü’il a commis la tentative d’homicide dont il est inculpé. Il ne saurait donc en être rendu responsable ;

3“ X... doit être placé dans un asile d’aliénés.

Paris, le 7 novembre iSgS.

Ch. Vallon.

Suivant les conclusions de mon rapport, M. le Juge d’instruction a rendu une ordonnance de non-lieu ; X.., mis à la disposition de l’autorité administrative, a été envoyé à Sainte-Anne et de là transféré dans mon service à l’asile de Villejuif C

Impulsion au vol (kleptomanie). — L’impulsion au vol ou kleptomanie se présente, comme toutes les impulsions, sous deux aspects absolument différents :

Dans l’un, elle est un symptôme, le plus souvent •très évident, d’un état psychopathique grave consistant surtout dans la débilité, congénitale ou acquise, ou dans l’obnubilation passagère de l’intelligence. Les sujets volent sans pour ainsi dire savoir ce qu’ils font, sans s’en rendre compte, obéissant simplement

I. Vallon, Obsession homicide. Annales médico-psychologiques, janvier-février 1896.

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à un désir éveillé subitement en eux. Ce sont là les vols généralement plus ou moins inconscients, stipides, amnésiques, et ne pouvant, par suite, prêter à la contestation, des dégénérés inférieurs, des déments, séniles ou paralytiques, des épileptiques.

Il n’en est pas de même des impulsions dites conscientes, au vol. Ici, le substratum pathologique est de beaucoup moins apparent et, quant à l’acte, il est loin de se distinguer toujours nettement du vol proprement dit. Il est même des cas de transition où le diagnostic est pour ainsi dire impossible, l’élément morbide ne s’alliant qu’en proportion secondaire à l’élément délictueux.

Les états où s’observent ces dernières variétés de kleptomanie sont les états névropathiques, épilepsie, hystérie, neurasthénie à forme obsédante, et les états supérieurs de dégénérescence, jusqu’à la simple déséquilibration.

Au point de vue de sa manifestation, cette impulsion a pour type ce qu’on désigne sous le nom de vol à rétalage ou vol dans les grands magasins.

Nombre d’auteurs, depuis Lasègue’ et Lunier^, jusqu’à Lacassagke ont écrit des pages intéressantes sur le vol à l’étalage. Tous s’accordent à noter le rôle éminemment fascinateur sur tous les

■ I. Lasègue, Le vol aux étalages. Société de médecine légale, 1879, et Archives générales de médecine, février 1880.

2. Lunier, Des vols aux étalages. Société de médecine légale, 1879 et Annales médico-psychologiques, i88o.

3. Lacassagne, Les vols à Vétalage et dans les grands magasins. Rapport au Congrès d’anthropologie criminelle de Genève,

sujets, particulièrement sur les sujets nerveux et de volonté débile, des grands magasins, tels qu’ils existent aujourd’hui. Et tous ont fait, de façon exacte, la psychologie de ces petits drames, devenus des faits divers, qui commencent par des tentations et des convoitises repoussées et qui, après des défaillances progressives, aboutissent finalement à des capitulations plus ou moins fréquemment renouvelées.

Lasègue admettait deux catégories de voleurs à l’étalage :

« Parmi les voleuses surprises, disait-il, plus encore probablement parmi celles qui échappent à la surveillance, un certain nombre agissent avec la conscience exacte et par conséquent avec la responsabilité du larcin. Quand on les interroge, elles racontent qu’eUes ont lutté d’abord, qu’elles sont revenues à la charge, qu’elles se sont aguerries à la pensée et à l’accomplissement du vol. Quand on fait une enquête, on constate que ce sont des femmes dont les ressources sont bien au-dessous de leurs goûts ou de leurs prétentions. Leur existence est semée d’aventures et tout ce qu’on accorde à titre d’atténuation, c’est qu’elles auraient peut-être été préservées si les séductions avaient été amoindries ou le délit plus périlleux. » C’est la catégorie condamnable.

Quant à la voleuse irresponsable, elle se reconnaît, pour Lasègue, aux traits suivants. « La femnae arrêtée nantie de marchandises de valeurs diverses appartient à une famille dont l’honorabilité est hors de doute. Son passé comme son présent est irrépro-

IMPULSION AU VOL

chable ; ses besoins, ses fantaisies n’excèdent pas sOn avoir et se tiennent même dans les plus modestes limites ».

Legrand du Saulle, lui, distinguait parmi les vols dans les grands magasins, des actes délictueux, demi-pathologiques et pathologiques^.

Et Lacassagne classe les voleurs de cette espèce en collectionneurs, déséquilibrés et malades.

Ces divisions, bien que judicieuses en principe, ne sauraient cependant concorder exactement, dans leur rigueur, avec les faits cliniques, si variés et si complexes.

Aussi convient-il, en pratique, pour se faire une idée aussi exacte que possible des vols à l’étalage, de tenir compte à la fois et de l’état de l’individu et de toutes les particularités relatives à l’acte lui-même, c’est-à-dire de l’objet et du sujet, comme Lasègue disait si bien.-

De l’état du sujet, c’est-à-dire du substratum névropathique ou psychopathique sous-jacent, nous en avons déjà parlé.

Bornons-nous à rappeler avec Lunier et la plupart des auteurs que l’impulsion au vol s’observe dans toutes les affections et déviations mentales favorables à l’impulsivité, en raison d’une faiblesse ou d’une diminution de la résistance volitionnelle, et qu’on peut la rencontrer jusque chez des individus très intelligents, supérieurs même, mais sans doute quelque peu déséquilibrés, chez qui elle con-

I. Legrand du Saulle, Des vols dans les grands magasins. Société de médecine légale, 1879.

stitue une sorte de « manié » ou plutôt de « tic ». On a en effet cité plusieurs hommes célèbres qui, sous l’influence de ce ■ qu’on appelait euphémiquement leur distraction, dérobaient régulièrement des objets d’art, des couverts d’argent, que leurs domestiques étaient chargés, après, de rapporter.

Disons aussi qu’en ce qui concerne les vols morbides à l’étalage, mais surtout les vols dans les grands magasins, c’est principalemsent à l’hystérie qu’on a affaire.

Sur io4 voleuses pathologiques ou demi-pathologiques interrogées par lui au Dépôt de la Préfecture de police, de 1868 à 1881, Legrand du Saulle a trouvé les catégories suivantes. Pour les vols pathologiques : 4 très faibles d’esprit, 9 hystériques aliénées, 2 démentes hémiplégiques, 5 démentes avec paralysie générale, 5 démentes séniles ; pour les vols demi-pathologiques : 3'5 hystériques de 15 à 24 ans, au moment de la période menstruelle, 6 hystériques de même âge en dehors de la période menstruelle, 24 filles ou femmes héréditairement prédisposées à l’aliénation ihentale, avec manifestations hystériformes, 10 femmes à l’âge critique ou débilitées gravement à la suite de pertes utérines, enfin 5 femmes enceintes.

Le rôle prépondérant de' l’hystérie dans les vols appelés par Legrand du Saulle demi-pathologiques ressort très nettement de cette statistique. Et ce rôle s’accuse surtout dans les cas où l’hystérie se trouve associée non pas seulement à la grossesse, pour y constituer les célèbres envies, mais à toutes les étapes de la vie génitale.

IMPULSION AU VOL

En ce qui concerne Pacte lui-même, il est nécessaire de constater dans quelles conditions d’obsession, d’irrésistibilité, de lutte, de conscience, comme aussi de préméditation, de prévoyance, d’habileté, d’utilité, il a été accompli.

Il faut aussi savoir et ce sont là dans l’espèce deux points importants, quelle est la nature de l’objet volé et à quel usage il est destiné.

Beaucoup de voleurs à l’étalage, de ceux tout au moins qui obéissent à une impulsion morbide, sont des collectionneurs, ou mieux des collectionnistes, bien étudiés par les auteurs italiens Mingazzini ^ et Santé de Sanctis Certains, parmi eux, s’emparent de toutes sortes d’objets, sans distinction, qu’ils entassent pêle-mêle dans leur maison, transformée ainsi peu à peu en véritable magasin le bricà-brac. C’est le polyklepto-collectionnisme de Mingazzini . Plus curieux sont les monoklepto-collectionnistes. Ceux-ci ne sont attirés, tentés que par des objets d’un ordre déterminé. Tout le reste les laisse indifférents. Les uns ne volent que des porte-monnaies, les, autres que des pipes, que des poupées, que des parapluies, que des pièces uniques de linge, d’étoffe^ de vêtements, toujours les mêmes. Ils les enferment religieusement et ne s’en servent pas, à moins d’ètre mus par quelque mobile spécial,

1. Mingazzini, Sul coUezionismo nelle diverse forme psicopatiche. Rivista sperimentale di freniatria, 1898, faso. IV.

2. Santé de Sanctis, CoUezionismo e Impulsi collezionistici. Bulletino delta Societa lancisiana degli Ospedali di Roma, anno XVII, fasc. I, 1897.

coinine ceux atteints de perversions sexuelles, que nous retrouverons plus loin ^

Ce fait de dérober des objets toujours identiques, dont on n’a aucun besoin et dont on ne fait ultérieurement aucun usage, est évidemment l’indice habituel d’un état pathologique. Mais, comme le dit fort bien M. Paul Dubuisson, dans un travail actuellement en cours de publication^, il n’y a point là un critérium absolu, et on voit des individus, bibliophiles, philatélistes, ou amateurs d’objets d’att passionnés, mais non malades, se laisser aller à dérober, dans des circonstances même graves, l’objet de leur ardent désir. Ce sont ces cas, dont nous parlions ■ tout à l’heure, qui sont comme une sorte de transition entre le délit consenti et l’impulsion, et où la responsabilité, sans être toujours entière, n’en est pas moins en grande partie conservée.

Par contre, le caractère utilitaire d’un vol, le fait de tirer parti de l’objet volé et dé' le vendre, ne sufi&t pas à lui seul pour enlever à un acte tout caractère morbide et il est des malades, surtout.des dégénérés, capables de faire argent du produit d’un vol manifestement accompli sous l’empire d’un entraînement supérieur à leur volonté. Nous avons eu presque coup sur coup à examiner, dans ces dernières années, plusieurs dégénérés impulsifs qui, après

1. Weber. Vol pour des motifs sexuels. Soc. de médlégale psychiatrique de Dresde, 27 février 1890.

2. Paul Dubuisson, Les voleurs des grands magasins, étude clinique et médico-légale. Archives de l’anthropologie criminelle, janvier et juillet igoi (à suivre).

iMl>ÜLSlON A l’incendie SüB

s’être appropriés ainsi maladivement une bicyclette, l’avaient ensuite revendue.

Impulsion à l’incendie (p3n-omanie). — Morselli dit que le fait d’allumer un incendie sans motif ou pour une cause réellement disproportionnée, et sans complice, est, par lui-même, significatif d’un état psychopathique. Il est certain que bon nombre d’incendiaires sont, à divers titres et à divers degrés, des aliénés. J. Baker, dans son intéressant article « Pyromanie » du Dictionnaire de Hack Tuke, signale q;ue, dans l’espace de 22 ans (de i864 à 1886), il est entré à l’asile de Broadmoor io3 individus qui avaient commis des incendies, dont gb hommes et 8 femmes. La proportion des aliénés incendiaires visà-vis de l’ensemble des aliénés criminels était de 6,2 pour 100, dont 7,6 pour 100 pour les hommes et 2 pour 100 chez les femmes. Au point de vue de la forme morbide, on trouvait sur les io3 incendiaires : imbécillité congénitale, 36 (35 hommes,

I femme) ; mélancolie, 21 (17 hommes, 4 femmes); démence, 10 (10 hommes); monomanie, 9 (8 hommes, I femme) ; manie chronique, 7 (6 hommes,

I femme) ; paralysie générale, 6 (6 hommes) ; manie aigüe, habituellement alcoolique, 6 (5 hommes, I femme) ; épilepsie, 4 (4 hommes) ; manie récurrente, 4 (4 hommes).

Cette statistique est intéressante en ce qu’elle montre que, contrairement à ce qui existe pour la kleptomanie, la tendance pathologique à l’incendie est de-beaucoup plus fréquente chez l’homme-que chez la femme et que les états dans lesquels on la rencontre le plus souvent sont : l’imbécillité congéni-

taie, la mélancolie et la démence. Peut-être l’épilepsie mériterait-elle un rang supérieur à celui qu’elle occupe dans cette statistique.

Certains aliénés réitèrent leurs incendies, souvent de façon presque périodique. Il s’agit alors, à n’en pas douter,- de dégénérés ou d’épileptiques. Motet, dans son magistral article Pyromanie du dictionnaire Jaccoud, dit à ce sujet : « On pourrait formuler avec certitude la proposition suivante. Toutes les fois qu’à la campagne, dans un village, dans Une commune, des incendies se répètent à des intervalles rapprochés, c’est qu’il existe un garçon, une fille à développement intellectuel ou physique incomplet, idiot, imbécile ou épileptique; c’est sûr cet infirme que doivent porter les soupçons ^ ».

U De autre particularité qui mérite également d’être relevée, c’est que beaucoup d’aliénés incendiaires, surtout parmi ceux qui appartiennent au groupe des déséquilibrés et dégénérés, sont jeunes. Il existe même une relation évidente entre les tendances incendiaires et la puberté, comme aussi avec la grossesse et l’état puerpéral. Le D'' Rousseau a spécialement insisté sur cette relation en l’appuyant sur des faits probants, entre autres les deux suivants

Dans le premier, il s’agit d’une jeune fille de i6 ans qui mit le feu, une fois dans une maison où elle travaillait comme apprentie, une seconde fois chez ses parents. L’intelligence de cette jeune fille sem-

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