LE COSAQUE
Voici on chant de triomphe que je trouve dans un de ces pellt? journaux qui amusent le peuple par permission des Autorités, à condition de ne point parler politique. Ce n'est pas le plus mauvais m le moins lu. Songez que ce personnage est écouté de plus de cent mule paires d'oreilles tou^ les jours, et dites s'il ne
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faut pas pleurer rancienne et respectable tribu des Galimafré.
Pour moi, j'ai rarement entendu parler plus nette* ment la voix des Ismaélites et des Vandales à qui la Révolution a livré le monde ; impies envers tout souvenir, réjouis de tout ce qui tombe, riant de voir saigner les cœurs que la chute écrase.
Et le style I...
a On parle, les uns sans s'émouvoir et en riant, les autres avec émoi et tout pleins d'indignation (cela dépend des opinions), d'un grand remue-ménage dans le noble faubourg Saint-Germain. L'arche sainte des traditions nobiUaires est menacée, paraît-il, et le sanctuaire aristocratique est en danger. L'édilité de Paris se propose de couper en deux ce sanctum sanciorum de la noblesse, sans plus de façons que s'il s'agissait d'un quartier peuplé de simples bourgeois, et le tracé du boulevard projeté démolirait une vingtaine d'hôtels solennels et consacrés, qui bordent les rues de Lille, Saint-Dominique et les autres.
« Les propriétaires de toutes ces demeures antiques et respectées sont dans le plus grand embarras. Que faire?
a Résister ? C'est impossible. <t La pioche des démolisseurs » (c'est un cliché cela) manque absolument de respect pour les vieilles maisons et brise sans pitié les blasons sculptés sur les portes cochères, comme elle a brisé les antiques enseignes des simples droguistes, épiciers, drapiers et autres vilains de l'ancienne rue des Lombards : le sens de la vénération lui manque.
c< Se soumettre ? C'est bien dur de quitter ainsi les maisons sacro-saintes où l'on se réunissait, entre gens bien pensants, — les vieux hôtels pleins de souvenirs où l'on est né, où l'on espérait bien mourir.
c n le faudra bien, cependant. C'est une loi dure, mais c'est une loi. En ce temps d'égalité, l'hôtel altier d'un duc connue l'humble maison d'un marchand de vin doit s'écrouler, dès qu'il s'agit de l'utilité publique. Ce siècle a des exigences I
a Les hôtes expropriés de ces hôtels condamnés ù mort sont, dit-on, décidés à s'exiler à Versailles. La ville du grand Louis, — ce prince a ennemi de la fraude, » comme il est dit dans Tartuffe, — offre des abris somptueux aux douleurs hautaines des grands seigneurs. C'est là qu'ils transporteront leurs pénates sairés, si l'édilité parisienne maintient son projet irrévérencieux de démolir ces derniers^ refuges de la noblesse. »
Est-il assez content 1 Se carre-t-il assez d'avance dans l'omnibus qui parcourra le sol où branlent ces maisons « condamnées à mort, » ces maisons qu'habitent encore des gens qu'on ne peut pas mépriser 1 * Comme il aime ce siècle à qui a le sens de la vénération manque, » qui se sert de la pioche pour démolir des maisons et de la truelle pour édifier des casernes.
Ne lui dites pas que ces maisons qui vont tomber sont encore, sinon les forteresses, du moins les asiles de la fierté civique, les lieux où se réfugient la plupart de ceux qu'il est encore difficile de faire obéir. Ah I l'on est fier par là! Raison de plus pour que l'omnibus y passe et que la caserne y pousse!
Plus de patriciens! des prolétaires et des mamelouks!
Les prolétaires et les mamelouks lisent le journal à > un sou!
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QuGToilà bien le Cosaque dont Béranger pressentait la venue :
Hennis d'orgneil, 6 mén coursier fidèle !
Et si vous alléguez le respect de Lupus, qui chante dans le même lieu d'un ton en a]^>arence tout autre, j'avouerai sans peine que la petite presse est la taverne des contradictions ; mais ici pourtant, c'est la même voix et la même chanson, et il n'y a pas de contradiction pour cette fois
LES FAVORIS DE l'INJUSTE SORT.
Un des redoutables cailloux qui chargèrent la fronde révolutionnaire, ce fut ce dicton sur les gens d'en haut, qui peuvent être beaucoup de chose, et même tout, sans avoir rien fait ni rien eu à foire, et qui se sont uniquement a donné la peine de naître. » Le caillou lancé contre la noblesse l'a frappée au , front et elle est tombée. Il est vrai qu'elle avait alors! le front assez bas, penché vers la popularité, vers l'impiété, vers la saleté, vers beaucoup d'autres vilaines choses, et vers le sieur Garon , dit de Beaumarchais, qui l'amusait immensément.
Le sieur Garon, dit de Beaumarchais, qui s'était.
LA PETITE PRESSE. ill
donné la peine de naître un drôle, et qui s'en trouva mieux politiquement que s'il était né duc et pair, et surtout honnête homme, ramassa le caillou. Par la lèvre mordante de son Figaro, personnification des vertus populaires telles qu'on les entendait en ce temps lumineux, il le lança vigoureusement. Almar viva pou&a de rire. Le stupide ne se sentait pas touché ; et il donna sa hourse à Figaro, qui l'avait fait rire ; et Figaro devint grand seigneur à la place d'Almaviva, ce qui parut très-jiMte à tout le parterre. Hais en montant au rang d'Almaviva, le brillant Figaro dédaigna de conserver son rasoir. Quelqu'un le prit, qui en fit le couperet de la guillotine.
Devenu couperet, le rasoir franeha la tête du premier Almaviva, puis la tète du second, qui s'était donné la peine de naître garçon d'esprit. Puis, de syllogisme en syllogisme, les possesseiurs du rasoircouperet ne s'estimant pas assez riches d'avoir cet instrument, plus improductif qu'on ne pense, ont fini par s'indigner de rencontrer des gens qui se sont donné la peine de naître avec une tète. Ils crient que ce privilège ne saurait être toléré sous le règne équitable du peuple souverain.
On ne doit pas naître avec une tète sous un souvexain qui n'a que des pattes.
Cette idée est très-nettement indiquée dans un journal qui s'appelle tout justement Fiynro, t.t qui J'ir -Ii^iirs vaut souvent mieux que son nom. Jouvin y recjte, — mais tout le monde y passe.
Figaro donc se scandalise parce qu'un ténor de casino, aussi inconnu du public que le premier académicien venu, a vient d*ètre engagé par un théâtre lyrique à raison de inille francs le mois, la première année, quinze cents francs, la seconde, etc. » Et « s'il a quelques notes dans le gosier, il gagnera avant peu une centaine de mille francs tous les trois mois comme tels et tels. JD
Figaro trouve cela a triste, a Car enfin, qu'a-t-il fait, ce chanteur, pour gagner une centaine de mille francs tous les trois mois ? Il s'est donné la peine de naitre :
a II est triste — toujours — de voir des gens qui, la plupart du temps, n'ont eu besoin de rien étudier, de rien apprendre — et qui, parce que la nature les a doués d'un organe exceptionnel, — reçoivent — pour eux seuls — le traitement de trois savants et de quelques membres de l'Institut, d
Voilà donc un petit-fils du sieur Garon, dit de Beaumarchais, dont la colère s'allume contre les gens de sa race et de sa tribu qui se donnent la peine de naitre avec quelques notes dans le gosier 1
Il fait voir l'abus, Y immoralité du profit que ces chanteurs tirent de leui: a organe exceptionnel. » Le cas lui parait si grave qu'il n'hésite pas à grimper jusqu'à l'éloquence attendrie:
a Je veux faire remarquer à mes lecteurs à quel point est ridicule — et je <hraimème immorale — cette
manie de domier des sommes efifrayantcs — à des dianteurs dont tout le mérite consiste à pousser, de temps en temps, un cri aigu — appelé ut ou $i de poitrine.
— Et cependant ! — cependant leurs frères ou leurs anciens amis — cordonniers ou tailleurs de pierres — hommes nécessaires — hommes précieux dans une société , — se demandent chaque jour — courbés sur leur ouvrage, — s'ils pomTont gagner de quoi nourrir leurs femmes et leurs enfants 1 »
C'est une chose plaisante, quoiqu'elle ait aussi son côté « triste, » de voir cette fureur de Figaro contre les Ahnaviva de Yut de poitrine — et de Tcntendre — en même temps — raisonner — comme Joseph de Maistre. Car, selon l'observation de Joseph de Maistre, quand les acteurs gagnent de grosses sommes, particuUèrement dans le genre lyrique, c'est un signe certain de décadence sociale.
Poiu* mon compte, je ne dis ni ne pense le contraire, loin de là. Mais quel remède! Je n'en vois que deux qui soient bien démocratiques : le premier, c'est de flaire que nous naissions tous avec un a organe exceptionnel; ù le second, c'est de régler que ceux qui naîtront avec un organe exceptionnel quelconque, en seront privés par un moyen quelconque, même par le rasoirHîOuperet.
On ne peut se dissimuler que le premier remède parait difficile, et le second assez dur. Mais il s'agit de supprimer une iniquité sociale I
Car enfin, que quelqu'un prenne la peine de naître
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avec la faculté de prendre de la peine pour devenir peintre, écrivain, musicien, orateur, c'est aussi ii^juste à l'égard des cordonniers et des tailleurs, que de naître avec le gosier exceptionnel qui donne Vut ou le si de poitrine, ou avec le père qui laissera 500,000 firancs. de rente.
Et TOUS, Monsieur, qui avez pris la peine de naître rédacteur de Figaro, voua trouvez-vous bien, en règ^ avec les pêcheurs de sardines de la baie des TrépassésT
Et Galvaudin, et Habet-'^^um, et Poivreux, et Galapias, et Postbippos, et cent autres qui ont pris la peine de naître ornés des dispositions d'esprit qui permettent d'être autorisés à faire un journal en 1866, sont-ils en règle avec moi qui n'ai point reçu Yut ou le si nécessaire pour charmer les oreilles de l'État?
Voyez-vous, Figaro, nous n'en sortirons point I Et il faut tout de bon se mettre à refaire le monde, je dis de fond en comble, et de telle sorte que nul n'ose se donner la peine de naître avec des dons exceptionnels^ ou du moins ne puisse en abuser.
-Nous ferons un dieu qui discernera tous es dons, qui les centralisera, qui en disposera et qui es rétribuera tous à raison de 3 francs par jour; et si quelqu'un se sert illégitimement de son don pour primer quelque autre seulement de l'épaisseur d'un centime, le dieu en sera averti, fera venir cet ii\)uste, le rasera et le réprimera.
Et ce sera le triomphe de la sainte égalité.
En vérité, je vous le dis, Figaro, espérez 1
LA PETITE PRESSE. Il5 j
On le demande tant et d'une façon si précise que l'essai devra en être fait.
Ça irai
l'honneur est satisfait;
Au nombre des amusements de Paris, il faut compter les duels de joumalistos. Ce sont des feuilletons de durée. L'exposition est longue, mais animée; le nœud se forme assez rapidement; les péripéties, nombreuses, paraissent parfois un peu lentes, il y a plusieurs suite au prochain numà'o.
Quant au dénouement, personne n'en est incertain ni bien épouvanté. Tout le mouilo, honnis (sans doute] les combattants, sait comment cela finira, ou plutôt comment cela na finira pas : a Les honorables adversaires, placés à vingtKîinq pas de distance (il y en avait • peut-être trente), ont échangé leur feu. Personne, heureusement, n'a été blessé. Les témoins sont inter» venus et ont déclaré l'honneur satisfait, d La formule varie peu. Quelques-uns pourtant, après personne na été blessé, mettent : Les témoins n'ont pas laissé con*tiauer le combat. Gomme si ces témoins, au péril de leur vie, se fussent jetés entre des loups pleins de rage. Bien, entendu que « l'honneur est satisfait d tout de
même; autrement, peut-on croire que les témoins auraient interrompu le combat et que ces enragés l'eussent souffert?
Quand le jeu est à l'épée, on se tire du sang ; pas de quoi pourtant écrire un entrefilet ! a L'honneur est satisfait, » voilà tout ce qu'il est nécessaire d'écrire.
Nous eûmes, il n'y a pas longtemps, un de ces spectacles héroïques. Ce fut très-émouvant.
Les habits avaient été ôtés jusqu'aux bretelles, les épées prises en main. Des complications surviennent. L'un des partis n'était pas sûr de l'identité de l'autre, et pensait, non sans motif, n'avoir en face qu^un fondé de pouvoirs. Les témoms discutent un peu chaudement ; les adversaires, plus amis de la paix, séparent les témoins... La suite au prochain numéro. Dans le numéro suivant, cela se rengage : nouvelle suite ; le public est palpitant, le feu se rallume, l'intérêt grandit, à demain. Rien n'est conclu; le pubtic ne parle plus d'autre chose : à demain sur le prél On remet bas les habits jusqu'aux bretelles, on quitte même les bretelles, on prend le fer, on croise le fer, le feu jaillit du fer. Une, deux ! Une, deux ! On rompt, on pousse, le rompant pousse, le poussant rompt. Une, deux ! Bottes portées, bottes parées, vli, vlani Bottes par-ci, bottes par-là, bottes partout! FUc, flac! encore des bottes! Que de bottes, que de feu dans le fer, que de fer dans le feu, que de feu au
cœxirl La sueur coule, on ne l'essuie pasi Enfin l'une de ces cruelles épées touche l'un de ces cruels hommes; le sang va paraître... Arrêtez, in^prudentsl L'honneur est satisfait!
Le blessé a perdu quelques poils du sourcil gauche.
Un personnage très-bon en ces occurrences, c'est le Chœur des journaux, qui se mêle à l'aventure comme dans le drame antique. Il dit véritablement les choses les plus sensées. Il trouve absurde de faire de tels vacarmes et de donner de tels jeux au pubhc qui s'en amuse trop. Il est fécond en raisonnements parfaits sur le duel, notanmient sur le duel entre journalistes : Gonmient ! vous faites métier de franc-parler, vous ne vous estimez jamais assez libres de juger toutes choses et toutes gens, et voilà que vous voulez brider de fer la bouche qui vous juge ou quT seulement vous contredit! Et vous en appelez à la force, au jugement de Dieu, comme au Moyen-Age! Et ce sont des leçons d'escrime qu'il -faudra prendre lorsque l'on voudra raisonner contre vous! Et l'on ne pourra p&s dire que vous êtes de minces écrivains, sans s'exposer à la nécessité de mettre bas son habit et d'ôter même ses bretelles, même en décembre, et risquer de perdre un poil ou d'attraper un rhume? Mais alors, que reprochez-vous aux gens plus forts que vous qui vous font payer l'amende, vous jettent en prison, et par dessus
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le marché vous fennent la bouche dès que vous con* testez leur politique ou Leurs talents? Ces gens-là, tout simplement, usent de leur force, comme vous usez de la vôtre.
Ainsi parle le Chœur et il a bien raison. Mais il faut que l'honneur soit satisfait, cela est sans réphque. U faut échanger une balle, il faut ôter son habit, il faut qu'un poil soit arraché de quelque partie du corps.
Et tel qui vient de chanter si sagement dans le Chœur, demain, s'il a quelque démêlé tant soit peu puhUc, ne, prendra pas de repos qu'il n'ait perdu ou tiré son poil.
Est-ce pour cela qu'on appelle en français, brave à trou poiU^ le fier luron qui va partout, la main sur son épée, illustré de poils conquis ou magnifié de P<m1s perdus?
Je ne veux pas m'étendre sur le duel. Non chrétien, j'en parlerais autrement que le» philosophes et les légistes. Je le comsidéreFais^ comme le dernier rempart de l'individu dans une société démocratique, c'est-à-dire impolie et pleine de méchants personnages qui oseraient tout contre tout le monde, si l'on n'avait à leur montrer la gueule du pistolet. U faut quelque chose qui paisse intimider le tribun, l'avocat^ de libelliste, et cent autres espèces. Quoi! je demeu^ rerai sans défense contre qui aura la langue mieux
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pendue ou le bras plus robuste ? Il faut que je plaide pour obtenir une réparation dérisoire ou qui même me sera refusée? Ne l'espérez point d'une âme un peu noble, à moins que la foi religieuse ne Taide à contenir son juste ressentiment. Je dis plus, ne le déârez point. L'habitude que les honnêtes gens prendraient de se laisser tiiBdner dans la boue tournerait toute au profit des coquins. — Qu'importe, dit Un TeU qui s'est élevé par degrés et publiquement au rang des drôles les plus authentiques, qu'importe la ihémoirc cent fois ra&aichie de mon itinéraire ? Il y a plus diffamé que moi, et c'est le plus honnête homme de France I n n'est pas bon qu't^n Tel puisse raisonner ainsi. Que le chrétien endosse encore cette avanie de la vie publique , qu'il subisse ces ignominies d'autant plus fréquentes et violentes que l'on sait qu'il ne les châtiera pas : il le faut bien. Il ne peut demander répaiation, il pourrait avoir tort de demander justice. De quel droit parles-tu? Qui t'a rendu si hardi de défiondre te& superstitions? Pourquoi feis-tu la guerre, homme de paix? Va te cacher dans ta sacristie !...
Mais jt3 ne^ saurais dire à quel point' j'admire ces fanfarons de la lâbro^Pensée, qui ne croient point ^i Ueu^ quifont entre eux assaut de gentillesses impies, <P^ se moquent à plume que veux>tu des crédulités chrétiennes, qui; ne veulent pas du tout convenir que
le duel soit crime, et qui, s'étant rendus sur le pré, en reviennent intacts, après avoir brûlé leur poudre aux moineaux.
Qu'alliez-vous faire là? C'est à toi que je m'adresse Jean Farine, qui, retroussant ta moustache et raffermissant ton cœur, es venu comme un beau Rodrigue provoquer don Scapin ?
— Don Scapin, dit Jean Farine, avait contesté mon indépendance et sifflé ii^es alexandrins. Pour attester au monde entier que je sais garder ma foi politique et que je m'entends à fabriquer les vers, j'ai voulu tuer don Scapin. Ainsi l'exigeait l'honneur.
— Scapin est-il mort?
— Non; mais j'ai tiré sur lui. Le coup a fait on bruit horrible. On a entendu la balle. Quelles émotions 1 Tous les jom'naux en parlent. Voilà mon indépendance démontrée et mes vers vengés ; l'honneur est satisfait.
— Et toi, Scapin, mon gentilhomme, que dit ton honneur?
— Satisfait. Jean Farine est im brave. Je l'avais traité de bélitre et d'oison qui ne faisait des vers que pour être traîné sur leur douze pattes dans les pâturages du budget. Mais, du moment qu'il tire des coups de pistolet, je l'estime galant homme, bon citoyen, et l'un des princes de la poésie à douze pieds.
— Ainsi, tu retires ta première opinion?
-^ Nullement I Je la maintieiis ; mais je déclare qu'il y a eu malèntenau.
— Ailleurs que sur le terrain, aurais-tu déclaré ce malentendu ?
— Jamais! L'houueur ne Teùt pas permis.
— Quel honneur?
— Le mien. Pour le mettre à couvert, il £edlait le coup de pistolet de Jean Farine.
— Et si le pistolet de Jean Farine avait raté, et si llionneur de Scapin s'était trouvé mal couvert, qu'aurait exigé l'honneur de Jean Farine?
— Que Scapin tirât à son tour et Jean Farine une seconde fois.
— C'eût été plus |)eaul Scapin.
— C'eût été plus long. Jean Farine et moi nous avons des affaires, nous sommes des travailleurs. Pourquoi deux coup| de pistolet quand l'honneur n'en exige qu'un seul? Fallait-il se faire du mal? Que voulait-on? Satisfaire l'honneur. L'honneur est satisfait.
Questioimez tant qu'il vous plaira ces raffinés, Scapin et Jean Farine, ils ne sortiront pas de là : L'honneur est satisfait! Quelle satisfaction? quel honneur? L'on vous dit que l'honneur est satisfait! Lrs témoins le déclarent, le signent, le mettent dans l<;s journaux. Ils sont compétents, sans doute I Les témoins, gens connus, gens de cœur : Grippe-Soleil ol Mascarille pour Scapin, Arcas et Théramène pour Jean Farine.
O merveilleuse adresse de Jean Farine, coup double
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étonaantill ne hlmi- pezBonne, il rétablit aa g^mte chancelante, il restaure son honneur édopé. Yoià de ces pnMiassesqnejne Mssient point Bayaidni Cor* neille. Et Scapin, la fleur de la cheyalerie, peut,, sans se déjuger ancttneHiBntf lui dice: Jean Fàzîiie, noble cœur! je f ai traité de sot et de bélître : si ta le pr^ids à la lettre, tu me Ma tort; naerois pas que je manque d'estime pour toi I
On.porte sur le terrain un honneur à repriser, diton ; on se plante à vingt-cinq pas, on s'ajuste bien ou mal. Panl On revieni sur ses jambes ayeo un honneur toutnauf*.
On abîme un pauvre diable, on le pince, on le mord,, on le déchire jusqu'à L'6bliger de>£aîre peuri lia des transes teiribles^. il écrit son testament, il se voit déjà couché dans le cercueil. Pour rien au monde on ne voudrait lui faire la moindre excuse ; mais lorsqu'enfin il a manifesté l'intention de risquer sa vie, on lui dit : Je n'avais pas du tout l'intention de vous ofiCenser; vous êtes^ galant homme^ et vous mettu^z bien l'orthographe*
Et l'honneur ert.sotîsfait I
Il est avec Vhonnêur des accommodements !
Encore qne eesiduelsride gei»< de lettres se passent à peu près comme chez Barbin, et que peu. de mauvais coni^y «aiflnt. donnés, sauf en: de rares rmcon-
LA PETITE PRBSSE. i23
très, par des maladroits ou par des experts, il ne £aat pas croire qae nos héros y aillent sans réflexion, met* tant leur honneur à la lessive comme un linge qu'on a porté dans l'ardeur du.tmyail ou du oolkihat. Toute tache d'encre ne les tDoui^e pas également susceptibles, et ils prennent fort différemment l'éelaboussaie, selon que l'un ou l'autre la fààt.
Le fameux Molassier, si pompeux, si pesant, si inculte, avait entrepris de me réduire. Il voulait ton* cher à des questions in^rtantes qu'il, ne connaissait pas, abroger certains faits de l'histoire, voire certains articles de foi, et que mon argumentation respectât la sienne, qui ne respectait ni l'Église, ni les documents authentiques, nii le bon sens, ni la grammaire. Nous ne pouvions nous entendre. Il me demanda mon àme et m'ofirit sa vie. Je le priai de considérer, premièrement, que je n'avais pas le droit de le tuer; secondement, que ce n'était pas mon intérêt. Mon intérêt, d'accord avec mon devoir, était au contraire de le conserver pour le sif&ër pluS loî^gtcmps et faire entrer à coups de sifflets, s'il était possible, la lumière dans son esprit : — Or, comment vous sifflerais-je, Mollas* sier, si j'étais mort? . et comment vous pourrais-je éclairer si je vous avais tué? Il se trouvait sans syllogisme devant ce raisonnement si jjiiste, et il s'emportait. — Quoi! vous n'êtes pas dévot, et vous vous emportez! n cria que je n'étais pas Français. Je liû prouvai, Yaugelas à la main, que j'étais plus Français que lui. n jura qu'en vain j'abritais ma défaillance sous le
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manteau de la religion, qu'il saurait bien enfin me tirer du sang. J'attendais, sifflant toujours; et il ne venait pas.
Mais Yoilà (fae dans le fort de cette querelle et dans le feu de cette bravoure, il survint à Mollassier une querelle avec le jeune Poilauvent, rédacteur en chef du journal qui lui disputait son public et ses annonces. Poilauvent se voulait poser, mordait comme un diable, disait à ce pauvre Mollassier toutes les pires injures. Il le traitait de ladre, de couard, de vieux bric-à-brac empoisonné, d'homme d'affaires, d'affidé aux heureux de ce monde, d'abuser du peuple, de jésuite. Ouil il allait si loin, ce terrible jeune Poilauvent. Et que fit Mollassier? Il ne bougea non plus qu'un moellon, se renferma dans sa dignité, cessa d'entendre, ne feignit même pas de vouloir exposer ses jours, — et continua de me demander raison.
Plus Poilauvent le daubait, plus Mollassier prétendait
De sa folle valeur embellir sa gazette.
Seulement, c'était à moi qu'il voulait tirer du sang, ou de ma main qu'il voulait recevoir la mort. Il ne tira de moi que de l'encre, et je persistai à lui laisser la vie.
Comme il a depuis trouvé une bonne place, je pense qu'il est aussi content que moi de cet arrangement.
-aîc-