‹ Les odeurs de ParisChapitre 22 sur 71 · LA MAITRESSE · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE

Lalagée, aimable démon, Que je connais trop et que j'aime, Je comprends votre cri suprême; Vous arez quelque chose au Monil

Ma surprise n'est pas extrême; Vous êtes faite de Hmon!...

Mais je m'abstiens de tout seroaon, Étant fort limoneux moi-même.

UYRB 17.

Voici mieux. Poète pervers.

J'ai chanté mon épouse en vers; C'est un travail contre nature.

La vieille a payé l'Apollon :

Retirez votre chàle long Et redorez votre ceinture.

Ou c'est la jeune, ou c'est Tàgée, Chacune apporte quelque ennuL D'un gros catarrhe soulagée, La vieille dort sa bonne nuit.

Elle s'est à vivre enragée!

Un tel entêtement me nuit :

Autant le bel espoir s'enfuit, Autant chancelle Lalagée.

Et Lalagée, à parler franc,

N'a que les charmes de son rang.

Et non tous ceux qu'en vers je louet

J'ai beau faire, je vois trèsrbien

Que son àme, son entretien

Et ses veux sont couleur du boue.

BBAUX-AHTS ET BELLES-LETTRES.

Non, Monsieur l'Officier, entre nous point de guerresl Prenez l'objet charmant que nous nous disputons. Qui doit filer? Gela se voit à nos mentons. Donc, je bats en retraite et vas à mes afiaires.

Je ne suis point un fol. Mes armes, si légères, Manqueraient leur effet contre vos espontons. Et puis votre cheval, et puis vos hoquetons. Et puis votre ruban!.... Et puis je n'y tiens guères.

Rengainez, triomphez, et Dieu vous gard' de mail Et surveillez un peu votre brosseuri La fille Est fausse, du chignon jusques à la cheville.

Portez-vous bien; prenez bien garde au carnaval I Que rien du Casino, que rien de la Gourtille Ne vienne endommager un si bel animal!

Malgré le bon certificat que Ivà ^ionnent ses parents, Tibulle pourra paraître d'une uâCTalité légère. Mais c'est le dernier goCil On doit bien penser que Tibulle a médité les Chanson des Rues et des Bois, 11 est admirable par le soin qu'il a de se tenir au courant. D'ailleurs, tous les poètes du temps portent ce plumet de galanterie cavalière ; ils rougiraient de se montrôr en

iô

854 LIYRB lY.

public sans avoir Lalagée au bras, surtout sans proclamer qu'elle les trahit.

Et c'est là le refrain qu'ils font à leurs ballades.

BÉXnr ET, VENGEUR DBS LETTRES.

Un jeune homme de lettres entreprend de prouver que la mauvaise littérature n'a aucune action sur les moeurs, ou plutôt qu'il n'y a point, quant à la morale, de bonne, ni de mauvaise littérature. Ce n'est point sa cause qu'il plaide, rendons lui cette justice 1 On n'a jamais entendu dire que sa littérature ait fait le moindre mal, et quoiqu'il écrive depuis quelque temps déjà, il est innocent comme l'enfant qui vient de naître. J'ai bien le pressentiment qu'il mourra dans cette innocence, enveloppé des feuilles où il a va le jour. U se nomme Bétinet, et il a des rentes^

Je suis assuré de ne point l'affliger en signalant sa tentative, mais je ne voudrais point non plus que mes observations lui fisse: t prendre une idée trop avantageuse de lui-môme. Très-sincèrement, le paradoxe e^t un peu fort pour lui. On voit bien qu'il s'ingénie et se travaille, et qu'il a fait de son mieux. U entame vaillamment ses adversaires, ceux qui pourraient

BEAUX-ARXS BI BILLES-LETTIIBS. l55

egeire que la Kttésatiue n'est pas sans influence snr la sedété. nies oon^)«re d'aboid àdes chiens qui font un vacarme « saugrenu; » il les appelle ensuitie a un tas de, gardiens de la morale puUiqne ; n puis a les eon^ êMieri de l'armée du bien ; > pub a bâtards d'Ërostrate, » etc. Dans chacun de ses paragraphes il met une demi*doueaine de ces ooaps de force; et des ah I et des comment/ et des ehJ mon Dieu! partout où il peut les placer, et même ailleurs. Pour les points d'exfilamatkm, le morœan en est hérissé. Malheureusement un pmnt d'exolamafion ne saurait tenir lieu d'une pointe d'esprit. Quant au raisonnement, qui devait être la partie soignée dans un pareil ouvrage^ il manque.

Si j'avais l'honneur de oonuaitre le jeime Bétinet, qui a des rentes, je lui conseillerais de prendre garde à l'influence três-sérieiise des rentes sur la littérature et à l'influence plus séri^ise encore de la littérature sur les rentes.

Assurément, assurément, par le moyen des rentes, on a du succès en littérature, et im succès qui peut aller loin I Le monde a vu des académiciens de fourchette, c'est-à-dire qui surent se faire élire pour avoir su faire manger. Mais il faut alors avoir beaucoup de rentes, ou savoir très-bien s'en servir ; car la littérature mange comme une fille, et telle est son influence sur les rent«îs • elle les mange I Oui, jeune Bétinet ; elle les mange, elle les dévore, et quand elle a tout orangé, il n'y a plus de succès. Et si vous comptez

iS6 UTHB lY.

qu'au temps du succès enfanté par les rentes, toyu vous serez fait un nom qui enchaînera le succès et ramènera les rentes, vous êtes dans l'erreur, jeune Bétimet. Les rentes, par voie de cuisine, vous eussentelles poussé jusqu'à l'Académie, vous n'en tireriez encore que vos quinze cents francs et la croix d'Honneur ; on ne vous rendrait pas même vos dîners.

Yoilà, Bétinet, sur quoi vous pouvez méditer opportunément.

Quant à connaître l'effet social des livres de Gaivaudin, de Papion et des autres, et la destinée des vieilles lunes, que vous importe, et qui diable voulezvous qui s'intéresse à ce que vous en pensez? Qu'estce que cela fait, ce que vous en pensez ?

Ainsi vous avez déjà imprimé trois ou quatre volumes, et des articles par douzaines, et sustenté des tas de gens de lettres ; vous leur avez prêté des vingt francs, des trente francs, des cent francs peut-être : et pas un n'a eu l'humanité de vous faire entendre que vous n'êtes pas né pour éclairer le monde, ni pour tirer dix sous d'un feuillet de copie...

Bétinet, on vous trompe 1 11

L*HCHBLE CHOSE, ET SON HUMBLE UBRAIRB.

• Ce qu'il y a d'humilité dans ces historiens d'orgueil ne se peut décrire. Jamais on ne s'est abandonné de si bonne grâce aux camouflets ; jamais le saint le plus rigoureux envers lui-même n'a pu s'accabler d'aveux plus mortifiants. Les exemples sont sans nombre; j'en prends un, celui du jour.

Chose a fait ces deux romans fameux, le Maudit et la Religieuse. Descendons un peu dans le puisard ^de son humilité. Ne descendons qu'un peu, quelques échelons seulement ; plus bas nous remuerions les gaz qui asphyxient.

Si c'est le Chose que l'on nomme, ce n'est pas toutà-fait le premier venu. Si ce n'est pas ce Chose-là, c'en est un autre qui n'est pas bien loin de lui ni audessus, ni au-dessous. La main qui a fait ces œuvres ne manie pas pour la première fois une plume.

Qui que ce soit, il se cache. Yoilà un homme qui confesse tout de suite ou que son nom nuirait à son œuvre ou que son œuvre nuirait à son nom. C'est 'un ou l'autre; c'est probablement l'un et l'autre. Le nom nuirait même à cette œuvre, l'œuvre -nuirait même à ce nom 1 Telles sont les douceurs que Chose

se dit i soi-même, pour commencer. PauTre diable I pom'quoi ne pas se faire un nom qui relève ses œuvres? Pourquoi ne pas entreprendre des œuvres qui relèvent son nom? Il y pense, il le voudrait bien; il s'avoue l'impossible, et se met humblement à son travail infiane. Il n'ignore pas que quand le nom sera révélé, ce sera une huée sur l'œuvre; que quand l'œuvre sera divulguée, ce sera une couche de boue 9ur le nom; et il travaille, il vit avec cette pensée !

0 Labre, ta pénitence n'allait pas si loin ! Yoi<â im héros qui se donne à des morsures plus hideuses que tu n'en affi*ontas : celui-ci entretient dans son cœur la vermine que tu te contentais de souffrir sur ta peau !

Il a fini. Il avait conçu son dessein, il l'a exécuté, à présent il le confesse. 11 va trouver un libraire. Je voudrais savoir comment un homme avoue à un homme qu'il a fait ces sortes d'œuvres? Nous autres, nous nous agenouillons dans une église, non pas devant un homme, mais devant un prêtre. Nous avons prié, il a prié. Nous lui disons : ce Père, j'ai péché. » H sait d'avance que si nous avons offensé Dieu, nous demandons pardon; que si nous avons fait tort à un frère, nous voulons réparer ce tort. Ici, c'est autre chose. Il s'agit de dire ceci : — a Je viens de faire une œu^nre malhonnête. Je dififeune tels et tels honnêtes gens; j'insulte d Dieu, à la conscience, à la pudeur. Achètes-tu cette œuvre, et combien l'achètes-tu ? »

Jo serais curieux de savoir comment on s'y prend, qudles drconlocutions on emploie. Il y en a qui pré-

tendent que cela se fait tout tranquillement, sans mebarras, sans honte, en causant dand la rue, en fumant une pipe et en buvant une chope. J'ai peine à le croire. H faut au moins bien de l'humilité pour avouer si naturellement qu'on est... cela, et pour se laisser proposer la eomplîeité de cela.

Ce qui est certain, c'est que cela se fait. Nos deiK malandriBs «'abouchent, comme les loups &méliques dont parle Marot :

Nos deux graads loups ravissanto et fiamis, Qui aiment plus <|snt sols que cent amis.

Ils supportent la grande infection des paroles qui filtrent de leurs lèvres. « Frère, dit l'un, as-tu bien pris tes précautions contre la police correctionnelle? — Ohf oui, répond l'autre; je ne nomme personne. — Et «outre les coups de bâton? — Contre les coups de bâton aussi. Je ne m'adresse qu'à des gens qui n'en donnent point. — Et c'est immoral, n'est-ce pas? — L'aurais- je fait ! >

Us combinent. Us arrangent, ils ajoutent. L'ouvrage parait avec un nom de libraire, sans nom d'auteur.

A qui la palme, du libraire qui signe, ou de Tauteur qui ne signe pas ?

C'est la question de vertu entre le larron, qui a le courage d'agir, et le receleur, qui a le courage de se montrer.

Qu'on ne me reproche pas de faire des assimilations odieuses ! Je mets une grande différence entre le lar-

260 UYHB Vf.

ron qui dérobe un mouchoir et cet c écrivain » et m libraire qui s'associent pour réaliser leur bénéfice aux dépens de la morale publique et de Thonneur des gens.

Il y avait des grottes sur le Parnasse; on y a creuaé aussi des cavernes.

Remarquez une autre industrie de Chose. U ne se contente pas de taire modestement son nom : il prend encore une qualité qui ne lui appartient pas : l'abbé Trois-Étoiles. Profondeur de Thumilité ! Il charge sa pauvre conscience d'un mensonge qui est en même temps un vol. 11 vole le public en l'incitant à croire qu'il va dire quelque chose de certain et que tout le monde ne sait pas. Ainsi quelques hardis coquins, pour mieux |aire leur coup, volent d'abord un habit de gendarme ou une écharpe de commissaire. Quand ils sont pris, la justice punit sévèrement ce fait. Fautil louer notre auteur d'un acte de courage? NonI Prendre un habit de gendarme pour forcer un tiroir, c'est crime. Mais prendre un habit de prêtre pour enseigner l'immoralité , pour diffamer le clergé, la religion et les honnêtes gens, ce n'est qu'une supercherie littéraire autorisée :

11 est avec les lois des accommodements*

Et le tour est fait I L'éditeur lance le livre, sème des bruits appétissants, trouve des journaux qui reçoivent ses annonces et ses réclames, des critiques qui

BEAUX-ARTS ET BELIfS-LETTHES. 261

poussent à la vente, des li oraires qui ofifrent leur concours. Vingt-cinq sous de remise triomphent de bien des scrupules ! L'auteur reçoit sa somme et mange du pain acheté de cet argent. — Mais il ne se nomme pas !

Pour tout dire, j'ai peur qu'il ne garde point cette rertu. Il a été si célébré par les réclames, certain journaliste l'a si haut félicité de ce grand service rendu au genre humain, qu'il faut s'attendre à le voir assumer sa gloire. Un jour, ôtant lui-même son masque et montrant son visage plus vil encore, il dira tout fier : — C'est moi, un Tel, de la Société des Gens de Lettres !

Seulement, dès qu'il aura dit: — C'est moi! le public dira: — C'est lui I

Alors, plus de lecteurs. Ceux-là même qui l'auraient savouré anonyme, feindront un certain dégoût.

Et la Société des Gens de Lettres éprouvera un cer-^ tain embarras.

Page 1