‹ Les odeurs de ParisChapitre 17 sur 71 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

Une actrice venait de perdre sa mère qu'elle « adorait. » On lui envoie du théâtre Tordre de paraître à une répétition. Elle écrit une lettre a touchante, » pour obtenir quelques jours qu'elle voudrait donner à sa douleur. Le directeur, furieux, la fait mettre à l'amende. — EstK^e qu'elle ne compte pas jouer, dit-il, tant que sa mère sera morte ?

C'est ce que l'on appelle un <c mot. » Le journal qui rapporte celui-ci est sujet à en fabriquer. Il y a des gens dont c'est le métier de faire des mots. On les paie jusqu'à trois et quatre sous la ligne, et plusieurs en font qui ne sont pas mauvais. Mais, pour le mot de ce directeur, je ne le crois pas fabriqué, mais tombé des vraies lèvres de la nature.

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TRIOMPHES DE GIBOTBR.

Le Fih de Gihoyer n'est pas on ouvrage si misérable que plusieurs l'ont cru. Il y a mille choses là-dedans qui sont précieuses pour l'histoire. En fait d'outrage à la société, je ne connais rien de plus cynique jusqu'à présent. Bien entendu, je ne lui maintiens pas ce rang pour Tavenir. Qui saurait prévoir ce que l'on pourra voir, n se fera des miracles dans cette façonlà, et l'Auteur de Giboyer sera quelque jour hué comme rétrograde ; en leur langue a ganache. »

Tavais souhaité que Fou fit l'histoire du Fih de Giboyer. Ce vœu est presque rempli. Quelqu'un a ramassé les documents; ils forment déjà un curieux livre : Le Tour de France du Fxb dé Giboyer^ On y trouve les comptes-rendus des journaux, quelques détails des procès auxquels a donné lieu la représentation en province, et un certain nombre d'autres notes.

Les comptes-rendus, lus de suite, sont intéressants. Chose singulière t ils ne manquent pas d'une certaiae feinte de pudeur. Cet académicien qui fait ce métier de vilipender sur la scène les gens garrottés et les opinions bâillonnées, « choque ces journalistes; ils

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sentent dix mpins qn'ils doivent être choqués. Mais d'nn autre côté, le poète est ai fort des leurs I Us. prennent soin de ne Pégratigner guère et de panser tout aussitôt la blessure. Quel esprit disent^ils, quel style comique, quelle grâce, quel feul Ils jurent que Fauteur de Giboyer est Aristopliane ou tout au moins Bsaumarcliais. D'Aristophane à Beaumarchais, il n'y a que la main ; le Sièck y fait à peine une différence.

Un seul a Fhonneur d'être totalement à son aise. Tout lui va, il approuve tout. Et jis vous réponds qu'il voudrait avoir fait cela; et je vous jure (jQu'iL en serait digne : mais il n'y arrivera pas, le pauvre Sarceyl Juaqu^à la fin, son journal, V Opinion nationale, a été le héraut des succès de Giboyer. Il poussait, applaa- * dîssait, réclamait, notait les incidents, invectivait les siBleurs, gourmandait les préfets qui ne savaient paa assez &ire applaudir. Un sous-préfet, nommé Boyec, commit la faute de n'assister pas à la première représentation qui fut doimée dans sa ville. Sarcey raconta que tous les gens ^espnX de cette ville^ voyant vide la loge du sous-préfet Boyer, se demandaient ezttr^eux: c Où gît Boyer ? D

Donc Giboyer fit son tour de Franee^ tiainé par deux chevaux d'égale force et d'égale ardeur : la presse et la police. Ce n'est 'pas la dernière occoâon où le pubfic les pourra voir attelés de compagnie.

Les^ fortunes ont été diverses; pas trop diverses» pourtant. Partout V Opinion nationale applaudissait;

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«partout l'autre opînioû, celle que l'on est couvena l'appeler l'opinion des honnêtes gens, sifflait; partout b. police donnait main-forte aux applaudissements et empoignait les siffleurs.

Là où les siffleurs se sont abstenus, la pièce, uniquement livrée à ses admirateurs, n'a eu qu'une soirée, deux au plus. On s'ennuyait trop, faute de bien comprendre. Voilà le vrai moyen de faire tomber les pièces de police. C'est de n'y point aller. Mais lorsqu'on annonce un scandale, qui peut empêcher les femmes de bien d'y courir en grande toilette , et les hommes de suivre ?

A Rennes, les triomphateurs n'eurent rien à désirer. Ils écrivent à l'Opinion nationale que la soirée a pu leur rappeler une circonstance bien flatteuse de Tan- ' née précédente, où ils parvinrent à faire, disent-ils, insulter l'Archevêque dans les rues : a Nous avons a obtenu un succès pareil à celui de l'année dernière, a lors du retour (de Rome) de l'Archevêque. Double 0 succès qui prouve que la jeunesse de Rennes n'a pas a oublié les traditions qui vivent dans ses écoles et (X que nous sommes toujours* les dignes descendants d des compagnons de Morena, qui, presque à pareille t( époque, en 1789, engagèrent les luttes du Tiers-État (( contre la noblesse et la forcèrent à se retirer dans a ses châteaux. » D'où l'on sut la faire passer ailleurs I

La police empoignait donc les siffleurs et les gardait au violon. En certains lieux, elle leur fit procès — pour avoir troublé Tordre pubUc.

Il y eut procès à Toulouse, avec un étounement prodigieux des honnêtes gens qui avaient si£Qé, et qui étaient des plus considérés de la ville. En province, on croit encore que le spectateur a le droit de siffler une pièce de théâtre mauvaise ou immorale ; on dit encore : C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant.

Mais point du tout.

— Gomment! dit le spectateur, on me convoque à entendre des insolences, des sottises et des lubricités, et qui plus est de la politique ; on outrage le bon sens, on outrage la décence, on outrage enfin mes opinions et Tordre auquel j'appartiens ; ces injures sont injurieusement applaudies devant moi, et les applaudissements sont comme des soufflets que je reçois en plein visage : je n'ai autre recours que le sifflet, et vous me contestez le droit de siffler I

— Très-bien I dit la poHce. Je vous le conteste et je vous l'ôte, par la raison que voici : Toute pièce représentée sur le théâtre ne l'est qu'avec l'agrément de l'Administration ; donc elle est revêtue de l'inviolabilité de FAdmi^istration, donc vous lui devez le respect qui est dû à l'Administration. Il faut l'écouter en silence, comme une chose que l'Administration vous dit... Cependant l'Administration vous permet d'exprimer Totre opinion par des applaudissements, même par des sifllets. Sa condescendance va jusque-là. Mais vous devez d'abord vous taire, et attendre pour manifester vos sentiments bionvcill.in!s où contraires que le ri-

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dean Mit triaBi, Antrement vous troublez l'ordre, vous mauqufiz à rAdmiDistratkni et je tous empoigne 1

— Mais on applaudissait pendant la pièce, aux en droits qui me blessaient le plus, et on applaudissait surtout pour m'outrager, et les applaudisseurs qui troublaient l'ordre n'ont point été empoignés I...

— Distinguons! L'Administration ne dit pas que les applaudisseurs n'eussent tort. Cependant leurs applaudissements sont moins irrespectueux pour elle que vos sifQets.

— Mais ils étaient irrespectueux pour moi!

— Gela vous regarde et vous ne devez pas vous faire justice vous-même.

Telle est la tbèse de l'Administration. Et elle est si juste que la justice de paix ( I ) l'a consacrée, et que les sifQeurs de Toulouse, après avoir été au violon, ont payé l'amende.

11 est bien curieux, ce procès de Toulouse!

Les trente prévenus représentent bon nombre des plus vieux et des plus glorieux noms de la ville. Ces patriciens sont inculpés d'avoir contrevenu à certain arrêté préfectoral sur la police des théâtres et de s'être placé sous le coup de l'article 571 du Gode pénal.

Us disent qu'ils n'ont sifflé qu'après avoir été provoqués par des applaudissements frénétiques, par des

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inlnr» à lewr «dresfe, des pr^ectileB laftine, lancés àa paiteiTe. Gonvaiiuiiis qoe la fièœ «st détesteble à tons égflorda, 3s imt ère ipie la iaTenr 4UM«gdée psr la polîoe 4IIIK mifaiiidisseiirs, liftnnbiitant Fansèfté fréke^ toral, impliquait la même faTeur pour les opimem

Um Éénom. -*- Tas remarqué les proTocatiaos et les iasolles du paorterre aux p^^sonaes qui ocoiçaient les stalles et les loges. Je constate que ces persomies n'ont sifflé qae pour répondre à ces attaques et aux applaudissements du parterre.

Deux mrtrts iémoinB oonfianeat cette déposition. L'un d'eux ensuite commence le récit des -violences ^ont il a été l'objet de la part des agents de police. Le juge arrête sa déposition, considérant les fiaits comme étrangers au procès.

Un agent de police. — M. de N... était de ceux qui sifflaient. Je l'ai fait sortir de la salla.

V avocat. — Pourquoi l'agent n'a-t-îl pas arrêté ceux qui applaudissaient ?

L'agent — Je n'ai arrêté que ceux qui trouvaient Tordre.

L'aoocat, — Amsi ceux qui sifflent troublent l'ordre, ceux qui applanffissent ne le troublent pas. Pour le moment, c'est la pratique de la police.

Un témoin raconte que, sans avoir applaudi ni sifflé, il a été cependant un peu molesté par la police, probablement sur sa bonne mine, et finalement mis dehors par M. le Gomnussaire central en personne. Ce témoin

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rapporte une parole mémorable d'un agent de police : a En sortant, j'ai rencontré M. de Gh... conduit pai* un sergent de ville qui lui disait : Vous pouvez mar cher, je ne vous toucherai pas : J'aurais peur de mb

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