SCRIBE
Scribe laisse quantité de comédies avec ou sans couplets, la plupart fades et scandaleuses, et plusieurs ineptes absolument. Jamais auteur dramatique n'a été si populaire. A Paris, à Londres, à Milan, à Vienne, à' Irkust, dans les capitales, dans les bourgades, partout, où se parlent les langues d'Europe et où deux planches sont posées sur deux tréteaux, on joue du Scribe. Il* ne faut aucun génie aux acteurs, aucune culture littéraire dans le public, point de machmes, peu de costumes, et c'est vite avalé. Il a d'ailleurs une certaine invention scénique, vulgaire, mab parfois d'un mouvement assez vif. Sa vogue, après quarante ans, ne semble pas épuisée. Scribe était à lamesmredù monde moderne, et le monde moderne est à la mesure de Scribe pour longtemps.
Il y a de grandes libertés dans son énorme bagage. Son principal talent, très-remarque au temps de ses débuts, était de présenter et de faire accepter des situations a bardies. d II a si bien dompté la vergogne du parterre, que plus rien n'est hardi maintenant. Tout passe, suivant l'expression proverbiale, comme une lettre à la poste. Le dernier ouvrage du maître, représenté buit jours avant sa mort, a fait cependant une certaine petite sensation en ce genre. Il faut que ce soit fort! Quelques journaux se sont fàcbés, non à cause de la a bardiesse, » mais à cause, disent-ils, de l'odeur de corruption sénile, tout à fait désagréable.
Scribe a donné aussi des romans du même cru que ses pièces de tbéâtre, épais et répugnants, sans aucune verve, sans aucune langue. Les romans passaient comme les vaudevilles ; les lecteurs en redemandaient.
Il est mort dans un fiacre , se croyant à peine indisposé, débarrassé des soucis de l'beure dernière; mais il aurait mieux cboisi le moment s'il avait été consulté. Il y avait un grand procès en train qui prenait toute l'attention, et cet expert dramaturge a manqué son dernier effet de scène. Il est sorti au milieu du bruit, comme un figurant.
On l'a enterré à Saint-Rocb, en gala, l'église de sa paroisse, dont il ignorait l'existence, ayant été jugée trop étroite pour contenir sa gloire. Il y avait foule, musique, places rései*vées pour les a dames artistes, » quatre chevaux au corbillard, considérablement de fiacres à la queue, des ministres, des législateurs, des
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gens de la Cour, Tingt députations, dont une des élèves du collège de Sainte -Barbe, lesquels mangeaient des cervelas et jetaient les peaux par les portières. C'est au collège de Sainte-Barbe que Scribe fut cultivé ; c'est là qu'il prit ce beau français, cette belle morale, ce goût et cet art des a hardiesses d qui l'ont placé si haut. Erudimini, jeunes Barbistesl
Au cimetière, on Fa fusillé comme commandeur de la Légion d'honneur, et farci de quatre discours : — « Adieu Scribe I — Adieu, belle intelUgencel — Que la terre te soit légère I — Repose en paix I
n est question de ne graver sur sa tombe que son seul nom, Eugène Scribe, comme qui dirait Turenne ou Bossuet.
La dernière pièce que j'ai vue de Scribe est un massif et hideux mélodrame intitulé : Adrtenne Lecouvreur. On y voit Maurice de Saxe, brûlant d'une passion aussi sincère que couronnée pour la comédienne Lecouvreur, personne distinguée par l'élévation de ses sentiments, franche, honnête, désintéressée, le modèle de toutes les vertus et de toutes les délicatesses. Cette noble fille est empoisonnée par une grande dame jalouse, une duchesse, ornée de tous les vices, y compris celui de femme légitime. La pièce se passe à faire écraser la grande dame infâme parla vertueuse comédienne, après quoi celle-ci expire sur la scène, du poison que la duchesse lui a versé. La bonne société vient
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encore de temps en temps applaudir cela au Théâtre- Français. L'œuvre est immorale et anti-sociale au possible, et en outre, d'une exécution littéraire véritablement bumiliante. Du reste, M. Legouvé, de l'Académie française, y a mis la main.
Le théâtre, en France, s'applique , plus encore que la presse, à la destruction de la famille et de l'ordre social. Le concubinage et l'adultère y figiu'ent carrément, comme de droit commun; la plupart des héros, depuis quelques années, sont des bâtards et des fillesmères; le mariage régulier est le sujet de toutes les dérisions, la paternité le plastron de toutes les turlupinades. J'ai vu une féerie annoncée comme un spectacle innocent, où le père de rhéroïne, coupable de s'opposer aux feux de sa fille, est berné et dindonné depuis la première scène jusqu*à la dornirTP. Tous les bons ménages de Paris y ont conduit leurs enfants, filles et garçons.
Après la paternité et le mariage, la chose dont h théâtre se moque le plus est la royauté. L'on voit à la fois trois rois cette année, sur la scène, représentes sous les traits les plus vils et les plus bètcs que leur aient pu donner les génies combinés des poètes et des acteurs, et cela va loin ! La charge est même si fort.* que le public,' quoique peu délicat, en témoigne du dégoût; mais il avale tout de même. Le Thêutre-Fraûçais, théâtre impérial, montre son roi idiot. Au thêà
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tre des Variétés, Yï^oi est féroce, et en même temps il est époux et père, et fouetté en ces trois qualités.
Tout cela est visé par la censure.
C'est le résultat social du théâtre de Scribe; mais le théâtre de Scribe finira par paraître décent.
l'idéal.
J'ai assisté à la quatre cent unième représentation d'une féerie. C'est l'aventure d'une princesse, empêchée par plusieurs génies malfaisants d'épouser celui qu'elle aime, mais les bons génies viennent ^ son secours, et le mariage se fait passé minuit, au milieu d'une pluie d'or éclairée par la lumière électrique. On y voit des hommes et des femmes habillés en poissons, d'autres en légumes, d'autres en autre chose, et surtout beaucoup de femmes qui ne sont pas habillées du tout, et c'est là le grand attrait. Il y a des feux de couleur, des musiques, des danses, des palais d'or à colonnes de diamants, des cariatides vivantes , et une grande pièce de fille qui se promène tout le temps en maillot couleur de brique, à peu près uniquement vêtue de brodequins rouges; elle fait voir ses formes et elle étale toute la vie dont la science et l'art peuvent douer un mannequin.
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Fées, femmes, fleurs, feux et trues, tout est d'un fané, d'un comtmun inénarrables, et le spectacle entier exhale un ennui mortel. En fait de génies malfiaisants, où en trouver qui s'acquittent mieux de leur métier que les auteurs de ces divertissements-là I Nous étions bien un millier de malheureux dans la salle, dont pas un ne parvint à rire One seule petite fois. Pas un mot drôle, pas même une charge, et pas même un étonnement, car rien n'étonne quand on s'attend à tout, et il n'y a plus un enfant dans Paris qui ne connaisse ces ficelles. Je ne pus saisir qu'une fugitive sensation qui ressemblât de loin à un mouvement d'intérêt : une pauvre diablesse qui faisait je ne sais quelle fée, jeune et chétive, était, je crois hydropique très avancée. Ses joues tirées, ses jambes fléchissantes, sa voix défaillante, tout annonçait une crise, et l'on s'attendait qu'elle dégonflât sur la scène.
On ne peut imaginer de plus médiocres acteurs. Ils n'ont pas dit juste un seul mot, ni fait seulement une bonne grimace. Cette profession s'est beaucoup dégradée. Autrefois les acteurs avaient quelque besogne d'esprit, le sort d'un ouvrage leur était confié. Ils tâchaient d'animer un rôle, d'y mettre une physionomie. A présent, le rôle est l'affaire du costumier, comme la pièce est l'afiaire du machiniste, et c'est assez pour les personnages de donner la réplique aux machines. La plupart de ces acteurs ne savent pas même marcher; ceux qui prétendent encore vivre ne réussissent guère qu'à se trémousser misé-
rablement; ils font des charges grossières, dont un public moins brut s'offenserait fort.
Quant aux femmes, elles arrivent à ressembler exactement aux tètes de cire des perruquiers. Elles sont laides, de cette laideur particulière qu'on appelle la gentillesse parisienne, vraiment blessante sous un autre costume que le parisien. Elles ont l'agaçante voix, le glapissement déchiré des filles de portière, qui semblent s*être gargarisées de l'eau du ruisseau.
Mais ce qui touche à Tépouvantable, c'est l'objet même que l'on emploie pour attirer la foule, c'est la femme nue. Je ne parle pas de l'horreur de l'âme devant cette prostitution, je parle de la simple horreur de l'œil. Le spectacle est plus affreux que malhonnête. Les ramassées que l'on y produit ne se contentent pas d'être laides de visage, la plupart jusqu'à l'abjection ; elles sont par dessus le marché généralement et diversement fort mal bâties : des cagneuses, des mafilues, des pansues, des voûtées, des osseuses, impudentes et gauches, ne sachant ni marcher ni se tenir. 0 effroyables déformations de la grue déplumée I 0 grouillement abominable d'où s'échappent des odeurs de soupente I
Quatre cents représentations I
Et ce n'est pas fini! Voilà le mystère. Car enfin l'on s'ennuie, et Ton sort de ce bazar, écœuré et attristé,
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et qui peat y retourner? Il faut que les auteurs dramatiques, depuis la tragédie jusqu'à la farce, depuis M. Ponsard, s'il est le premier, ce que j'admets, jus- ^ qu'à M. Glairville, s'il est le dernier, ce que j'ignore, aient singulièrement chargé, alourdi et ennuyé le public pour le pousser en pareilles masses vers ces stupides dÎTertissements. Ils ont donc su faire des couplets ^ des tirades, de la prose et des vers plus laborieux à' ouïr que ces charniers vivants à contempler I Ik ont donc créé quelque chose de plus long, de plus lourd, de plus bêtequ-un ballet! Ils ont donc fait subir à la langue des contorsions et des désarticulations pires que le solo de la danseuse et les poses abandonnées de ses demoiselles suivantes 1
J'en causais avec un conseiller de théâtre, trèsexpert en toutes les manières d'amorcer le public, et assez homme d'esprit.
— En eflfet, me dit-il, si vous n'aviez rien à faire de vos soirées et que vous fussiez comme tant d'autres «lans cette auberge de Paris, qui n'ont ni foyer, ni parents, ni œuvre, ni pensée, une fois fermés la boutique ou le bureau ; s'il vous fallait tuer tous les jours ipielques heures pourne pas^ périr d'ennui, alors, quand vous auriez consommé six mois d'opéra, de comédie et Je vaudeville, vous comprendriez mieux l'attrait de cet autre genre d'abrutissement, car vous ne connaissez pas l'homme moderne, si vous ignorez qu'atteint d'un
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incurable eniiui, iLa besoin, vraiment besoin de s'abrutir. Mais s'abrutir n'est point petite besogne, et tous les moyens n'y réussissent pas également.
La vie est organisée pour cela, on a l'uniforinité (m. tout et Ton travaille à la perfectionner sans cesse. Chacun conduit la m&ne ceuvre toujours,, tout le monde en même temps fait la même chose, dit la même chose, voit la même chose. En une demiheure onahi tous les journaux, en un jour, on a vu Paris, en une semaine on. sait l'Europe par. cœur, en un mois on a fait le tour du monde et il n'y a rien de nouveau. L'en* il est immense. Il faut s'abrutir ou périr d'ennui. On a la pipe, l'absinthe, la Revue des Deux-Mondes ; on. bâille encore, l'abrutissement n'est point venu. '*
Étrange merveille! Dans cette imbécile humanité, quelque chose demeure qui résiste à l'abrutissement.
L'humanité éprouve le plus grand besoin de s'abrutir, il jfaut qu'elle s'abrutisse, elle le sait, elle en convient : et elle ne veut pas s'abrutir, eUe veut s'amuser I
Elle semble avoir je ne sais quel instinct d'une existence qu'elle ne comprend pas. Elle regarde en haut comme si elle pressentait quelque spectacle derrière le rideau d'azur, un spectacle qui l'intéresserait; elle agite ses bras lourds qui ont à peine cessé d'être des pattes, comme si elle voulait voler; elle dresse on oreille poilue et elle l'ouvre toute grande, appelant des harmonies supérieures à celles qu'elle entend. On jette dans ce gouffre le tonnerre de cent trombon*-
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nés, elle en demande deux cents; on les donne, on y iyoute des cuivres plus âpres, on y met du canon et des cloches : il en faut davantage, il faut de Tinoul, et si j'osais dire le mot, il faut de l'idéal.
Oui, Monsieur, il faut de l'idéal I Le goût, que disje? la fedm et la soif de l'idéal sont répandus dans l'humanité, le croirait-on? Ce butor vaste qui est assis à côté de vous, suant et à la torture dans sa stalle étroite, questionnez-le : il vous dira qu'il est marchand sur le boulevard, ou éleveur en Normandie, ou chef de bureau, et ce sera la vérité; il vous dira qu'il pêche à la ligne le dimanche, qu'il lit le Siècle, et vous le verrez-bien; il a du trois pour cent, il est marié, il est rangé, il est obtus, il est conservateur, il préside la vénérable loge des Amis de la parfaite Raison, et avec tout cela, c'est un poète altéré d'idéal. On ne sait pas à quel point la maladie poétique est répandue dans le genre humain!
Notre spéculation est basée sur cette infirmité générale — je pourrais bien dire universelle. Car, qui ne donne pas plus ou moins dans l'idéal? Ma parole d'honneur, je ne voudrais pas répondre de moi! Et vous peut-être aussi, vous cherchez l'idéal?
— Moi, lui dis-je, non, je ne le cherche pas , je
l'ai.
— C'est plus fort, répondit-il. Pour nous qui ne l'avons pas, — et qui ne le cherchons guère, — nous
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nous contentons de le vendre. C'est l'idéal que nous vendons à ces oisons, pas autre chose. Nous le vendons, bien entendu, idéalement, et ils rachètent de même; mais ils le paient réellement.
Nous annonçons à grand tapage que nous tenons débit d'idéal, de choses merveilleuses et inouïes ; que nous avons découvert le pays des fées, que nous nous sommes procuré les fées elles-mêmes; que chez nous à la clarté d'un soleil nouveau, d'un coup de baguette elles bâtissent leurs palais d'argent et de rubis, eu montrant leurs jambes faites au tour. Nous promettons des étonnements, des stupéfactions, des renversements, des tru€8 inimaginables et impossibles, des pluies d'or, des pluies de feu, des pluies â^eau naturelle, des cieux plus profonds, des tonnerres plus grondants, et des jambes, des jamlies, des jambes I Car Tidéal des jambes est très recherché : de l'or et des jambes, des jambes et de l'or, on en veut toujours. Nous faisons entendre qu'on n'aura janfais vu tant de jambes à la fois, ni si audacieuses. Le voisin en annonce trois cents paires, nous en promettons six cents, mais plus choisies.
On donne la représentation d'essai. Le lendemain, les journaux annoncent que l'idéal est réalisé et dépassé, qu'on a bissé les grands tableaux, rappelé les acteurs, proclamé les costumiers; que la pièce est charmante, que la musique est originale, que les dames sont hardies. Plusieurs même poussent la boimc grâce jusqu'à trouver que c'est trop, qu'il y a trop