LA CHUTE
c La douleur vraie d'Ëliane et surtout sa résolution de fuir au bout du monde prouvèrent à Contran qu'elle avait le cœur assez neuf. Il eut beaucoup de peine à la réconcilier avec sa conscience et à la pousser dans l'ornière où tant d'autres malheureuses cheminent paisi* blement. Force lui fut de recourir à' des arguments tout autres et de prêcher un système de réhabilitation immédiate peu conforme aux habitudes et aux idées d'un païen comme lui. La marquise ne voulait à aucun prix rentrer coupable chez elle et présenter à son man un front ('.éshonoré. Contran, qui la trouvait agréable et intéressante, mais qui se souciait peu de
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ravoir éternellement sur les bras, se mit en quatre pour lui prouver qu'elle était la plus innocente des femmes. Mais elle crut aussi peu à ses paroles qu'à ses démonstrations. On se coniudt en innocence, après trente-six ans d'une vie irréprochable* Alors le mécréant emprunta les armes de la foi, fit entendre avec beaucoup d'esprit que Dieu pouvait en un instant purifier toutes les souillures, et qu'on ne devait rien aux hommes dès qu'on avait &it sa paix avec le ciel.
« Une fenune nourrie des principes de l'honneur moderne n'aurait pas donné dans, ce piège. Mais la marquise n'était pas tout-à-faît de son temps. Elle n'était pas même de son pays, son àme avait été pétrie au mysticisme de la princesse; elle avait vu pendant plusieurs années les passions les plus contradictoires régner de compagnie et faire bon ménage dans le cœur de Madame San Lugar. Elle saisit avidement l'occasion de remonter au niveau des anges, sauf à retomber le lendemain. Son seul scrupule, ou pour mieux dire sa crainte, fut de déchoir dans l'estime du Père Ange, qui. était à la fois un directeiur et un ami. Jamais eue ne pourrait prendre sur elle de se montrer coupable aux yeux d'un homme qui la citait en exemple à tout Paris. Gontran fit voir alors combien il était homme de ressources. Il lui conseilla un biais ni mettait la conscience en règle sans ruiner le crédit e la pénitente dans l'estime du directeur attitré, p
Qu'en dites- vous, Monsieur le Curé?
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LIS iWHtnmes ou théath.
Le prochain destin du Tliéàtre leur arradie des laranes. Il meurtl dkeiil-ils. Je crois, »•&, que c'est n Isute et la leur. Us prétandest, eoz, que ce sont les pièces à machines qui le tuent. Je veux bien qulls
aient raison, mais leurs raisomnemaats me persuadent i^e je n'ai point toit.
— Rien ne manquerait , disent-ils , A Ton avait de bonnes pièces qui fiissent jouées par de bons acteurs; — seulemeat ks aateurs ne savent plus faire de bonnes pièces, et le public ne sait plus former de bons tteteurs.
Les auteurs ne f oiÉt plus de bcmnes pîèœs parce qu'ils ite sont pas assurés d'en fiedre beaucoup d'argent « Gomment veut-on qu'ils méditent, veillent, se con- « danment au travail et à la gène quand t7 fuffit de « déshabiller autant que possible la première Mademoi- « selle venue pour toucher cent mille francs de droits « d'auteur?»
L'argument est à la taille du dix-neuvième siècle. II eût étonné Corneille, Racine et même Molière, et même Dancourt. Ils eussent répondu : ^- Gomment veut-on qu*un poète songe à l'argent, songe même à diner
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ipumi il a une boxma pièce en tète? Serait-il poète oetui qui pouirait descendre du ciel pour ramasser ceul mille francs dans la crotte?
Cependant l'on dte des auteurs qui, de nos jours, ont touché cent mille francs de droits sans déshabilkr aucune Mademoiselle. Leurs diefs-d'œtfvre, on ne k» dte pas.
Ces auteurs ne sont encore que des madûnistes. lis ont un gros métier appris sur le houlevard. Us savent embrouiller et débrouiller des aventures et connaissent certaines ficelles à faire rire ou pleurer, qu'ils finissuxt par savoir k peu près tirer à propos. Ils deviennent cuisiniers, ils ne sont pas nés rôtisseurs.
Us ne déshabillent pas les demoiselles, mais' ils s'habiUent eux-mêmes lâchement et cyuiquement de tous les lieux communs, de toutes les guenilles, Je tout le paillon qui peuvent plaire au piil)lic. Us lui servent les farces et les crimes qu'il préfère, ils kii parlent sa langue basse et abêtie qu'ils avilissent et abêtissent encore; et les cent mille francs sont gagnés. Mais la pièce ne vaut rien, et l'auteur, devenu riche, ne songera qu'à devenu: plus riche et uc fera jamais rien qui vaille, — et le public ennuyé va aux féeries, en soupirant après les combats de chiens.
L'Aristarque bien intentionné que me suggère ces observations, déclame contre les a malheureuses filles j> qui secondent les monteurs de féeries. 11 prouve que le théâtre périt par les femmes. Il périt donc par où il a péché. L'Aristarque établit que ces femmes sont
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très-bètes ; mais, dit-il, pourvu qu'elles aient des costumes frais et une cheville bien tournée, elles réosnssent toujours. < C'est ainsi que chaque féerie augmente « le nombre de ces insensées qui, ayant mis le pied 4 sur un théâtre, se croient le droit d'y rester. En 4 vain l'on essaierait de leur persuader qu'elles n'ont « aucune des dispositions voulues..., le public s'est « rendu leur complice. » Ainsi finissent ordinairement les débauchés, sous le joug d'une concubine bète.
Je ne saurais dissimuler que cet aboutissement me {Mirait assez juste et assez plaisant. L'Aristarqne, loi, «st fort sérieux et prend mal la chose. Il prévoit les plus tristes jours. — On viendra, dit-il, à supprimer le dialogue ; vous verrez qu'on y viendra I Nos principales scènes seront transformées en dioramas; — on y introduira des danseurs, des prestidigitateurs et des jongleurs. — « Alors on pourra écrire sur chacune de « ces boutiques : Ici sont enterrés l'art, le travail, la c tradition et la gloire I »
Et la GLOIRE I Nous sommes exposés à perdre la gloire, en plein siècle de M. Havin !II
Un autre moraliste, qui a fait un livre revêtu de "Vimprimatur et de l'approbation de la petite presse, signale un autre péril de Fart. Ce péril vient encore des fenmies : c'est le mariage des actrices.
<( Si les actrices savaiept combien le mariage leur
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iàit perdre de prestige, elles ne s'y enoseraient pas si souTent •, mais elles se figurent qne le mariage les transforme el leur fait une position sociale.
«r Le mariage n'a qu'un bon côté pour elles : il sauvegarde leurs appointements. Dans Tétat de célibat, la grossesse étant considérée comme une infraction aux règlements, les appointements sont suspendus. C'est cette misérable cpiestion d'argent qui engendre aiqourd'hui tant d'umons légitimes. '»
Gela est tiré du />tc(iofiiiaè*e des Coulisses, qui € restera classique, » si l'on en croit le docteur qui a donné l'approbation. Et il est certain que ce passage dit beaucoup en peu de mots.
PAEBHTHiSE SUR BÉRAN6BR.
M. Ghampfleury, capitaine des Réalistes, écrit en ses commentaires, parmi beaucoup d'autres maximes d'importance, celle-ci:
c n est difficile de prononcer le nom de Béranger « sans en dire quelques mots. »
La correetion grammaticale voudrait : a Sans en
dire quelques syllabes ; » mais alors la pensée serait
moins profonde. Car il s'agit, la suite le prouve^ de
la personiie mèma de Béranger, et non pas seulement
de son nom. H famt donc entendre que l'on m peift nommer Béranger sans s'arrêter nn peu, sans dire ifaelqnes mots de luû Pourquoi le grand réaliste parle4-il comme si Bércnger n'était qu'une ckotef Est-ce finesse d'esprit ou incapacité de langue? Je l'ignore. L'homme est fin, mais la fée Ironie ne Ta doué que d'un ihmqais très-gros.
Malgré ce gros français, le capitaine des Réalistes n'est pas rien. Il mérite certainement qu'on l'écoute lorsqu'il ne dit que quelques mots. Il parle sérieusement dc'son Réalisme, quoiqu'en langue de fantaisie, et il a inventé le peintre Courbet, lequel a fait un ferme propos de ne jamais embellir la nature et n'a jamais enfreint son serment. N'étant point Champfleuriste, je ne suis pas non plus Courbettin ; ce peintre de laideur me semble le contraire d'un artiste; mais je n'en admire que plus le succès de l'invention. A mon avis, c'est une des fortes mouches que l'on ait su faire gober aux Athéniens, et la police ne leur tenait pas la bouche ouverte conune pour Giboyer.
Oh ! que je ne dédaigne point M. Champieury I II a fait im livre intitulé Mcnwkur Trimgk, et a» autre intitulé les Bourgeois de MoUnekart, qm sont des -cwrrages bien phis carâiaginois que tfadume Bovary. Et la Mascarade de la vie parieienne / On en mowrait. M. Champfleury paase pour n'être paa âéoopé. U n'y a cependant rien dans ses livres qui Mille aucuiie espèce de religion, sauf la religioat da l'Ait*., de Omifcet. Là, par exemple, fl pa&lMe avee bemcoup
OUELQTOS TÉMOINS. B7i
deipESfîtà, et màme il ae se montre pas ennemi d'un fax de quelque petite pompe. Il a une jnamàre posée et quaai Boleniielle de déplier le torchon. Sondez oel axiome sur Bérangerl Bien dans tout le docteur Téion n'est plus majestueux. Le docteur Véron, fsand réaliste aussi, et qui jamais non plus n'a embelli la nature I
Qr, puisqu'il est certain qu'on ne peut prononcer le nom de Béranger a sans en dire quelques mots, j> écoutons les quelques mots de M. Ghampfleury. Ils sont d'ailleurs intéressants.
M. Ghampfleury nous révèle que Béranger n'admilait guère ses contemporains, tant littéraires que pol^ qnes. Je n'en suis pas démesurément étonné ; et si l'on venait d'ailleurs m'appvendre que la plupart de ces îUnstres en tout genre, eurtoutles poètes, qui ont salé Béranger de tant de louanges publiques, qu'il leur a nendues, nourrissaient néanmoins pour lui les secrets méporis qu'il avait pour eux, je dirais que je le savais déjà.
Le pontife Ghampfleury Ini^nème est firoid enveiB l'amant de Lisette. Je le soupçonne de vouloir le dessaler un peu. Il croit n'avoir pas l'air d'y toucher, maie la fée Ironie ne lui a donné qu'un gros françaia.
Béranger, <^it-il, « s'amusait surtout du manège da a oes écoreuib qu'on appelle des hommes et qui toup- «fifint dtti&.]a oage politique... Au cién de .«on feu,
Sn UVUB VI.
« entouré de quelques vieux amis, te uniani imprùpn « aux affaires publiques, le poète se moquait finemad €av€t celui qui entrait, de celui qui venait de sortir... € n avait un fonds de scepticisme et de raillerie qui € n épargnait personne... n Personne que lui-même 1 Sur son propre compte, il était plus croyant et ne se disait point de sottises : a J'ai voulu devenir le premier € dans la chanson, est une phrase que je lui ai entendu € répéter souvent. » D'où le sagace Champfleuiy conclut que c le poète n'échappait pas aux glorioles c dont se nourrissent tant d'hommes qui dépensent « leur vie au service d'une idée. » On sent la pointe t Même le prudent réaliste craint d'en avoir trop dit, et se hâte de rajuster la couronne qu'il vient de chiffonner, n jure que Béranger était la meilleure pièce que l'on pût voir et le plus grand sage : a II faut étudier « de près ces natures baptisées par la fée Ironie (divi-
< nité réaliste ?)... Se moquant des honunes, ils aiment € les hommes. La petitesse des sentiments leur &it
< pitié, et ils en rient de peur d'en pleurer, toujours « prêts cependant à venir en aide au malheur. » Le réaliste connaît la théorie des vertus douces à pratiquer et qui se paient, comme on dit, sur la bête.
Avec tout cela, il a une dent contre le bonhomme qui avait a voulu devenir le premier dans la chanson »^ et qui a dépensé (économiquement) sa vie au service dé cette idée. Ce qui suit n'est pas sans amertume :
€ En 1849 Béranger se faisait vieux et, croyant^se
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€ dépouiller de certaines illusions, en arrivait à une c sorte de négation des œuvres modernes. Suivant le a chansonnier, la littérature s'arrêtait au dix-huitième « siècle. » Le jeune Ghampfleury n'entendait pas cela sans quelque douleur, a Était-ce une idée réconfort € tante pour un pauvre garçon qui a besoin de tant d'it € lusions dans la vie littéraire? »
Ce vieux Béranger avait d'autres idées scandaleuses : n conseillait de s'assurer le pot-au-feu. c Mais, re- € prend M. Ghampfleury, comment s'assurer le pot-au- € feu ? Où se trouve l'emploi qui n'enlève ni faculté c d'observer, ni indépendance ? Béranger le prêchait c à tous ses amis (??), avouant toutefois qu'il n'avait a aucun crédit, pour l'avoir dépensé depuis longtemps, f et ce bienveillant donneur de conseils, pour toute K conclusion, en arrivait à ouvrir sa bourse à certaines c âmes .fières qu'il mettait en fuite. » Bref, a en vou- « lant encourager les jeunes gens, Béranger, sans s'en V douter, jouait le rôle d'un décourageateur (!!} »
Mais M. Ghampfleury, comme on le voit en ses commentaires, ne se laissa pas — décourageater.
Il continua de poursuivre la belle chimère du Réahsme, et il la poursuit encore, avec l'espoir de l'enlacer dans ses bras clûmériquement nerveux.
Fit-il bien? Béranger avait-il tort? Je n'en sais rien, je n'en veux rien savoir. Je ne sais même pas pourquoi je viens de passer une demi-heiu*e à tirer la robe augurale de M. Ghampfleury, qui est, après tout, un homme adonné aux idées et un pontife très-innocent.
374 uvas Ti.
Quelle raiscm ayais-je de rire de son stylfi ? — H frai qne j'aie ea peur d'en pleurer.
FennoiUB la parenthèse.