LA TRAGÉDIE
Encore que j'aiîmire grandement cette belle forme
de poème, j'avoue que je n'avais point vu de tragédie
depuis une certaine représentation de Polyeucte^ aux
jours lointains de Louis-Philippe. Il y avait déjà Ion*
269 UTiB vr.
gucB années que je m'étais enfui du théâtre, aprSs avoir subi deux ou trois actes du Cid^ joué par une Chimène mafflue et par un Rodrigue camus. Ces beaux ouvrages perdent à la scène, faute d'acteurs ; il se les faut jouer soi-même. L'imagination fait des héros et des héroïnes ; les comédiens ne peuvent donner tant. Sans idéal propre (sauf dans la comédie et suitoot dans la farce), où trouveraient-ils aujourd'hui à étudier une figure de héros ? Où prendre le type d'un de ces Romams de Corneille et de Racine, qui sont en même temps si grands seigneurs français? Les acteurs de Corneille et de Racine voyaient des hommes et des manières qui n'existent plus. Quant aux femmes, les portraits historiques témoignent que la race romaine de Versailles a complètement disparu. Elle a péri en 1789. Chérubin, parlant de la comtesse Ahuavira, dit : c< Qu'elle est imposante 1 » Aujourd'hui, même un page, ne saurait avoir l'idée seulement d'une jeune femme a imposante. » Nos dames étalent trop de chic, trop de bottes et de cheveux. S'il existe encore des femmes imposantes, elles sont dans les couvents.
Rachel n'avait certainement rien retrouvé de ce grand air. Elle était anguleuse. Pourtant, avec du masque et de la voix et un instinct premier, elle ressuscita quelques éclats du tonnerre tragique. Dans le rôle de Pauline, qu'elle ne pouvcût entièrement comprendre, elle réalisait un lointain sentiment de la grandeur cornélienne, et c'était comme un noirage de beauté.
BEAUX-ARTS EX BfilXBS-LETTRES.
L*8Cffic1ie annonçait Brikumieuê. Je touIus «Tea donner le régal ou le déboire, et Toir comment on traite la tragédie en ce règne de la faree.
Hélas I la salle était -vide. Je l'avais trouvée pleine et frémissante la dernière fois que j'y fasse entré, devant je ne sais quelle conception d'un accouplage d'académiciens. Aujourd'hui, D'adorateurs zélés, à peine un petit nmnbrel
A travers beaucoup d'alexandrins exterminés, j'ai admiré tout de nouveau k chef-d'œuvre. Comme ces vers forgés de musique et de darté sont entièrement beaux I Quelle savante étude des caractères, et de la vérité historique \ Que Néron est bien l'empereur, cet empcreur-là, au moment décisif où Racine l'a voulu peindre! Que Narcisse est bien le ccmaelUer de crimeSi l'esclave intelligent et méchant, en missicm de l'^oiér auprès d'un tel maiire du monde I Qu'A^rippine a bien l'ambition ard^ite et frivole de la &wne J Qm Burrhus enfin, exprime bien la tiède sagesse de l'bonnète homsne de cour et Timpuiseajate vertu du 4d1cîenl Junie et surtout Britannicus ne ao^t qpae des jeunes gens amoureux, mais c'est ce qu'ils doîveui être, et les battements très-sineères de ces jeuMS coeurs donnent le branle à tout l'ouvrage. On dit ^pie
S64 UTRB lY.
ramoar de Britannicus et de Junie n'est pas romain* Qu'importe, si c'est de l'amour ! Cet amour tient peu de place et il est yictorieux. Il empêche Britannicus de dissimuler, il donne le ferment qui révèle Néron, qui tait déborder le monstre encore timide et emprisonné, n est aussi la première punition du tyran : Néron goûtera le supplice de ne pouvoir entièrement dégrader la migesté de l'àme humaine.
La nouvelle poétique peîv^^'^rait autrement Néron et son règne. Elle disséminerait ce personnage en vingt tableaux heurtés et nous donnerait plusieurs hommes au lieu d'un. Elle voudrait mêler le hideux au tragique, elle ferait surtout dominer le grotesque et rendrait Néron ridicule, absolument et ouvertement. Pour atteindre ce beau résultat, elle briserait la magnifique harmonie des unités : nous aurions Néron histrion et Néron incendiaire, Néron empereur et Néron bête féroce, Néron égorgeur et Néron égorgé ; en un mot, des membres au lieu d'un corps; une kermesse avec des bourreaux dans un coin, au lieu des panathénées. A travers ce fouillis, le drame irait comme il pourrait, le jeu des machines dramatiques^ remplaçant les mouvements naturels de l'esprit et du cœur.
Cependant, avec tout cet appareil, la nouvelle poé tique ne saurait rien produire que Racine ait oublié» Néron et le règne dé Néron sont tout entiers dans l'épisode de Britaimicus. Le poète a tout marqué d'un trait juste, relégué «fiielquefois, toujours visible. U
BEAUX-ARTS BT BBLLBS-LETTRBS. 965
s'en vante lui-même avec nne charmante fierté : c Toiei celle de mes tragédies que je puis dire que «j'ai le plus trayaillée. A peine elle parut sur le a théâtre, qu'il s'éleva quahtité de critiques qui sema blaient la détruire... La pièce est demeurée, et si j'ai a fait quelque chose de solide et qui mérite quelque « louange , la plupart des connaisseurs demeurent a d'accord que c'est ce même Britannicus. d II dit ensuite qu'il a et travaillé sur des modèles qui l'ont « extrêmement soutenu dans la peinture qu'il voulait « faire de la coiu* d'Agrippine et de Néron ; d car sa tragédie a n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine a que la mort de Britannicus. x> — Il renvoie a à Tacite a qui aussi bien est entre les mains de tout le monde. i> — Pour commencer par Néron, ail faut se souvenir a qu'il est ici dans les premières années de son règne, a qui ont été heureuses connue l'on sait. Ainsi il ne « m'a pas été permis de le représenter aussi méchant a qu'il a été depuis. Je ne le représente pas non plus « comme un homme vertueux ; car il ne l'a jamais € été. Il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses « gouverneurs ; mais il a en lui les semences de tous « ces crimes. Il commence à vouloir secouer le joug. « C'est un monstre naissant qui n'ose pas encore se ff déclarer, et qui cherche des couleurs à ses méchantes ff actions... Je lui donne Narcisse pour confident, parce ff que cet afi'ranchi avait une conformité merveilleuse « avec les vices du prince encore cachés ; cujuè abdiits «odAifC vUiis miré congruebaL J'ai choisi Burrhus
466 W9WÊ Vf*
a pow opfofltf an bomète komoie à cette perte de aeour... Burrims, milUarUuê ewrù et $everi4ak mfh «ruvi... Toute la peine de Burrhns et de Sénèqœ a était da résister & foigueil et à la £6rocité d*A|pn^ apine, quœ, tmietù malœ dominêtûmiê cupÊdmitm a flagransy hoMcU m fariibui PaUmIem. La mort / a Britamiieus fiit un o«ap de foudre pour die , dit a Tacite; oe mme lui en faisait ceaifidre ya plie a graod. p Le poète établit de màsie les oaradbèrea hiâtoriques de sou Britannicus et de sa Junie. S'il &xt euitrer Junie dans les vestales, ce n'est pas qu'il ignore la règle canonique qui fixait l'Âge de la réception entre six et dix ans : a Mais le peuple prend ici Junie a sous sa protection. Et j'ai cru qu'en considération de a sa naissance, de sa veii;u et de son malheur , il pouavait la dispenser de l'ftge prescrit par les lois, a comme il a dispeaosé de l'âge pour le consulat tant a de grands bommes qui avaient mérité ce privilège.» On le voit. Racine connaît son monde romain, et s'il s'est plus attaché à la peinture des caractères et des passions qu'à k représentation des costumes, oe n'est pas £aute d'avoir pu faire le costumier. Il pensait que le costume importe peu à des spectateurs qui ont Tacite entre les mains. L'extrême soin des détails offensé l'Art; il détourne l'attention de l'objet principal pour la divertir sur des inutilités. L'objet principal, c'est l'homme. C'est, ici, le a monstre naissant, » s'apprètant à épouvanter la terre; c'est l'orgueil féroce, capa* hle de tous les crimes pour régner, incapable de pru*
BBAUX-AETS ET BBIUS-LBTTRBS. 981
dence et se perdant M-mème. Le reste est accessoire et ne doit être employé que dans la Biemre strietement nécessaire. Qaél besoin ai-je de Toir brfder des chiffons sur la scène pour savoir que Néron est homme à inceniMer Rome et Tempire? Narcisse en &Teur, Burrhus écarté , le fratricide accompli , le parricùde déjà résolu, les coeurs innocents et purs déchirés par ce tyran plus furieux et poussé & commettre plus de crimes à mesure qu'il est attrait de plus de rmaords, tout m'est présent, tout m'est justifié; je sais comment Néron devient coupable et comment il deviendra fou.
Sa -vanité d'histrion, si considérable, j'en conviens, et que la poétique réaliste ne manquerait pas de met* tre en acte, n'est point oubliée et produit ce qu'elle doit produire. C'est en l'irritant que Narcisse, après avoir longtemps tàté son maître, qu'on me pardonne l'expreaeion, emporte enfin les derniers scrupules de vertu que l'éloquenee de Burrhus a su réveiller une dernière fois. César veut bien repreikdre le joug de sa mère, veut bien se réconcilier à son rival, veut bien dominer son amour; toute sa passion le ressaisit et tous ses crimes sont résolus lorsqu'un vil «firanchi lui fait entendre qu'on le trouve mauvais acteur* Sentom^t, au lieu de longues actoes où César serait rid^ cule, le poète se contente de quelques v^rs. Il faut que Néron épouvante ; la dignité de ïêit ne permet point qu'il amuse. Narcisse lui-même, qui le jouet ne lui parle que comme au maître du monde :
268 UVBE lY.
Néron, 8'ilf en sont cras, n'est point né ponr l'empire...
Pour toute ambition, pour vertu singulière,
Il excelle à conduire un char dans la carrière,
A disputer des prix indignes de ses mains,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre,
A réciter des chants qu'il veut qu'on idol&tre.
Tandis que ses soldats, de moments en moments.
Vont arracher pour lui des applaudissements.
Ah ! ne Toulez-vous pas les forcer à se taire 1
— Viens, Narcisse, allons voir ce que nous devons &ire I
Voilà Néron. Et c'est ainsi qu'il convient de montrer l'histrion dans Tempereor, et non pas en lui faisant chanter, d'une voix fausse, les sonnets de Trissotin , entouré de ses soldats qui forcent l'applaudissement des auditeurs tentés de siffler. Ce pittoresque, plus réel peut-être, plus matériellement historique, fausserait cependant le caractère dramatique de Néron, par la raison qu'un tigre n'est pas un chat ni un ours, ni un singe. En même temps il fausserait la loi poétique en introduisant le rire dans le poème tragique, d'où il est banni, comme, d'un autre côté, avec une majesté pareille, dédaignant l'épouvante grossière, la tragédie écarte la vue du sang. Telle est la loi générale de la tragédie, par où elle s'élève au sommet pur de l'Art et de la beauté. Par la seule pompe du langage, par la seule peinture de la passion, par la seule grandeur de l'àme, elle veut produire une impression terrible, et laisse à un art inférieur les ressources qui peuvent émouvoir les sens.
BBAUX-AETS ET BELLES-LETTEBS. 269
La peinture de Fépoque, ou, comme ils disent, la couleur locale, est au nombre des éléments qui appartiennent à la tragédie sous la condition d'en abuser moins que de tout autre, elle qui doit n'abuser de rien. Racine ne Ta point omise; elle existe au fond du tableau, comme l'air dans lequel se meuvent les personnages, pleine partout, partout discrète. Lorsqu'il s'agit du poison qui doit tuer Britannicus, Narcisse va le demander à Locuste, et ce favori de l'empereur parle en ami de l'empoisonneuse attitrée :
La fameuse Locuste A redoublé pour moi ses soins officieux* £Ue a fait expirer un esclave à mes yeux*
Assurément ces deux vers peignent suffisamment im vaste côté de la civilisation impériale, et l'élégance raffinée du langage n'est qu'un trait de vérité plus efirayant. La langue de Narcisse reste douce et calme, virgiliennc, comme l'àme de Néron demeure tranquille lorsqu'il voit tomber son frère, foudroyé du poison que Narcisse a versé :
Néron Ta vu mourir sans changer de couleur.
Écoutons un autre portrait de Rome au temps de Néron. Tacite ne surpasse nulle part l'énergie de ces paroles, plus formidables encore dans la bouche où le poète les a placées C'est Narcisse qui parle à Néron^ et ce que l'ancien esclave ose dire à l'empereur, Bur-