‹ Les odeurs de ParisChapitre 18 sur 71 · SALIR · texte numérisé non relu

SALIR

Un autre spectateur, prévenu, a Rencontré des agents de police moins délicats. Il a été touché I L'agent à qui il donnait sa parole de le suivre, lui répondit : Nous savons ce que vaut votre parole d'honneur f Alors les agents se mirent à quinze et le lancèrent dans l'escalier.

Un témoin. — Un spectateur du parterre s'est levé en criant : A bas les aristos I C'est alors seulement que les sifflets ont éclaté. Non-seulement la police n'arrêtait pas ceux qui applaudissaient, mais encore elle suivait leurs indications pour arrêter ceux qui répondaient par des sifflets à leurs applaudissements.

L'un des prévenus (M. Marcel de M ). — J'ai commencé à siffler lorsque j'ai entendu crier : A bas Veuillot I J'ai trouvé que c'était une lâcheté d'insulter ainsi un homme à qui l'on a enlevé tout pouvoir de se défendre, même par la voie de la presse. J'ai sifflé parce que l'insulteur n'était pas arrêté et qu'il commettait une lâcheté, je le répète, bien que je n'aime pas du tout M. Veuillot (i).

11 a été constaté que le passage le plus applaudi,

(1) Et moi au contraire, j'aime beaucoup ce jeune gentilhomme; pt je voudrais fort qu'il me fit savoir pourquoi il ne m'aime pas du touL

LES DIYERTISSEKENTS. 169

c'est quand -Giboyer, bâtard de père en fils et gredin achevé, mais plein des sèves généreuses de l'avenir, s'écrie : Je déteste la noblesse I II n'y avait bon libéral dans le parterre qui n'applaudit. Giboyer était l'incarnation du sentiment libéral à Toulouse, et il l'exprimait par cette parole éloquente et fraternelle : Je déteste l soulignée du poing.

Mais, suivant la remarque de l'avocat, la police applaudissant aussi (dans son cœur), ne pouvait arrêter que ceux qui sifflaient.

Les prévenus ont été condamnés chacun à une amende variant de un à quatre francs ; un seul, récidiviste, a été condamné à cinq francs. ,

Vers le même temps, Sa Majesté le roi d'Italie envoyait à l'auteur de Giboyer les insignes de conunaudeur dans son ordre des Saints-Maurice et Lazare.

Je ne me contenterais pas de cela, et si j'étais chargé de l'honneur des Lettres en France, je demanderais que l'argent des amendes payées à Toulouse et aille ur-^ pour avoir sifflé Giboyer, fût retiré du Trésor publi*. On en ferait un coUier, que l'auteur de Giboyer serait tenu de se mettre au cou toutes les fois qu'il irait porter aux comédiens une pièce i\ouvelle.

41D UT«c ui.

Là OOHTBSSIOII DB SAtTUBT.

J^étaÎB eurietix d'entendre mon ami Sauret, devenu -successivement Sauret-Saint-Quelque-chose, Sauretife-^6amMîiKlqu6Hdioie, fi. De Saint-Quelque-diose, «afin de Saint4)iielque*cho8e tout court.

Je Tavais connu pauYie, généreux, religieux, amoiireux, jdein d'ambîtion d^ jdbîs de Tambiticfli la phis bonnète, et plein de joie malgré son ambition et sa pairaefeé, parœ qu'il se sentait de force à finre son honnête diemin. n nous disait: « J'épouserm la toiiBie que j'ame, je serai riche, et je ne languirai pas dans les denûeis rangs. » Nous en étions comraineus comme hn, à cause- de sa vi?e intelligence, et de SB belle et entreprenante humeur. L'un de nous, pourtant, faisait un peu la fée contraire : — Dans les derniers rangs, .non, si tous entendez que tous les rangs après le premier ne sont pas les derniers rangs. Sous-millionnaire, sous-académicien, sous-ministre, Sauret pourra être tout cela, jamais plus. — Pourquoi ? — Ab I pourquoi ? Parce que Garabosse l'a mimi d'un don funeste. — Quel don? — La facilité. Esprit facile, mœurs faciles, et puis conscience facile, et puis

LES DIVBRinSBIlENTS. 171

biMUiie fiMÔlè. Or, rhomme fiusUe ^{lA.tesnmBÙac^ tionneiift même niFeun*

Ce piODOiÉie a'ert vérifié. SAuret est dei^enu quelque diofle, pas tout à &it quelqu'un, niamb la nudii secrètement |à ,deux ou tnns TaudeviUes ;: il a> donné trois «n quatre bons mémoires qui Font placé an seuil de la dnquième dasse de rinatitol; il s'est fimné dans cinq ou six afiâiires quiTont nantide 8on.qna8i<million. Il est gros^ actionnaire de plusieurs jouniaux, sons^directeur ici, vice^^président là-bas; secrétaire^ général ailleurs ; ilt est député recommandé, rapport tear de commissions, offider de la Légion d^honneury partout en vue, partout surplombé, partout arrêté. Il rit mal avec sa femme, qu'il a épousée par amour, et qui passe pour n'avoir pas gardé strictement la droite voie, n a encore son ambition et n'a plus ses illusions. Il ne possède que l'étati d'un bomme capable quin'a pas assez réussi et d'un sous-bonnète homme qui pourra tomber d'un cran. Son aspect même a décbu.:

sans être d'un parvenu ni d'un dxéle, .il oSre je ne sais quoi de frelaté, comme son nom et sa fortune.

Siiuret me dit pour premier mot : «—Gemment' vmt t6s aflftdres? -«• Parfiiitement, répondis-je^ attendu que jeu'en ai pas. — Pas d'affaires? — Mais non« — Et tu peux vivre? — Mais oui. — Tu es riche? — Mais non* — C'est ta faute? — Mais oui.

— Félix culpa, peut-être, reprii4l;:car enfin^ tel

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que tu me vois, j'ai beaucoup d'affaires, je commence d'être riche, et... — Et tu t'ennuies? — Fortement! — Mon camarade, continuai-je, c'est toi qui as pris le mauvais chemin. — Mais oui. — Et tu ne voudrais pas reprendre le bon? — Mais non.

Je lui parlai de notre jeunesse, de nos projeta.de ce temps-là, de nos élans vers les choses supérieures, de nos amis qui se sont jetés dans la gloire du sacrifice, de ceux qui sont morts avec la grâce de Dieu. J'arrivai doucement à l'exhorter, lui montrant la route encore ouverte, le bien encore possible, la paix encore offerte à sa vie. Il m'écouta tant que je voulus, sans marquer aucime impatience ni aucune amertume.

— Écoute, me dit-il enfin froidement : si j'entreprenais de te tirer de ta voie pour te faire entrer dans la mienne, tu me trouverais insensé. Je ne tenterais pas pourtant une chose beaucoup plus difficile que celle où te poussent ton ardeur naturelle et ton amitié pour moi. J'ai perdu la foi, je l'ai perdue totalement. Suis-je mort sur ce point comme sur tant d'autres ? Je l'ignore, je ne le désire pas, je m'en soucie peu. Mais paralysé, je le suis, j'en réponds ! Je ne nie pas l'existence de Dieu et je ne hurle pas que Dieu est le mal. Je n'ai pas la haine du mal. Je ne hais pas non plus l'Église, et si tu me dis que l'Église est le bien, je te laisserai dire, n'ayant rien à objecter, et ne haïssant pas non plus le bien.

LES lYERTISSEHENTS. 113

— Tu ne. hais même pas I

— C'est cela ; je ne bais même pas. Tous autres, TOUS n'imaginez point à quelle profondeur on peut descendre dans l'indifférence. Tous dites que l'indifférence est absurde. Soit. Je n'ai pas oublié l'argument de Pascal. Mais qu'importe Pascal ? Je rencontre par ici des incrédules furieux. Vos poussées inévitables les ont fort allumés et ils ne parlent que de vous détruire. Ils sont naturellement bêtes et leurs fureurs tournent contre leur dessein, car elles les sortent de l'indifférence, et les contraignent à une sorte de vie infiniment moins redoutable pour vous que cette mort de l'indifférence dont les miasmes vous asphyxieront. Or, ces furieux et vous, vous êtes notre divertissement. Nous vous opposons les uns aux aul: :. ^ : empêchant qu'ils vous écrasent, nous empêchons que vous viviez. Gela nous distrait et nous faisons nos affaires. Tu penses que si les incrédules sont bêtes, les indifférents sont absurdes, à cause du par delà, et parce que nos affaires, médiocrement brillantes, tiendront peu. Mais l'indifférence se moque tout à fait du par delà, et nos affaires sont de consommer, sans nous inquiéter de ce qui peut suivre.

— Consommes-tu beaucoup de joie ? demandai-je.

— Ah I reprit-il, la joie, c'est le pain des innocents et le régal des gueux I J'ai eu ma ration de joie en ce temps-là, quand nous étions sur la grande route. Le premier million même ne m'a pas ramené la joie déjà perdue, il en a plutôt écrasé les faibles restes, et

04 UTBB m.

je sais que le dernier million ne ressosdtera pasmâme le plaisir, qui prétendait remplacer la joie. Dans les légendes, le diable paie en or sonnant et en belles promesses l'àme qui lui est Tendue. Le pacte signé, l'or se change en feuilles sèches, et les belles pro* messes, toutes parfaitement acoomplies, sont toutes éludées. Ce mythe est l'histoire de toute fortune et da toute destinée.

— Tu appelles cela un mythe?

— Oui.

— Cependant tu as signé le pacte, et tu savais le résultat 1

— Je le savais. Et toi, si tu n'as pas été tenté, tu es heureux; et si tu as refusé, tu es fort.

— /•-- ^*^ tenté, j'ai signé, et j'ai rompu. Tu peux rompre.

— J'ai su que je pouvais rompre, et je n'ai pas voulu : et maintenant je ne le sais plus, ou je ne le peux plus. Ces feuilles sèches dont j'ai les mains pleines et qui ne servent de rien, pas même d'oreiller pour dormir, si le vent m'en emportait une, je signe» rais de nouveau le pacte pour la rattraper*

— Et c'est là ce que tu appelles l'indiflérenoe I Nous sommes plus indifférents que vous.

— Oui, vous aves votre brutalité et vos crédulités. Vos ner& sont plus roides, vos sens moins délicati« Impuissants à poursuivre le succès^ vous le dédaignes^ et vous mettez vos espérances à l'abri dans YimpoBrsible.

IiBS DITBBTISSBKBNTS. 1^

-i-Gonune ta expliqaes.et comme tti répliques!... Es-tu bien sûr de ne pas même haïr?

— Très-sûr. Ces paroles ne sont' point les secrètes pensées de mon indififérence ; elles sont les consolations de l'incrédule qui se pique d'avoir dés vertus et des limiières, et' qui se sent inférieur à vous. La' morale indépendante connaît son fitiblè comme morale, et elle diffame ainsi la morale attacUée. Le vrai indifférent n'a pas de morale du tout. Il ne prend parti théoriquement ni pour l'indépendante, qui est un poids, ni pour l'attachée, qui est une chaîne. Eh jugeant l'une et l'autre, et en tirant parti de toutes deux, il observe personnellement la règle extérieure, de la même manière qu'on se soumet aux condi* tions du climat et du pays qu'on habite. Le reste est a£GBLire de prudence et de goût... Tu me trouves cjmique?

— Non... mais sage... et malade. Je connais d'ailleurs cette maladie, elle n'est pas rare.

— Tu peux dire qu'elle est générale. Je compte avec nous plus des trois quarts des moralistes indépendants; le reste vous reviendra, et leur nombre qouté au vôtre tient peu de place. En somme, le monde épuisé ou émancipé a rompu avec le révélé et le surnaturel et ne veut plus s'occuper de cela.

— Je crois, moi, qu'il ne s'occupe que de cela. Je ne vois nulle autre explication possible de l'attention et de la faveur du monde pour les très -médiocres grimauds qui prétendant le tirer dé Dieu. Hais, puis-

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qu'il veut sortir, il sortira. Dès lors, on peut regarder la rupture comme accomplie.

— Partant, comme définitive.

— Définitive pour un grand nombre, sans doute. Définitive pour le genre humain ? cela dépend. Dieu a donné au genre humain toutes les plus terribles permissions, sauf celle du suicide. L'humanité ne peut pas, comme un homme, disposer d'elle-même, et s'accrocher à une poutre, la corde au cou. Elle n'a pas pu se noyer dans les eaux du déluge. Noé, seul obéissant, a construit l'arche, et seul a été plus fort que tout le genre humain qui avait voulu mourir de mort. Quant l'Antéchrist tiendra le monde entre ses mains, lui l'homme de la mort, il ne pourra consommer la mort ; il sera tué d'un souffle du Fils de Dieu. Néanmoins, Findifférence pourra triompher assez longtemps pour que les vrais indifférents en aient plus qu'assez... Tu n'ignores pas que pendant le règne de l'indifférence, le genre humain se fera un dieu qui ne sera pas du tout indifférent sur le culte qu'il faudra lui rendre ?

— Oui, je vois venir cette folie, la pire et la plus honteuse des foUes humaines.

— Eh bien?

— Eh bien, j'aurai le temps de mourir avant que le Dieu nouveau soit déclaré.

— Mais tes enfants, malheureux 1 tes enfants seront holocaustes.

— Ils auront la ressource de se faire sacrifica-

teurs. D'ailleurs, nous autres, nous n'avons pas d'enfants...

Je regardai avec stupeur l'homme qui parlait ainsi. 11 reprit avec son sourire glacé :

— Depuis notre jeunesse, il y a trente ans. Le monde a fait bien du chemin. Mais vous ne savez pas, vous autres, tout le chemin qu'il a fait. Je te dis que nous n'avons plus d'enfants. Nous nous marions, nous

&isons des baptêmes, notre nom se continue le

moins que nous pouvons. Cependant, quand je songe à ce que nous fûmes pour nos pères, et à ce que nos pères étaient pour nous, je reconnais que nous ne sommes plus des pères et qu'il n'y a plus de fils. Je ne te donne pas Mazade de Buloz pour un génie ; mais encore il dit vrai quand il assure que nous sommes dans une époque de transition! Savoir où nous allons, c'est autre chose, et Mazade ne me l'a point révélé.

— Gomment se peut-il, m'écriai-je, que tu fasses partie ou que tu sois seulement complice de ces hordes qui saccagent la société chrétienne! Car enfin; tout cela est infâme, stupide et contre nature. Tu n'es pas méchant, tu n'es pas sans cœur, tu n'es pas sans lumière. Tu ne laisserais pas un brutal ivre assassiner nn enfant et mettre le feu dans les blés. Dieu t'a fait

m uTtB m»

pour être du eàté de la justice, et ta Tois bien que toutes ces choses vont à l'esclavage et à rimmolatioii des faibles et des petits!

-^ Que veux-tu? Les temps sont arrivés. Ceux qui prétendent anrèter le torrent perdent leur peine. Us travaillent dans la vaae à élever des digues que Teau recouvre sanscesse on emporte sans effort. Heureux s'ils ne sont pas emportés eux-mêmes au bruit des riséea, car l'opimon est pour letoneut. J'aurais pu me fiedre chevalier errant avant la raillerie de Cervantes; mais depuis Don Quichotte et après l'applaudissement du monde, ma ibi non 1 quoique Don Qpichotte soit plus digne d'estime que tous ses sifOeurs..... Tu sais que î'fii entrepris de mettre la main à ladigue.

-« Oui, et tu m'y exhortais.

— En vérité, c'était de bon oœur« Mais enfin, voyant cooune nos pilotis réussissaient peu, et comme on nous périmait d'épigrammes, je me trouvai dupe, et je ma jetai dans une barque, assez disposé à suivre désormais le cours de l'eau. Être mouillé et siCQé, c'était trop pour mes forces.

— Tu ne savais pas encore le prix de l'indifférencef

— Va, mon camarade I n est bien juste que tu railles un peu. Toutefois, je n'avais pas résolu de n'être plus chrétien. J'essayai de l'èntre-deux^ J'eus des succès d'estime au théâtre et' chez les libraires. Tu sais le produit net de l'estime : c'est le seul moyen d'arriver lentement à la croix d'honneur. Le dépit me

LES DIYBMTSUBHBNTS. 179

«osIBa la'pcBiiée ideibnisqiier Ittfertane etâe.Msrir le pnUîc coaune il vaitètrefienrL Ëeoiile oett&hiitoi»; j'ai luKiln de laneoutor une

fois :

«-^ Je bàdlai une bacchanale effiromtée même pour le théâtre de boeehanaies auxquelles je la destinais. Mon coUabamtenr, Tieux et roué en ces sortes d'audaees, en eut d'abord de répouvante. Il y mit son ait d'eunuque émérite ; il fit « des coupures, h disaii-il, des échancrures plutôt, et je fus à mon tour éjiouvanté. Quand il fallut lire cela aux comédiens, en vérité je n'osais pas. Le principal rôle de femme consistait d'un bout à l'autre à dire au public : a Je suis une prostituée. » La femme chargée de ce rôle fut le seul artiste que ma pièce n'inquiéta point. Les censeurs lurent plus hardis. Ce qui avait effarouché les cou* lisses fit sourire la censure.

Pour moi, j'avais honte. Dix fois dans le cours des répétitions, je fus tenté de reculer. Mon collaborateur, le directeur, les acteurs surtout, me disaient : a Ne craignez pas. Si la première représentation s'achève, cent autres suivront; il y aura fortune et gloire. » C'étaient les acteurs qui parlaient de gloire, ces mnU heureux que je plongeais dons rignonûnie et qui s y vautraient I L'un des plus ardents devait recevoir je ne sais combien de coups de pie«i et de nasaraet; il /était bien exercé, il en demandait encore et me 4M)n-

180 UYRE III.

^ jurait de ne pas lui ravir sa gloire. Je retirai mon nom et je laissai jouer la pièce. J'étais curieux d'en £Eure l'expérience, de voir comment le public prendrait cette injure.

Le public n'hésita pas un moment, il tendit l'autre joue. Gomme mon acteur à soufflets, il en demandait encore. Deux cents représentations ne satisfirent pas cet appétit d'abjection. Je devins le grand homme du boulevard. Lorsque j'entrais dans les coulisses, les directeurs, les acteurs, les actrices, se prosternaient; les jeunes auteurs venaient implorer mes conseils. Le monde ne me traitait pas avec moins d'honneur. Autant de représentations en province qu'à Paris, cent mille francs pour ma part I Du reste, je ne sais si en conscience cet argent m'appartenait. Les acteurs lancés par le succès ne jouaient plus ma pièce, mais la leur. J'avais fait une polissonnerie impardonnable; leur propre génie et leur mimique en avaient fait une ordure sans nom. C'était cette ordure, absolument grossière, qu'on applaudissait, qui sans cesse rappelait et rajeimissait la foule.

J'abhorrais ce spectacle, et je ne sais quelle force me contraignait d'en chercher Tamertume inouïe. Un reste de foi me criait que c'était la vengeance de Dieu qui me traînait dans ce coin d'où je pouvais voir mes contemporains^ mon œuvre et moi-même. J'avais la rougeur sur le front, la terreur dans l'àme. J'ai su là combien le bruit des applaudissements peut déchirer les oreilles; j'ai connu la vile et inénarrable tristesse

LES DIYBBTISSBMENTS. 181

des histrions, j'ai craint, j'ai senti le glaive de la jus% tice divine. Il me venait des envies d'aller me confesser et ensuite de fuir. J'avais déjà mes enfants; je me disais qu'un jour, peut-être, par représaille de Dieiii. ou mon fils ou ma fille tomberaient dans cette fang du théâtre et joueraient devant cette foule immondt des rôles semblables à ceux-Iâ. Je m'avouai, je m'avouai que j'avais abjuré la dignité de citoyen, la dignité de chrétien, la dignité de père; je m'avouai que J'étais un corrupteur public. Chaque jour je voyais dans la salle d'imbéciles honnêtes gens qui venaient là en Camille, et qui restaient jusqu'à la fin. Oui, oui, ils restaient là, le mari à côté de l'épouse, le père et la mère au milieu de leurs enfants I Ils comprenaient et ne s'en allaient pas; ils restaient à cet enseignement de dérision, d'impiété, d'adultère, de luxure. Oh I stupide espèce! ohl les sauvages! Je voyais l'étonnement, l'embarras, la malice, la passion bestiale passer tour à tour sur les jeunes fronts. Je voyais la fange indélébile envahir les jeunes cœurs, et je me disais : Je serai puni!

Je le fus...

Je te dirai encore cela; je te -donnerai «ette arme

pour soutenir ces préjugés terrifiants que j'ai eu tant

de peine à vaincre et qui n'ont pas quitté mon cœur

sans en arracher im lambeau I...

J'aimais avec un respect profond ma femme, belle,

189^ * LTffts m.

timide, fièrei chfétiemic. Elle vivait à Vécai^, du nttmde, ne savait qne vagaement et n'appronvait pas dû toot mon trafie aviee les théâtres, où elle n'aBait ' qae peu, tottjours avtec enntd. Elle était ma meifienTe espérance, ma dernière vertu, le lien par lequel je * tenais encore aur anciennes et regrettées disciplines de' ma vie. Je me disais que ma femme me sauverait, que du moins elle sauverait mes enfants. Je m'étais tA devant elle de cette misérable pièce; et comme ces choses bruyantes passent vite et meurent tout à fiedt, « je comptais bien, grâce au pseudonyme, qu*elle igno^ rirait toujours et rœuvxe ellemème et la part ique j'y avais.

Un soir, taird, plus triste encore qu'ji Tordinairey et agité de pressentiments plus lourds , pvesftott laf pbee où j'avais coutume de me cacher, je via sur le deyant d'une loge, ma femme entourée de quelques-uns de nos amis, de braves gens, de ces honnêtes imbédles comme j'en avais tant remarqué. Elle était pâle, froide, avec une expression de dégoût que je ne lui connaissais pas, et sur laquelle je ne me trompai pas.

Jusqu'alors j'avais vu le spectre de la conscience; je me sentis en face de l'implacable justice. Je baissai la tète et je cachai mon visage dans mes mains.

La représentation était avancée. Je- repasstd en esprit tout ce qui avait déjà ûiappé les yeux et les oreilles de cette femme indignée, tout ce qui allait la révolter encore. Elle voyait ces choses et elle les jugeait, et j'en étais l'auteur I Tout m'était présent,

LBS DIVERTISSEMENTS. 183

m'était chir et s'ol&ait à la fois. S'il y avait un jugement dendér , il ' ressemblerait' à ce qae f ëproirvai alai9; les fautes du coupable le flàgelle!raieiit 'ainsi, toirtes ensemble et toutes distinctes, comme autant de" Uniéres d'acier "brûlatnt: Je sentis que l'homme que cette femme avait aimé en moi était tombé d'un seul coup, que le masque arraché ne lui laissent plus voir qu'un être avili. Quand j'osai relever les yeux, la toile descendait, la saUe se vidait lentement. Ma pauvrefeiEume^étàit toujours làj'diÉns la^mèàie attitude, pâle, muette, avec la même expression de stupeur' irritée: J'Ctais-mort pour'eMë derrière > cette toilé qifellé regardant d'un* oeil fixe; mort dans^cett^^fsmge-, dans ce charnier de cormptiDn, et 'j'eusse' été moins' mort ^ous la pierte du tombeau. Entre nous; il y avait ' désormais une s^aration;*un'abime.

Je n'aUai pas la rejoindre, je craignais lès félibîtil-fc tioos^et'les commentaires de nos unis; je craignais somregard,' sa parole, -son silence. Je' ne rentrai que longtemps après elle. Les sensations étranges et poigimntes se succédaient < dans ' mon cœur et * s'accordaient pour ie torturer. Il tne semblait tjue ma maison n'étiddt plus ma maison : et en effet, je n^ rentrais paff tel que j'en étais sorti' queues heures auparavant. J'étais im autre, un homme dont cette femme n'durait pas voulu devenir l'épouse, parce qu'elle ne l'aurait ni honoré ni aimé. Auteur de cet ouvrage malfaisant; associé de ce personnel comiqut dont elle venait de contempler la dégradation, je n'aurais pu

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aspirer à sa main. Aussi mon œuvre m'apparaissait sous un nouvel aspect : c'était un parjure. Oh !... quelle nuit I Jq vis de la lundère dans la chambre de ma femme. Je n'entrai pas : il y avait là les berceaux des enfants, •• Use tut.

— Comment, lui dis-je, ayant passé* par de pareilles angoisses?...

— Quand on a passé par ces angoisses, repril^il en m'interrompant, et quand la faiblesse ou la force, ou peut-être l'orgueil, |qui est une force et une faiblesse tout à la fois, empêche qu'on né dépouille, comme vous dites, le vieil homme... on rex)longe.

Il poursuivit :

Aucune explication n'eut lieu entre ma femme et moi. D'abord, je n'osai point la provoquer, bientôt je dédaignai de le faire. La froideur humiliante qu'elle me témoignait, et cet air de juge que sa fierté lui faisait prendre, ou que ma conscience peut-être lui prétait, finirent par m'irriter. Lorsqu'enfin, par un efibrt de vertu que la religion lui imposa, elle paru^ vouloir rompre la glace, je la reçus avec hauteur, en homme offensé. Elle n'eut pas assez de force, n'ayant plus de respect et n'ayant plus d'amour, pour s'obsti^ ner à pardonner, et ce fut fini. Je ne considérai pas qu'un terrible voile s'était déchiré sous ses yeux, qu'elle pouvait soupçonner le mal plus grand dana

mon eœur et dans ma vie qu'il n'était encore en oe moment, qu'elle avait siget de se croire outragée. Je l'abandonnai aux influences de son ennui, de son mépris, de sa colère; et en même temps, ma maison me devenant importune, je cherchai ailleurs des distractions au chagrin qui me dévorait. En peu de temps, je fis bien du chemin, et elle de même. Nous- devînmes, sous le même toit, étrangers l'un à l'autre, veufs chacun de notre côté. En vérité, ce terrible soir dont je viens de parler, ce soir de la révélation, nous mourûmes, ma femme et moi.

Et j'entrai d'un pas rapide dans le mépris et dan^ le dégoût de moi-même et de toutes choses.

Après CCS mots, il y eut un moment de silence. Nous marchions côte à côte, lui, regrettant peut-être ce qu'il venait de dire; moi, quoique habitué à de pareilles confidences, un peu embarrassé de l'avoir entendu. Nous atteignîmes le coin du boulevard. Sauret.me prit la main.

— Nous ne faisons pas route ensemble, dit-il. Adieu, Depuis ce jour, lorsque le hasard nous fait rencontrer, nous échangeons un salut, et il passe.

LI'VaE lY

' LA PBIlffTUlIl.

tion dea nouveaux ouvrages de pemtur» et de scu^ture s'aj^laif autrefois Ae Sàlan, mot qui indique le choix. C'était déjà un honneur d'être admis au Sabm; c'était un.c^lificat d'étude et d'aptitude, l'équivalent du diplôme de bachelier. Le petit nombre des morceaux permettait de les étudier tous. Il y avait des écoles, des efforts, des luttes, des juges. Vain- ! queur au Salon, l'artiste était consacré; il relevait d'une doctrine, il trouvait des contradicteurs, et des disciples.

Par le progrès démocratique^ le Salon est devenu la rue, le marché, la foire, tout ce que. l'on voudra excfspté une école ou seulement, un Jieu décent. Les artistes eifiploient tous les. mpyens .pour s'y iaira

i88 UYRE IT.

remarquer; l'un des plus usités est de s'y montrer en tenue négligée, Tun des plus efficaces est de s'en faire exclut e. Le public suppose très-Tolontiers quelque mérite d'originalité ou de hardiesse dans l'artiste qui parvient à se faire refuser l'entrée du Salon. M. Courbet sut choisir son moment : profitant du bon vent de 1848, il fut des premiers qui s'installèrent au Salon en blouse, la pipe aux dents, et il fonda du coup sa célébrité, qu'il soutient depuis, tantôt par d'autres audaces inciviles, tantôt par des élégances bourgeoises.

Quelqu'un, plus récemment, sut se faire fermer la porte, et voilà ce quelqu'un presque aussi retentissant que M. Courbet.

M. Champfleury, apôtre du réalisme, personnage d'ailleurs innocent, a naïvement exposé cette théorie de l'Art. — Le peintre, dit-il, doit avoir dans son atelier un pistolet chargé, et tirer de temps en temps par la fenêtre, pour attirer l'attention.

C'est pourquoi M. Courbet montre un jour des curés de campagne entre deux vins, un autre jour des courtisanes entre deux airs.

Entre tous les spectacles parisiens, la première viio de l'Exposition de chaque année est le i)lus capu})le de procurer à la fois et dans toute leur amertume toutes les sensations du mépris, du dégoût et de l'horreur. Impossible de trouver ailleurs réunies plus de formes saisissantes de la bassesse, de la sottise et de l'imbécil-

lité, plus de témoignages des avilissements de l'esprit et du cœur.

L'ignorance, Finsolence, l'impuissance, l'impiété brutale, la luxure, et surtout le proxénétisme se montrent partout; et pour achever d'accabler l'âme, ce ne sont pas toujours les ouvrages les plus difformes qui sont les plus vils. Dans cette cohue d'abjections, il y a des morceaux où se révèle une main douée et une intelligence capable de s'honorer par d'autres travaux. Il faut que le Tentateur soit venu, faisant sonner son or infâme, et qu'il ait dit au peintre : — Tu sab ce qui me plaît I

C'est là aussi que l'on voit les merveilles et les avoi'tements du dressage. De cette multitude de peintres, la plupart n'étaient pas nés pour manier le pinceau. Cependant plusieurs, qui n'ont pas même le premier instinct de l'Art, parviennent à couvrir les toiles immenses qui attirent les yeux ineptes de' la foule et qui sont le succès populaire de l'Exposition. Il y a de tout dans ces vastes machines, et pas un scrupule d'invention ni de conception, ni d'émotion quelconque; tout est copié, tout est gâte et abêti. C'est comme un long discours composé pai un sot érudit et récité par un automate. ,

On rencontre non-seulement des esprits mais des

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mains sales, et qui possèdent le don d^fjonfter les poantenrs aux laideurs. Sur leurs palettes, toutes iea eoldeurs prennent des tons et eadialent des édeurs de boue. Us n'ont plus qu'un prog^s à Sûre : c'est de demander à la chimie de certaines essences dont ib enduiront leurs toiles. Alors l'odop&t sera pris au même degré que la Tue, et le public s'entassant autour de ces beaux ouvrages, leur décernera sa louange suprême : Comme c'est eeld I

n y a des técompenses pour ces hideux tours' de force, et l'on compte chaque année parmi les farartets des hommes à qui la nature avait refusé le droit de tenir le pinceau. Ils vont plus haut que la croix d'honneur, ils franchissent le seuil de l'Académie. Les vrais artistes sont en droit de leur dire ce que les Romains ^disaient des efforts littéraires de Néron, qu'ils profanent l'étude d'un art sacré.

Après l'Exposition de cette année 4866, les artistes assemblés pour couronner le plus digne, ont étalé une incapacité de cœur ou de jugement qui a pojrtè-au comble les tristesses qu'inspiraient leurs œuvres. Trois tableaux tranchaient dans l'odieuse multitude des obscénités, des absurdités et des médiocrités. H y avait un paysage plein de poésie, une légende antique pleine de pensée, une seène d'histoire contemporaine pleine de larmes. Ces trois ouvrages,, trèsrdivers, portaient à des degrés difiéfents l'empreinte atevée.

BEAUX-ARTSi Kt WIXBS-IBTTRES. « JM

Oiaonn d'eux révélait un espni mité. de lanuue , une main sérieuse et savante. Ils pouvaient se disputer le prix. Pour moi, j'igpnore auquel des trois je Taurais donné. Je trouverais peut-être la poésie plus simple dans le paysage de M. CSorot, plus idéale dans la légende autique de M. Moreau, plus poiguante dans le ( trait d'histoire contemporaine de M. Robert-Fleury. Sans parler la même langue, chacun en sa langue dit qvelcpie chose à l'esprit et au oœur. La voix divine monmire parmi les beaux arbres et les eaux fraîches de ce profond paysage; elle parle d'amour invincible et d'inunortdité dans l'expression toute chrétienne de cette vierge qui vient de ramasser la tête sereine d'Orphée déchiré par les bacchantes, et qui l'emporte sur sa lyre ; elle parle de sacrifice, d'espérance et de triomphe dans cette héroïque scène où les derniers martyrs de la Pologne attendent le coup de la mort, à genoux sous les ailes de la croix, fiers et doux devant leurs bourreaux.

Les gens du métier peuvent critiquer l'exécution de ces peintures. Souvent les gens du métier se trompent ccmune d'autres et plus que d'autres I Mon métier, à moi, n'est point de les contredire làrdessus. Qu'il manque ceci ou cela, que l'on remarque telle ou telle faute de oouleur ou de dessin, je le veux bien croire. Tou* jours est-il que le paysage de Corot chante l'hymne pieux le plus doux que puissent exhaler l'herbe et la feirille, à l'heure la plus douce du jour ; que la nymphe de' Moteau exprime éloquenafiient l'inviolable reqteot

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et l'inviolable tendresse de l'être supérienr ponr l'être supérieur tombe sous la main des êtres abrutis; que les martyrs de Robert-Fleury versent et font couler les saintes larmes qui ressuscitent la patrie égorgée; — et qu'ainsi ces trois peintures atteignent de bien près le but suprême de l'Art. J'ajoute qu'elles l'atteignent sans e&ort, sans empbase, sans aucune surprise des sens, par le seul ressort de l'àme émue à l'accent du vrai et du beau. C'était une consolation puissante de contempler ces œuvres cbastes, solides, méditées et inspirées; c'était un repos de les rencontrer dans ce tohu-bohu de lieux cooununs, de^trom^e-l'œil, de vulgarités et d'impudicités qui, par tous les moyens les plus injurieux, s'efforçaient d'attirer l'attention du public et d'escroquer son suffrage.

Qu'ont fait les artistes chargés, pour cette fois, du jugement? Non seulement ils n'ont pas su prononcer entre ces ouvrages, mais à peine les ont-ils distingués de la cohue. Us ont osé leur égaler pêle-mêle, et même mettre au-dessus d'eux une douzaine de ces travaux de manœuvres, de ces coloriages d'où la pensée est absente et qui attestent seulement l'adresse quelconque de l'outil. Une déshabillée de trottoir, im vil corps de courtisane, aussi inélégant qu'impudique, un ajustetement de bouffon, des vignettes, d'autres œuvres encore, des ouvrages de patience, des choses qui sont à la peinture ce que le vaudeville est au poème et ce que la mode est à la beauté, n'ont manqué le prix que de quelques voix. Et enfin, par l'accord des brigues et

des jalousies et par la défaillance du sentiment de l'Art, le prix n'a pas été donné. Voilà le résultat du suffirage uniTersel en matière d'art concédé aux artistes eux-mêmes. Ils ont essayé trois fois sans arriver à faire une majorité ; à trois reprises, ils ont donné ce spectacle d'impuissance basse.

Tout le monde étant bien convaincu que de nouveaux essais n'aboutiront pas davantage, il faudra donc qu'en matière d'art, comme en tout le reste, la voix d'un conunis supplée les honteuses désertions des juges naturels. %

0 égalité I triomphe abject de l'abjecte envie, tu ne laisseras pas au monde une ombre de liberté, ni de grandeur ni de fierté, et tu périras dans ton ignoble victoire, sous le pied des gens de bureau, foulés euxmêmes aux pieds des gens de sérail I

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