‹ Les odeurs de ParisChapitre 11 sur 71 · uy^E H · texte numérisé non relu

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«n dehors des lois, sans patrie, sans foyer, sans culte, sans ressources, sans industrie classée et sans mé&îts définis; nn pea yétérinaires et médecins marrons, un peu tireurs de cartes, un peu ruffiants, un peu écnmeurs de vergers, se glissant à travers les haies, n'escaladant jamais les murs; enfin, des vagabonds.

Murger s'est cru de ce monde-là, parce qu'il en avait les idées, les ignorances et les usages. Mais il tenait du ciel un outil, il a travaillé : c'est ce qui le distingue radicalement du Bohême. U était même laborieux, vu l'insuffisance de l'outil. Une page, incorrecte et sans style, lui coûtait beaucoup à produire; tous ses panégyristes le disent. Dans ce qu'il a laissé, l'on sent, en effet, partout la peine et Feffort.

Il a exploité la Bohême. Le flair d'un enfant de Paris et l'adresse d'un ouvrier de la petite presse étaient nécessaires pour découvrir et enfoiu'cher ce Pégase. Et Murger a su régler ses chevauchées sur le goût du bourgeois, non parce qu'il était sage mais parce qu'il était médiocre.

A prendre sérieusement son sujet, à en sonder le fond laid et triste, il n'eût été qu'un moraliste ennuyeux, le Parent-Duchàtelet d'un recoin de la société souterraine. Doué d'une imagination plus forte et d'un sentiment plus vif, il aurait considéré le Bohème comme un réfractaire, ce réû>actaire comme un réformateur légitime de la société, et il serait tombé dans l'extravagance révolutionnaire. Ni sa passion, ni sa vertu n'allaient jusque-là. Avec ce petit outil d'ar-

liste qa'îl avait dan& les doigts^ avec ce petit don du fragile et du faux qui constitue la poésie paiiâenne, au lieu de verbaliser en moraliste et de déd»-. mer en révolutionnairCf il a su conter et il a semblé^ peindre. Il a trouvé une certaine mélancolie, une cer*» taine ironie, une certaine étrangeté qui ont passé pourt. vraies et originales. %t sans doute, entre le grossier, roman d'aventures en plusieurs tomes et l'insuppoDtable roman de tbèse, les jolies marionnettes de la. Vie de Bohême ont ce charme particulier que donne la^ maia du poète; mais il leur faut ce voisinage et le se^ cours du premier moment.

Les Scènes de la Vie de Bohême sont le premier et à. vrai dire Tunique ouvrage de Murger. Il l'a re&it.. continuellement, sans aucun progrès. Le bourgeois s'était épris du genre, il est resté fidèle. Rienn'eat.. persistant en France conmie ime mode adoptée, et . rien n'égale la constance et la patience du bourgeois dans les affections indues. Le bourgeois adopta Mur* ger parce qu'il trouvait en lui, sous les traits les. moins épiques, l'objet perpétuel de son étonnement^ de son admiration et de son mépris, ce mélange du. maniaque, du bouffon,, de l'affamé et de l'inspiré qu'il appelle ïartiste, et qui constitue le véritable fou de la . démocratie»

Pour agrandir sa petite esploitatûm, Murger s'est avisé d'annexer à la Bohème une autre contrée,. pluSi* anciennement nonmiée le Pa}fs. latin. Aux peintunes. de la vie de Bohême, il a mêlé la peinture de la.via.

d'étudiant; une vie de petites débauches et de souillure à bon marché, où il n'est plus question du tout de philosophie ni d'art, mais de courir après les filles, d'être trompé par elles et de se gâter le cœur, l'esprit et le corps autant qu'on le peut, en attendant de devenir avocat, magistrat ou médecin. Tout cela est pauvre, souvent tout-à-fait plat, et d'une immoralité naturelle poussant comme en plein champ dans l'ignorance absolue du bien et du mal. Le succès n'a jamais manqué. L'auteur des Scènes de la Vie de Bohême ne pouvait plus rien faire qui ne fût a char mant. » Il travaillait avec un égal succès pour le Vaudeville, pour le Théâtre-Français et pour la Re^ vue des Deux-Mondes.

Murger vient de mourir à trente-neuf ans. Il n'emporte rien et ne laisse rien. On lui a rendu des honneurs qui attestent l'amour de ce temps-ci pour la malsaine médiocrité. Un convoi de prince est allé le chercher dans la maison de santé où il est mort aux frais du premier ministre. Il y avait la multitude des petits gens de lettres, quelques académiciens, des représentants des puissances étrangères; enfin, c'était si beau, disent les feuilletons, que le peuple croyait voir passer l'enterrement d'un millionnaire; mais, ajoutent-ils, a c'était un millionnaire de l'esprit! » On a déchargé sur sa fosse trois discours, trois tombereaux de Ueux communs. Alfred de Musset, à qui ces impertinents osent bien comparer Murger, fut enterré presque incognito. Je me rappelle en ce moment l'en-

terrement de Tabbé Hohrbacber, qui a fait un si beau et si brave livre, une Histoire universelk de P Église, en Tingt-buit volumes, parvenue en quelques années à sa quatrième édition : nous étions en tout buit personnes, et, dans le nombre, trois appartenaient à la même maison de librairie et deux au même journal.

Pour l'auteur de Sabot Rouge et du Bonhomme Jadis, tout n'a pas fini par ce grand funéraire. Une souscription publique a été ouverte afin de lui élever un monument. Les listes sont pleines de noms d'agents de change. On lui fait une statue. Ils mettront pour six mille francs de marbre sur cette pauvre petite cbose. L'imprudent Tète-de-Turc, qui n'est pas souvent magnifique, mais qui ne manque point toujours de bon sens, s'étant permis de contester je ne sais quoi touchant la gloire de à notre regretté Murger, » ils ont poussé im burlement à faire trembler ; et depuis lors ils mangent les oreilles de l'impie.

Il y en a un qui a demandé par la voie des journaux qu'un prélèvement fut fait sur le produit de la souscription, pour assister une des veuves inconsolables du défunt. J'ignore si la pétition a été accueillie. Je no croirais pas impossible que ce vénérateur de reliques n'eût voulu du même coup pensionner une dame bonorée des embrassements de Murger et appointer ime de ses propres épouses.

Un autre informe le public qu'il a recueilli le chien du poète. Il ne réclame point de pension.

Murger, quand il est mort, corrigeait les épreuves

d'un recueil de poésies. L'éditeur, happant la circonstance, a tout de suite donné la volée aux meilleures pièces, les Nuits f Hiver! Je me suis pourtant laissé prendre, et quand ces Nuits dCHiver ont paru, j'ai acheté le Tolume. Il n'est pas question de nuit ni d'hiver, et encore moins de poésie. C'est un bric-à-brac de rimailles d'une indigence absolue, d'un ennui rare; vrsds vers d'artisan-poète, dans le goût classique de 1840; pôles imitations de Millevoye, de Demie-Baron, de Béranger. Murger n'était pas même romantique. Péchés de grande jeunesse, à la vérité! et il n'y aurait rien à dire si le choix était le fait d'un a avide » éditeur; mais Murger en personne avait ramassé ces loques, n fallait qu'il eût peu de goût et qu'il fût étrangement tari pour offrir au public un pareil restant. Afin de gonfler le volume, on a joint aux a poésies » quelques pièces en prose d'une même indigence. Les journaux de province ne donnent point d'essai de jeune employé qui ne vale autant.

Deux ou trois bagatelles sont moins minables, mais l'ineptie est alors remplacée par une immoralité crue. Ge sont des^ gémissements sur les infidélités de Musetk, Musette était la Laure de ce Pétrarque et leur Vaucluse la fontaine du carrefour Gaillon. Il fait le misanthrope et l'iinpie avec* des fioritures tout^à-fait basses et bète». Le meilleur morceau, l'un de ceux que Ycm portait en quelque sorte derrière le cercueil, conmie les insignes du mort, est le testament ironique d'un Cceur blessé qui lègue son bien à une fille. On lui annoaoe

qae le prêtre est là. U répond : Dites-lui que j'ai lu Voltaire. Pauvre petit, tu n'as lu que M. About !

La morale, c'est ({ue Murger était fort triste en son fond, d'une tristesse vide et maussade; et s'ennuyait fort daïis cette belle vie de Bohème qu'il a si plaisamntent chantée; et que les époux de Musette ne s'ac^ coutument pas plus que les autres au déplaisir d'être suppléés, bien qu'ils le soient toujours et comme iné- Titablement.

Murger avait été créé chevalier de laLégion-d'Honneur en 1859, sur la proposition de M. Rouland, ministre de l'instruction publique — ^t des cultes.

QUSHEUBa D'AaiQUaEUX«

n survient des querelles entre la demi-presse et la demi-monde. La demi-presse y montre davantage le caractère féminin. Elle a le ton. plus aigre^ le propos plus dur, les ongles plus longs« Un petit journal qui se met à moraliser n'y va pas de main-morte I Le mouchoir qu'il présente à Dorine est de grosse toile et d'une dimension toute prodigieuse. Il est vrai que Donne laîoae/beMttOup do MuAceià «couvrir» Il est vsai aHssi que, le lendemain; Dbrine, snnplement ornée* d'un pagne otahitien« parait fort eonvenabifiment.

yètue aux yeux de ce même Gaton ({ui, tout à l'heure, la haranguait si vertueusement. La paix est faite, et Caton et Donne sont une paire d'amis.

. Gaton est juste ; le a sacerdoce » qu'il exerce ne lui permet pas de se ranger exclusivement du côté de la morale, lorsqu'il voit aussi du hon et même du meilleur de l'autre côté. Dernièrement il avait encore médit des femmes du demi-monde. Il les avait comparées à l'ivraie destructive du bon grain; il avait énuméré les ruines qu'elles entassent, les ménages divisés, les familles désolées; il avait maudit leur dépravation, sifûé leur fard et leur sottise. Le lendemain il lui vint des scrupules : — Tout cela sans doute est sage, mais les honnêtes femmes valent-elles mieux, valent-elles autant, jettent-elles autant de fraîcheur dans la vie? Et toi, Gaton, au fond de Tàme, que t'en semble ?

Il ne se répondit point, mais il publia ingénieusement une apologie anonyme des femmes du demimonde.

Le morceau lui semble joli, bien tourné, aimable. Moi, je le croirais de lui, sans une certaine vivacité d'esprit qui se démène dans ce patois et qui n'est point son fait. G'est d'ailleurs une pièce, comme il dit, « curieuse, » et même instructive. La voici :

a Je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Monsieur, mais vous ne seriez peut-être pas fâché de vous trouver au milieu d'un champ de cette pauvre plante (rivraie) si méprisée depuis la création, et dans ses épis vous

tronveriez peut-être de la farine plus pure que daus ce que vous appelez le bon grain.

a Les femmes du demi-monde ont pour elles la jEranchise ; elles ne se posent pas en vertus, ne déshonorent pas le nom qu'un homme leur a donné à respecter, ce que font souvent les femmes du monde que vous qualifiez du titre de bon grain. Les femmes du demi-monde sont souvent poussées à Fexistence qu'elles mènent par la nécessité, la faim quelquefois, et une fois lancées sur cette voie, bien souvent elles ne peuvent s'arrêter.

c< La femme mariée, qui l'y oblige? Le vice, voilà le seul motif; mais elle est mariée, c'est tout dire. Le mari couvre tout. Leur extérieur est celui d'une honnête femme; mais l'intérieur ne vaut pas le nôtre; car l'envie qu'elles nous portent les ronge, et nous ne sommes pas jalouses d'elles. Nous consolons les pauvres maris qu'elles trompent; nous égayons ceux qu'elles ennuient, et vous, Monsieur, qui vous faites leur défenseur, vous préféreriez nos soupers à leurs cérémonieux dîners. L'ivraie est parmi elles tout aussi bien que parmi nous, et parmi nous on trouve du bon grain. Dans vos perles fines, il y en a bien des fausses, et dans votre or pur bien de l'alliage. N'abaissez donc pas les unes pour élever les autres.

a Maintenant, sans rancune. Ne soyez pas mauvais envers nous. Faites de l'esprit à nos dépens, mais ne faites pas de nous un marche-pied pour élever les femmes que le hasard a dotées d'un mari, et nous serons bons amis.

« Si vous me connaissiez, vous n'en seriez peut-être pas fâché. Je ne suis pas une des reines du demimonde; je ne suis encore qu'une humble sujette, mais qui pourra un jour obtenir le sceptre, et quoique ma main soit bien petite, je saiu*ai le tenir.

d UNE FEMME DU DEMI-MONDE. »

Là-dessus, Caton prend la parole :

« -^ Voilà, dit-il, qui est ub peu vert, mais je le répète, c'est curieux, et j'appelle ce morceau une bonne ortune pour la dironique. »

Oui, Caton; et vous y ajoutez par ce peu de mots mie a conclusion et morale » qui ne peut que perf eeionner dans le goût de la vraie vertu toute la multitude de vos lectrices à deux sous.

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