‹ Les odeurs de ParisChapitre 31 sur 71 · LE POT AU FEU DE CLAHART · texte numérisé non relu

LE POT AU FEU DE CLAHART

« Il ne s'agit pas ici de Glamart près Meudon, joli petit bois où se cueillent pas mal de fraises, mais du sombre Glamart de la rue des GobeUns.

« Le cimetière de Glamart est au Panthéon ce que la Roche Tarpéienne était au Gapitole.

« Glamart fat le cimetière officiel des snpplidés.

a Glamart n'est plus maintenant que le sanctuaire de la dissection. C'est là que la mort est scrutée au profit de la vie.

n La mort y est vraiment vivante, car elle y est utile.

•a On y tranche autrui avec bonheur, on y rogne son prochain avec délices, on y découpe feu son semblable avec frénésie.

a Aucun corps ne s'est jamais couché dans cette terre au grand complet ; à tous il manque quelque chose.

a Ceux-ci, c'est la société qui en a commencé la dissection, au grand cours clinique de la place de Grève ; — il ne leur manque que la tête.

a Ceux-là sont de tous côtés percés à jour, ou bien n'ont plus ni bras, ni jambes, — expériences I

a Ceux-là, comme le banquier de Bilboquet, mon"

Îfuent de tout. Les carabins zélés ou collectionneurs se es sont payés en détail.

a A d'autres, il ne manque que les os, et ceci nous ramène tout naturellement à notre fameuse marmite.

« A gauche, en entrant par la grande porte, vous l'apercevrez au milieu des arDres, seule et isolée comme une marmite peu honnête et honteuse.

<c Cette machine est encore une invention de l'époque. C'est une machine à fabriquer les squelettes à la minute.

a On sait parfaitement que cela ne vaut pas à beaucoup près l'ancien procédé.

(( Les os, laissant dans l'eau bouillante une de leurs parties essentielles, perdent en soUdité.

a 11 y a bien de quoi !

tu La teinte en est dénaturée, a Mais cela va plus vite. '

a Quand je vous disais qu'on ne fait plus rien de bon, même les squelettes, ce Où allons-nous, mon Dieu?

a Entrez donc un soir à Glamart, vous y jouirez d'un curieux spectacle, pourvu toutefois que ce soit le jour ou plutôt la nuit du pot-au-feu.

a Dans le petit cercle qu'illumine cette étincelle de l'enfer, on distingue autour d'une table quelques étudiants prosecteurs surveillant froidement, la pipe à la bouche, cette sépulcrale opération.

a Les cadavres ont été placés debout dans la marmite ; il y en a quatre, deux d'honmies et deux de femmes.

— a Partie carrée! s'est écrié un loustic. C'est peut-être indécent ce que nous faisons là.

« L'eau va bientôt bouillir, elle chante déjà.

« Lorsque, un roman à la main, les pieds sur les chenets, vous avez écouté le gazouillement d'une bouilloire dans le foyer, il ne vous est jamais venu à l'idée que ce murmure de l'eau qui chauffe pût devenir effrayant, lugubre, satanique, qu'on pût le prendre pour un dernier soupir, une plainte d'àme, un ricanement sardonique de trépassés.

a Et quand l'ébuUition a fait soulever le couvercle de votre coquenard ou de votre pot-au-feu , vous n'avez jamais, que je sache, tressailli, tremblé, pâli.

« Il est vrai que vous n'avez jamais vu, parmi des vagues écumantes de bouillon, quatre têtes humaines se dresser lentement, supportant, cariatides menaçantes, le couvercle d'une marmite.

a Vous n'avez jamais vu (juatre cadavres sortir de

aHê UTftE yu

Teau bouillante jusqu'au ereux de TestoaMiCi mon* trer un instant des torses dont la chair s'en Ta par lamheanx, des faciès qui ne sont plus des visages et ne sont pas encore tout-à-fait des crânes.

a Vous n'avez jamais tu cette ronde diabolique, informe, s'agiter quelques instants dans une danse frénétique, qu'accompagnent et règlent les fluctuations bruyantes d'une eau infecte, et retûmber iMentùt dans l'immobilité et le ^ence.

« PBEMiER CARABIN. — AUons, Toilà bien six heures que cela bout. Nous n'aTons plus ni pnndi ni tabac. Nous en sommes au moins à notre trentième cent de piquet. Le jour Ta bientôt paraître. La nuit se la earatapatte, comme oai dit dans le monde... Àssex cuit! servons chaud.

a DEUXIÈME CARABIN. — Ah ! je uc VOUS ai pas dit. Tantôt, au moment oh Tébullition a fait lever le ooavcrcle, il m'a bien semblé reconsaitre mon exportier I

a PREMIER CARABIN. — Tous Ics quatre sont bien sur la grande dalle ?

« TROISIÈME CARABIN. — Oui, mais il me manque le tibia d'une de ces daaies.

a DEUXIÈME CARABIN. — Tu Ic retrouTCias quand la chaudière sera vide. Ouvre le robinet I

a Pauvre cliiiïonnierl ravageur indigent I habitant de ce misérable quartier, qui que tu sois, qui as fait mettre à rhôpital ton père, ta soeur ou quelqu'un des tiens, détoume-toi de ce ruisseau.

a Cette eau qui coule tiède et Détide est peut-être de ta fiamille I »

0 peuple du Christ I ô petits qu'il avait fiûts lef premiers! 0 cimetières des campagnes chiétiemies, où

QTJECÔIIES tAHOINS. 351

les tombes, coareiies d'herbes fleuries, se pressaîciit à l'ombre du docber! Sur ces tombes longteoq» arrosées de pleurs, les liyants ne cessaient de répandre leur prière, et la terre sacrée n'était tonehèe que des genoux I

To^ns ailleurs cette ciTÎlisation qui Tient de se montrer à Clamart. Voyons la silencieuse, attentive, même recueillie. C'est encoare le petit journal que nous aUons entendre; mais, cette fois, un maltve prend la parole avec un juste sentiment de ce qu'il Toit et de ce qu'il dit.

La scène est un lieu vaste et magnifique , inondé de Inmière , de fleurs et d'or. Sur un terrain acbeté plus cher que si la poussière en était de diamants, on Pa bâti de pierres choisies, et l'architecture en aurait Mt un chef-d'fleurvre pour peu qu'il fût possible de créer des chefs-d'œuvre avec des millions. La peinture et la sculpture y ont prodigué non pas leur génie, mais leurs peines ; cm Ta tendu de riches étoffes; la foule n'y entre que parée; enfin (fest FOpéra. Quand le carabin a bien vendu son squelette, il se nettoie, se Mt beau, se parfume et vient id. U s'assied en silencei Aapeau bas, pkin d'émotion. Le qpectade commence. Je laisse parler H. , Jouvin, écrivain de rare mérite, juge délicat des choses de l'esprit, £Edt pour écrire de beaux livres, et que le petit jounal con-

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damne à voir et à juger à peu prés tous les jours des choses telles que ce qu'il va conter.

Il s*agit de Néméa ou C Amour vengé, ballet en deux actes.

a Sur quel point du globe les auteurs de Néméa ont-ils placé l'action de leur ballet? Grave question qui doit rester en suspens I L'arc, les flèches et la statue animée de l'Amour nous transportent dans les régions mythologiques ; mais, d'un autre côté, les bottines à éperons des danseuses et la coiffure militaire des danseurs nous ramènent en pleine Germanie, terre classique de la légende. J'ai recours au livret, et je hs:

a Dans ce pays , c'est l'Amour qui autrefois était « adoré. En vain le temps a renversé son temple et a fait disparaître son culte, tous ceux qui s'aiment sont a restés fidèles au dieu proscrit. »

(( Je le crois sans peine, et j'ajouterai même qu'il me parait assez difficile que ceux qui ne s'aiment point soient fidèles au culte de l'Amoui^. Au reste, nous voilà complètement éclairés sur la religion des natureb du pays, et c'est déjà un point essentiel. Nous savons encore que le beau Kiraln vient d'épouser la jeune Hermiola, que paysans et paysannes du voisinage dansent à cette noce, a y boivent le vin de la mariée, d et que la plus jolie fille du pays, Néméa, ne se soucie ni de danser ni de boire. Elle arrive lorsque s'éloignent le son des instruments et le bruit des éperons, et laisse tomber sur la statue de l'Amoiu* a un regard tout chargé de plaintes et de reproches. »

a II me semble pourtant que si la villageoise sentimentale, au lieu d'aimer un simple paysan, comme ses compagnes, s'est éprise de son seigneur et maître, le comte de Molder, la statue n'en peut mais.

a Quel est donc ce comte de Molder qui, sans le

QUELOUBS TÉMOINS. 353^

savoir, a inspiré à l'héroïne du ballet une si furieuse envie de devenir comtesse? Je vous le donne pour un seigneur fort désagréable en sortant de table, — et il ne fait que cela dans la pièce. Lorsqu'il a bien bu, bien mangé et bien joué, le comte fait des tours de force. 11 renverse des statues d'un coup de poing, avec la même facilité qu'un ivrogne briserait son verre après boii;e...

« Ilentrc Nèméa, » pour parler la langue chorégraphique des auteurs (ils sont trois). La jeune fille arrive toujours lorsque les autres personnages s'en vont. Le fracas d'une statue renversée de son piédestal, le» éclats de la foudre, le bruit de l'orage, a rien ne peut lui faire deviner ce qui vient de se passer. » 11 faut alors que l'infortunée, condamnée par son art à mimer sa douleur, ait perdue l'ouïe avec la parole; et, grâce à la nuit qui tombe, elle perd aussi la vue, puisque,, dans son trouble, elle prend l'Amour en chair et en os pour la statue de l'Amour. C'est à monsieur de Gupiaon en personne, qui a pris la place du marbre jeté par terre, que Ncméa fait l'aveu de sa passion pour le comte, a Celui que tu aimes et qui ne t'aime pas, m'a fait une terrible offense, dit l'Amour ; il t'aimera et je serai vengé. » Le Dieu, pour célébrer l'affront qu'il a reçu, donne à Néméa, dans son salon de verdure, un bal de nuit auquel assistent une foule de divinités de la Mythologie. Après qu'on a suffisamment balle, le protecteur et la protégée se dirigent, bras dessus bras dessous, vers le château du comte.

ff Le 'M)mte est à table, toujours mangeant, toujours buvant^ et toujours jurant contre l'Amour, et — ce que je m'explique moins, — boutonné jusqu'au menton et botté jusqu'aux genoux. Il a fait durer le diner jusqu'au souper, et l'aurore le surprend prolongeant le souper jusqu'au déjeuner. Le livret nous apprend que, sur la figure de ce goinfre, a il est facile de lire la trace d'un immense ennui. » En français, on dirait suivre et non pas lire une trace ; mais n'oublions point

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que la plirase Toyage en Allemagne. Pendant qne le comte s'ennuie sur la scène et qne les spectateurs me font l'effet de ne pas s'amuser beaucoup pins dans la salle, arrive l'Amour déguisé en imprésario. Il offre de donner à la noble compagnie le diyertissement d'un ballet. — «A vous rendre fou d'amour, » dit l'Amour avec intention. — or J'en doute... » répond Molder.

a Parole imprudente I Les amis du comte se mon* trent beaucoup moins dédaigneux. Moko, l'un d'eux, se fait surtout remarquer a par sa pétulance et sa gaieté. » Il n'y a pas de mal à être gai et pétulant; mais ce qu'on ne saurait absoudre chez ce garnement de Moko, ce sont les sentiments que lui prête le livret.

« 11 ne serait pas fàclié, le mécréant, d'avoir des a femmes près de lui, non pour hrûlor à Icrtrs pi(*d'< d^une a flamme éthérée et discrète, mais pour les aimer d'nn amour tout-à-fait terrestre et passager. »

«Enfin le divertissement commence, et le comte Molder y assiste en premier sujet de la danse inoccupé, dont le rôle consiste à regarder se ti-émousser la première danseuse et à l'épouser au dénoùment. Mais comment les auteurs ont-ils entendu justifier le soustitre de l'ouvrage ? Je vais vous l'apprendre. Après que Ncméa a exécuté ses cabrioles les plus originales, et que le comte a fait sa digestion, « ivre d'amour et de colère, î> il prend la danseuse dans ses bras, en s'écriant: a Tu es à moi ! » Elle échappe à cette étreinte, et l'imprésario, qui ne veut pas qu'on enlève à sa barbe sa première danseuse, se place entre elle et Molder. Le comte tire son poignard, qui s'émousse sur la poitrine de l'immortel. La situation est extrêmement tendue. L'Amour va se venger. « Il fait un signe» A ce signe, a le mur s'enti'ouvre, et le dieu montre à son insulteur a son temple relevé et sa statue replacée sur son piéa destai. Tout le monde se prosterne. Le comte tombe a aux pieds de l'Amour et demande grâce. Néméa a joint ses prières aux siennei. L'Amour sourit et paf«» c donne.. ... »

QUELCfCES TÉMOINS.

Le pauvre Jouvin est si haLitné à voir et à raconter ces épouvantables inepties, qu'il n'y met aucune eolère. Il termine en nous apprenant tranquillement que celle-ci a déjà charmé trois capitales. Elle est née à Moscou, elle a brillé à Saint-Pétersbourg, la yàOk maintenant à Paris, d'où elle passera sans doute à Turin, à Milan et à Naples. Deux empereurs rauront vue, on roi l'applaudira; rien ne manquerait à sa gloire si Garibaldi daignait Thonorer d'un sourire.

lA JOURNÉE d'un VOTOU.

C'est le titre d'une pochade vive et bien faite, signée d'un bonlevardier éminent, M. Delvau. Celui-ci, assurément, est né peintre de Pans, et peut-être quelque chose de plus. Jusqu'à présent, je n'ai pas aperçu qu'il aimât particulièrement le mal, ni qu'il fût sans études. Dieu sait ce que cela durera. Pour le moment je le cite comme moraliste, et si je m'écoutais, je dirais que je le préfère à Yauvenargues. Il a certainement bien plus de couleur. Toutefois ce n'est pas le temps de mépriser le dessin. Maintenant regardons le

c Cest le gamin de Palis, l'enfant de la voie pu-

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blique, le produit de la boue et du caillou, le fumier sur lequel pousse Théroïsme (?), l'hôpital ambulaut de toutes les plaies morales de l'humanité. Laid comme Quasimodo, cruel comme Domitien, spirituel comme Voltaire, cynique comme Diogène, brave comme Jean-Bart, athée comme Lalande, — un monstre.

a On le nourrit de coups dans la bauge patei nulle, — quelquefois aussi d'épluchures. — Il est venu au monde sans que Ton voulût de lui, ni son père, un chiffonnier, ni sa mère, une traînée de la rue Moulietard; on ne l'a pas tué, parce que cette brutalité-là n'est pas autorisée, mais on a tout fait pour le laisser crever. S'il a ciù, c'est comme un champignon vénéneux, dans l'humidité et dans l'obscurité. On ne lui a appris aucun métier, et il en connaît cinquante qui n'appartiennent à aucune des classifications officielles, et dont aucun ne mène ni au million, ni au bonheur, ni à la réputation, — à Clairvaux quelquefois, souvent même.

a Son père — quand il en a un à lui — le fait décanitier de bon matin, sans s'inquiéter des moyens qu'il emploiera pour déjeuner ou pour dîner. Pourquoi s'en inquiéterait-il, ce père, puisque son fils ne s'en inquiète pas ? D'ailleurs, c'est bon pour les riches de s'occuper des trois repas traditionnels de la journée ; les^ gueux ne mangent qu'une fois, — comme les chiens, — et les tas d'ordures sont la manne quotidienne que fait tomber des fenêtres, pour eux, dans le grand désert parisien , la Providence , toujours bonne mère.

a Le voilà donc lâché dans les rues, son domaine A tous les habits qui passent à sa portée, il crie* Ohé ! ohé 1 Ne vous fâchez pas, il vous en cuirait : au lieu d'un voyou vous en auriez dix à vos trousses, et, à moins d'une intervention miraculeuse, vous deviendriez, pendant une heure, la proie de tous les polissons du quartier. Le voyou ne pouvant être boule-

dogue se fait roquet, et il aboie après tous les passants — sans les mordre...

« On juge aujourd'hui un procès célèbre : il entre au Palais-de-Justice et se faunle dans l'enceinte de la Cour d'assises. Si raccusé est pâle, il prétend que c'est un capon qui cane d'avance devant Chariot ; s'il a le visage rouge, il dit que c'est un ivrogne, et dans aucun de ces cas il ne s'intéresse h lui. Pour qu'on le touche, il faut qu'on lui ressemble en plus vieux, il faut qu'on soit siuistrement gouailleur et^qu'on joue avec sa tète comme avec une balle ; alors il manifeste tout haut son admiration jjar un : « C'est un zigue l » A force d'aller à la Cour d'assises et à la police correctionnelle, il devient ferré sur le Gode à en remontrer à un procureur impérial. Une manière comme une autre de faire son droit I

a Du Palais-de-Justice il va au Palais-Royal ou au boulevard, sans que ses guenilles nidoreuses rougissent le moins du monde de coudoyer le velours et la soie. Rougir? Allons donci Ses guenilles sont à lui — comme sa crasse, — et peut-être , Madame, cette soie et ce velours sont-ils à vôtre marchande à la toilette. Ne vous avisez pas de vous plaindre de ce contact malpropre, ou sinon vous entendrez une voix enrouée^ fille de celle de Jean Hiroux, vous poursuivre sur le trottoir d'un « Obéi la maquillée? Obéi » Ou bien, si, pour éviter cette bottée d'injures, vous montez précipitamment dans une voiture qui passe, en disant au cocher : « Au bois! » l'impitoyable voyou ajoutera.^ à la grande joie des badauds qui aiment à voir humilier les femmes auxquelles ils ne peuvent aspirer a Au bois? Au bois de lit, punaise I... » 0 châtiment ironique du vice, fouetté ainsi par le vice !

« Et le voyou n'a pas encore dix ans ! Jugez de ce qu'il sera à ^ingt I II n'a pas encore dix ans, et il en sait sur la vie plus que vous et moi : c'est un roublard, cet enfant qui ne croit à rien ni à personne, ni à Dieu,

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m au diable, et qui crache sur sa mère parce qu'il a vu sou père cracher sur ellel La patrie/ des navets! L'honneur? de l'anis! La gloire? du vent! La founlle? du flan! L'amour? des nèfles!

cr Ilélas! Tenfance, cette chose si sainte, — sainte comme la vieillesse, cette autre enfance, — voilà ce qu'elle devient à Paris 1

« Le voyou est fumeur. Il aime ça, la pipe, parce que ça le fait cracher souvent, et qu'en ciBchant il peut salir les paletots et les robes qui marchent devant lui. Bon petit homme!

a Sept heures sonnent. Le voyou flâne toujours, les mains dans ses poches sans fond, l'air goguenard, regardant insolemment les passants, tirant la langue aux bourgeois", louchant devant les sergents de vule. Les queues se forment aux abords des théâtres. Oh! le théâtre! il l'adore! Il se dirige vers l'Ambigu-Comique. L'argent lui mancjue pour entrer : patience! voilà de beaux petits messieurs qui descendent de voiture avec de belles petites dames : il y a des portières à ouvrir et des pourboires à recevoir.

— a Gela va commencer mon ambassadeur!... — Appuyez- vous sur moi, madame la duchesse!... » En disant cela, le voyou tend les deux mains afin de toucher davantage, et si le petit monsieur lui donne un décime, la petite dame ne lui donne qu'un sou : « Ta donc! eh! voyou! » — a Voyou? Tiens! c'est ma sœur! 0 c'te balle! bonjour, madame!... »

« C'est en effet sa sœur qu'il a rencontrée là, graine de fîUe, comme il est lui-même graine d'autre chose ; — sa sœur, qui a déserté hier le domicile paternel comme il le désertera demain, elle, parce que son père voulait qu'elle y restât, lui, parce que son père voudra qu'il en sorte.

a II en sortira, c'est convenu; et le meilleur moyei. d'en sortir, c'est de n'y plus rentrer.

a Minuit. Il y a peut-être des gens qoi ne sont pas

QUELQUES TÉxoms. 359

encore coucHé» : le voyou, lui, dort déjà comme un bienheureux, - soit dans un four à plâtre, soit dans un tuyau à gaz, soit dans une maison en coustrucfion, soit sous le pont d'Arcole, soit sur une lirauche d'arbre. Demain, avant l'aube, il s'envolera à tire-<l'aile du côté de la Roquette, où il a appris dans la soirée qu'on doit guillotiner quelqu'un. Tâche de mourir avec grâce, bandit : ton fils sera là pour f applaudir ou te siffler ?..« B

Que vous semble du dernier trait, pris sur nature comme les autres ?

Ces pages qui exhalent une si forte odeur de Paris, m'ont rappelé qu'un jour à Rome, je lisais un portrait du peuple romain, tracé par Madame Dudevant, Parisienne consommée. Naturellement elle accuse le gouvernement clérical de corrompre ses sujets, et elle se moque ardemment de cette canaille romaine, qui va au Golisée entendre des religieux fanatiques dont la voix outrage ces belles ruines en y prêchant leur ridicule chemin de la croix.

Et tout à l'heure encore j'avais sous les yeux ce fameux croquis de La Bruyère qu'on se passe de mains en mains, à ma connaissance, depuis une vingtaine d'années dans la presse libérale. La Bruyère, en homme de lettres, peint le paysan de l'ancien régime comme une bète, non-seulement noire et affreuse et misérable, mais quasi-sauvage et qui possède à peine .es rudiments du langage humain. Lâ-dessus on atteste les bienfaits de la Révolution, et il n'en faut pas d'autre preuve. Un ministre l'employait encore à cet usage il

360 UTRB TI.

y a quelques jours. Je crois que La Bruyère n'avait pas beaucoup vu les paysans de son époque, lorsqu'ils assistaient à la messe le dimanche; et je crois que le ministre n'a pas beaucoup vu les paysans de notre époque dans les champs ou dans les cabarets, le dimanche aussi.

Mais le voyou de Tan 1866, seizième de Napoléon III Empereur, ni la civilisation française, ni la civilisation parisienne ne montraient rien à La Bruyère qui pût lui donner l'idée de ce monstre, que M. Duruy peut contempler tous les joiu's... et duquel le dix-neuvième siècle ne triomphera pa

AUTOUR DE L'ÉCUAFAUD.

Il n'y a pas longtemps qu'un homme des classes savantes fut guillotiné pour quelque tour de son art. Cet homme se comporta mal ; il montra peu de philosophie après en avoir étalé trop. On le vit tout affaibU, de mauvaise mine, plié eu deux, la tète penchée, sans voix. Il se fit soutenir, ce qui est du plus mauvais genre. Les journaux qui s'étaient nourris de son crime, de son procès, de sa prison, de son supplice, le payèrent en a réclames. » Ils ravaudèrent un peu sa fin piteuse et lui firent des derniers moments présentables. Us y

QDBLQUBS TÉMOINS. '861

mirent du « calme ; b ils avouèrent une marche un peu lente, mais c sans pÀleur. » Malheureusement ilsne furent pas unanimes, et il y avait eu trop de témoins. Ces témoins s'étaient retirés peu satisfaits, se demandant à quoi servent l'éducation et les principes. Parmi les journaux qui ont retouché la sortie du criminel, on liSmme le Moniteur, journal officiel de l'em* pire firançais. Hélas I à qui se fier ?

Les exécutions à mort sont très-recherchées des Pa*

risiens, et la place de ce chapitre serait au hvre des

DwertissementB» L'on voit alors paraître les a rôdeur»

' de guillotine. » Un petit journal esquisse cette espèce*

essentiellement parisienne :

« Au théâtre de la Roquette, les places les plti» avantageuses, au rebours des places de spectacle, sont occupées par le fretin des spectateurs. Des femmes et des hommes, sortis on ne sait d'où, figures inquié* tantes, voix sinistres, vêtements sordides.

a Ils passent là, quand il le faut, cinq ou six nuits^ afin de ne rien perdre du drame.

a Quelques uns viennent étudier l'art de te retirer convenablement

« Leurs propos sont cyniques, je n'en citerai qu'un petit nombre :

a — n ne doit pas être à la noce I

a — Fallait pas qu'y aille I

« — Un pan : — Je parie qu'il n'y montera pa» comme le cordonnier.

« — Le cordonnier? Avec ça qu'il a été propre le cordonnier ?

SBS imM n.

c — Je pane.

« — Ah ! ça I loaÎB U se Mt attendre. Le cordoiu s'il vous plalt f »

c Ce pub&c*là stationne depuis dix henres dn soir aux environs de la nachine lomge.

a De mkiiiLià deux heures, il' se grossit des gens dn quartier qui viennent retenir leurs places et qui savent qu'elles sont rares.

a A trois heures, de ci, de là, ^selques Tsîtuma se montrent timidement.

a A quatre heures, des jeunes gens et des jeunes femmes en toilette criarde arrivent en foule.

c Es et elles ont soupe, je ne sais où, parlent haut, ricanent, chantent, pomt coBune on Cirque <m au Casino.

a Jadis, Mademoiselle Rigolboche ne manquait jamais une exécution. *

a La foule augmente.

a Quand parait le condamné, un Msson la parcourt tout entière. Tout ee qu'il y a de bête fauve dans l'homme se réveille... On se pousse brutalement, on s'écraserait pour mieux voir.

c Les yeux s'allument; puis à cetle luxure de sang, succède une torpeur profonde.

a Les uns s'en vont, pâles, afiTaissés; les autres, les habitués, satisfaits ou Msant la moue, en disant : Allons, il est bien mort.

<c Ou : Ça n'est pas ça ! ^ Je regrette le ooirdennîer. »

<K J'ai entendu là-bas ce mot sinistre : a Eh bien! quoi... c'est un mauvais cheval I II a perdu d'une longueur de tête. » •

Entre autres petits commerces qui se font dans le aours du spectacle, il y a la vente de là complainte.

QUBLQuis TÉxonrs. 363

La complainte est ré<ii]ivaleQt de la parodie des fSètes ft grand succès. Seulement ici les parodistes n'attendent pas que la pièce ait été r^résentée. Us s'y prennent à Tavance, comme les antenrs d'almanachs, et précèdent de plusieurs jours le bourreau.

Si le condamné était libre d'esprit, il aurait tout le temps d'apprendre par cœur ce chant absolument digne de ceux qui le composent, et il pourrait le chanter ayec les gens de bien qui vienn^t le voir mourir.

TY

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