APOLLON FRS
L'idée en vient-elle aux fils, leur est-elle suggérée par les pères, je ne sais; mais enfin la littérature a si clairement tourné à l'industrie, que l'on y voit toujours le fils prendre le fonds du père. On avait A/w/* hn et àùmpagnie; nous lisons maintenant sur quantités d'enseignes: Apollon et fils, Apollon fiU et compasfinie, n y a même des demoiselles Apollon.
Du reste, les signes de vocation apparaissent peu; généralement ces successeurs ne sont pas héritiers. Je ne les en plains ni ne les loue. Héritier, pour la plupart, serait un mince avantage; c'est un mine»
dommage de n'hériter pas. Cependant la vérité est que le cachet de la décadence, ici comme ailleurs, se laisse voir terriblement. Moins d'imagination, moins de langue, et, qui le croirait, la morale elle-même à quelques degrés plus bas! Galvaudin II n'a point la belle tenue de son auteur; Lapouille fils aura besoin de s'élever beaucoup pour atteindre où son père est parvenu.
Je doute vraiment que ces dynasties littéraires puissent être solides. Selon toute apparence, malgré la
gloire des ancêtres, rien n'empêchera
Que la noblesse coure en poste à THÔtel-Dien.
J'en suis bien fâché, mais quel remède ? Il y en au* rait un, peut-être. Je le trouve indiqué dans certain beau quatrain de Pibrac... que je m'en vais vous dire:
Si tu es né enfant d'un sage père, Que ne suis-tu son chemin jà battu T Et, s'il n'est tel, que ne Vefforces-tu En bien faisant couvrir son vitupère?
Quelle bonne grosse ferraille I Les sonnets de Tibulle Mouton et la plupart de ceux de ses maîtres sont loin de valoir ce quatrain, lii pour la matière ni pour la main-d'œuvre I
Parmi nos fils de lettres, il en est un que je regarde
.406 irvHE Yii.
aTec plas de chagrin et à qtd je conseille tout partîcatièrement de bien méditer la leçon de Pibrac.
Né du plus sage père , de Tiin de ces écrirains trèsrares dont l'œuvre atteste qu'ils possédèrent à la fois la pureti^ de l'esprit et la droiture du cœur , il n'avait aucun vitupère à couvrir, mais au contraire la plus enviable gloire à soutenir. Il n'en a pas pris le chemin.
Le nom de son père, ce nom qui nous est vénérable, qui lui devrait être sacré, ce fils le fait entrer dans des lieux httéraires oîi le fier et digne vieillard n'eût jamais voulu mettre le pied, et même, à moins de quelque contrainte du devoir , n'eàt jamais daigné jeter les yeux.
Parmi nos journaux à images, vrais consanguins des cafés-chantants et des spectacles-féeries, il en est un qui fait le personnage du fils Crébillon, moins quelque esprit et une certaine grâce naturelle qu'il avait. On y est impie et galant, on y pirouette, on y a les allures de la Régence et ses odeurs, mais fort rancies. Gela sent le vieil iris, la vieille tubéreuse, le vieux musc, toutes les vieilles senteurs des vieilles perruques de Fronsac, avec un arôme de patchouli et de cigarette, fumet des grâces d'à-présent. Des opinions politiques percent dans ce bouquet : ce sont celles qui valurent à l'auteur de Faublas un siège de législateur. Pour que rien n'y manque, il y a la note sentimentale : on adore les bébés y et ce boudoir-école est aussi une boutique de sucre d'orge. J'ai parlé de Crébillon, je lui ai fait tort. Le tendre Louvet, le a sensible »
commis-libraire du quai des Augustins, proche le marcbé aux Volailles, est bien plus le type de ces élégants peintres des mœurs élégantes. Également connaisseurs de la société distinguée, ils ont même grâce à la décrire, et ils font aussi un petit commerce : Us sont modistes; ils dessinent, proposent et lancent des costumes pour les femmes de théâtre et pour les femmes de condition qui se travestissent. Ils sont le canal par où le grand monde et le demi-monde coulent l'un dans l'autre et teiident réciproquement et rapidement à cette, heureuse confusion qui sera tout le monde.
C'est là, c'est dans cette rigole que le fils en question, trempe le nom fier et pur de son père.
C'est là qu'avec toutes les grâces d'un parfait che- YaH^eT-régence et toutes les profondeurs philosophiques de M. About, la bouche en cœur, la poche pleine de suqiie dorze zaunepou Bébé y il brûle des pastilles du sérail sur l'autel de la mère des amours.
Il me semble voir le vieil écrivain redressant sa haute taille et donnant à son calme visage une exprès^ sion de douleur irritée; il me semble l'entendre, disant à son fils, conme le père du Menteur, dans^ Corneille :
— Étes-vous gentilhomme?
408 WfU TU.
LE MARQUIS DE TILLBMBl.
Quand le marquis de Yillemer revint de rémigration, il tronva ses paysans aux limites de la paroisse. Ils dételèrent sa voiture, et le traînèrent sous des arcs de triomphe jusqu'à son seuil, resté intact grkce à leur fidélité. La Révolution n'avait pas même brisé ses armoiries. Le peuple, cependant, aimait son nom plus que sa personne, assez chétive et douteuse. Il fut médiocre, on espéra mieux de son fils, et Ton continua de chérir le sang de Yillemer. On ^isait : Bon sang ne peut mentir.
Ce fils, élevé par de mauvais ' cuistres, devint nn penseur qui se piqua de marcher avec a son temps, » et même de le devancer. 11 hanta les réformateurs, les gens de lettres, les savants, rêva de faire un livre, et finalement vendit une partie de sa terre, qui l'ennuyait, pour soutenir un journal qui ennuya le public Trois années de persévérance lui foumurent les prétextes suffisants pour vendre encore son'chàteau. Non qu'il &kt dévenu pauvres mais il était poète en même temps que penseur, et il ne se sentait vivre que dans les Joyeuses régions du midi. Il disait : de la lumière l
de la lumièrel Or, ce vieux berceau de sa race, où tout sou abaissement ne le préservait pas du remords, se trouvait situé dans les vents et dims les brumes de la Manche. piiCs troubadours et les penseurs grou^iés autour de son écuelle ne s'y plaisaient pas ; les regards que le peuple jetait sur eux et sur lui lorsqu'ils tra* versaient, le dimanche, la place du village, troublaient, sa poésie et sa pensée. Il sentait bien qu'on lui repro* chait à bon droit de n'entrer jamais dans l'église, où les tombes dn ses ancêtres avaient été courageusement préservées par la piété publique, et d'insulter tout le pays, en y amenant a du méchant monde. »
Il vendit donc le reste de sa terre aux dépéceurs, et son château pour être démoli. Il vendit le château sans le déménager; il y laissa ses portraits de &miUe, sauf deux ou trois qui étaient d'un bon peintre. En un mot, ce descendant de vingt aïeux illustres se fit bâtard afin d'être plus digne de la démocratie.
Une seule chose se trouva au-dessus de ses convictions et de son courage démocratiques : Ce fut de reprendre le nom même de sa famille et de s'appeler Le Tors, comme le héros des croisades qui avait bâti la première tour de Yillemer. Il garda son blason, qu'il venait de gratter, et le titre de marquis, et le nom de Yillemer, qu'il venait de vendre. Il gardait la gloriole» ayant lâché la gloire. Une certaine vieille, sa marraine dans l'église démocratique, lui persuada sans peine que cela fierait bien sur une couverture jaune : Avènement légitime de la démocra^'^, par le marquis de Villemer.
410 utM Ya.
Quant à aïoi, Vofone que ce héros me semble tout «mplement «n déserteur. J'ai pour lui environ le de* gré d'estime que m'inspire l'abbé Chose, auteur du Jlmtdtt, si véritablement le malheureux est prêtre.
Mais il y a des traits pires, car enfin ce sot Yillemer n'est pas sans quelque sorte d'excuse, puisqu'il croit nourrir des idées. Il en est qui vendent leur terre pour placer leur argent dans les entreprises qui rap* portent ou qui promettent davantage, les cafés-chantants, par exemple, et k grande exposition universelle. De tels fiEiifs, tous les jours plus nombreux, expliquent pourquoi la société croule. C'est maintenant que la noblesse succombe , emportant le reste de Tordre ancien. Le gentilhomme n'avait pas ses grands biens pour tripoter en carrosse les boues de Paris et enrichir les industries frivoles ou malhonnêtes. Il devait êftre le tuteur, le patron, l'économe et l'ami des pauvres gens qui produisent, à force de sueurs, les richesses nécessaires. Du moment qu'il abandonne la fonction, il abdique la situation ; ou il déserte, ou il se fait chasser.
Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse. C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à la balide noire sa terre, son château, ses papiers de feimille, m'a teabi personnellement.
Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce temps. J'ai Tcsprit de roture comme je
COQUELET ET COMPAGNIE. 4d!ff
Tondrais qpa les g^atUâhosunes eussent Tesprit de noblesse. Si j^ pouvais rétablir la noblesse, je le feraistout de suite, et je ne m'en mettrais pas. Jie vonâniis travailler pour mon conQ)te à rétablir la roture.
£n vérité, j'ai joué un téie de dupe, ai je n'y regarde qu'avec l'œil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce de terrain, Taristo* cratie, et j'ai à peiiie pu rencontrer deuK aristocrates, la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne verra pas wX roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et de la liberté., et je suis en possession d'une ré" putation d'ennemi du peuple et de la liberté qui me fera « lanterner d à la première bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique; mais j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.
C'est la seule chose qui me console, quand je conndère, hélas ! tout ce que je n'ai pas faSL
UW ltxmO%
L'odeur d'au^ouiiâ'biii vient de d^ les Pynénées ;! elle émane du. générai! Piim^ Espagnol. C'est une odeur de «^iti^n. Elle est font accueillie, elle amuse, elle plait.
413 UYRB Tn.
Le général Prim est un général de gnerre dvile, comme la plupart des généraux de cette pauvre Espagne. Il a été &it comte de Reuss et ensuite marquis d'autre chose par la Reine, anmistié par la Reine^ élevé par la Reine au grade de capitaine général créé sénateur par la Reine. Il a soulevé quelque: troupes dans le but de détrôner la Reine et de donner la couronne d'Espagne au roi de Portugal, auteur d'une gravure exposée sans succès au dernier Salon. Prim a été le héros de la semaine.
Le héros de la semaine à Paris, pas en Espagne. En Espagne , il a fait un peu nada. Le ministre O'Donnell, qui gouverne présentement l'Espagne et qui est arrivé à ce poste par des chemins de même nature, fait donner la chasse à son concurrent Prim ; et l'épopée Prim est une suite de décampements. Du moins, c'est ainsi que le télégraphe la raconte. Il y a bien des gens qui ne se fient à aucun télégramme pohtique ; cet instrument du progrès ne semble pas avoir été inventé pour mettre la vérité dans la main de tout le monde. Mais enfin, si Prim ne recule pas, il n'avance pas,^et sa suite ne grossit pas. En outre, il par^t courir peu de dangers. Le métier de renverseur, dans les monarchies légitimes ou à peu près de l'Europe, est aujourd'hui des moins périlleux qu'il y ait au mdnde; en Espagne, il n'est qu'agréable. O'Donnell, le héros de la fidélité, a mis aux trousse^ de Prim, le héros de la liberté, un général qu'il parait avoir chargé de ne le point prendre, et qui
.▼raisemblablement s'acquittera bien de sa mission. J'aime TEspagne, mais il faut pourtant convenir que l'Espagnol se rapproche du Napolitain.
Donc nul moyen, à ce qu'il semble, d'admirer beaucoup le général Prim : il fait une vilaine chose, il la fait mal, il la Mt sans péril; c'est à siffler comme le corbeau qui se prend dans la toison du mouton. Être corbeau relativement au seigneur O'Donnell!... Mais le fumet de défection est si piquant et si agréable qu'il emporte tout : il balance la dernière chanson de Thérésa, les lions du Cirque et le bal de Mademoiselle Pigeonnier.
Les chroniqueurs savent mille beaux traits du général Prim, qu'ils content' pour le faire valoir. U est élégant, il est brave, il fume d'incomparables cigares, il s'est faiteent amis sur le boulevard, il a brillé dans cent combats; bref, il n'y a rien de si chevaleresque — pour le temps.
Le général n'était que petit officier, et il venait de perdre quarante mille francs au jeu; quarante mille francs qu'il n'avait pas. U demande crédit pour huit jours et vient à Paris dans l'espoir de trouver des amis qui lui trouvent quarante miUe francs. Plus d'amis I Il achète des pistolets, les fait charger et se rend tranquillement au bois de Boulogne, fumant ses incomparables cigares. Il rencontre un Italien de se connaissance. — a Et où allez^vous? — Je vais me brûler la cervelle. — Et pourquoi ? — Pour payer me» dettes. — Pouvez-vous attendre un peu? — Je peux
attendre un jour. » Le lendemain il reçoit ses quarante mille francs. L'Italien les avait gagnés à la Bourse, Prim, qui ne Mt pas à ses créanciers d^écarté les mêmes serments qu'à sa Reine et à son pays, dégage sa parole el rpnserve son honneur. Quelques années se passent, il fait fortune par un mariage, monte en grade et se souvient de son Italien. Il vient à Paris pour le revoir et le payer, le trouve à Clichy, et l'invite, néanmoins, à déjeuner le lendemain. En arrivant, le bon Italien trouve quarante mille francs sous sa serviette. — «t Qu'est-ce que cela? — C'est « l'argent que je vous dois. — Mais vous avez déjà a payé au triple; vous avez donné hier cent mille « francs m créancier qui me tenait à Clichy. — Je ne a les ai pas donnés pour m'acquitter, mais pour avoir a le plaisir de déjeuner avec vous. »
On a lu quelque chose d'approchant dans les histoires de Fra Diavolo, à moins que ce ne soit dans celles des Flibustiers et Boucaniers d'Amérique. Ils avaient la main large, ces éctnneurs de mer, et il^ savaient disperser les quadruples lorsqu'ils venaient de prendre un gaillon; mais ils faisaient aussi In traite, vendaient même les prisonniers comme ( sclaves, pillaient' le pays où ils passaient, tuaient le laboureur, brûlaient sa maison, violaient sa femme et ses filles, et ne faisaient nulle difficulté, quand la faim les pressait, de manger de la chair humaine.
Le tirait d'ailleurs est chanmmt... Je dis le trait du
dironiqneur qui iuTente ou qui raconte oette histoire pour iaire admirer aoa héros*.
Savez-vous, général, ce que nous trouYerions beoui nous autres gens de vieilles idées: ce qui nous sem^ blerait le. trait d'une Àme vraiment espagnole? Ce serait qu'ayant encore une fois demandé pardon et l'ayant encoue une fois obtenu, vous profitiez de là première occasion, — elle ne saurait tarderai»- pour mourir en défendant votre Reine, et la paix de vos eoncitoyens, et la nationalité même de cette noble EIspagne que la Révolution va de nouveau terriblement assaillir, parce qu'on la juge digne encore d'être le dernier rempart de la Croix.
Alors, iL est vrai, l'on ne vantera plus vos cigares, ni votre large esprit, ni votre bravoure, — mais c'est de ce côté-là seulement, général, que se trouvera la bonne mort.
BiC AUQUiS DS CENTS HIRCOSÂ^..
Le sergent trônait dans le wagon. Autour de sa mine poilue, ravagée et superbe, il n'y avait que des figures absolument lisses, sur lesquelles n'existait aUf> cun vestige d'aucune pensée L'abbé entra.et prit la seule place qui fût vacante, en face du sergent.
Étant assis, l'abbé comment de lir^ son bréviaise*
446 LIVRE YII.
Le sergent tourmenta son poil. Sur Tune des figures lisses, quelques signes vagues apparurent : en esaminrut bien, un œil exercé aurait pu reconnaître récriture de M. Guéroult.
Le sergent regarda l'abbé, puis les figures lisses, et dit : — V Ce que je ne comprendrai jamais, c'est qu'un homme soit assez lâche pour aller se mettre à genoux devant un autre homme aussi coupable que lui, et souvent davantage, d
Si l'on peut conclure quelque chose de Finspection d'une figure lisse, ce propos fut généralement approuvé. L'approbation n'était pas douteuse du côté de la figure où certains signes s'étaient déjà montrés : l'écriture d'Adolphe y devint reconnaissable tout à fait. ' L'abbé leva les yeux, les arrêta un moment sur le sergent et les reporta sur son bréviaire.
Le sergent reprit : — « Selon moi, quand un honmie a fait son devoir, il laisse une bonne réputation. La bonne réputation^ c^est le paradis, et il n'y en a point d'autre; et la mauvaise réputation, c'est l'enfer, et il n'y en a point d'autre. »
Cette parole parut encore (généralement) très-sage,et même, vu la présence de l'abbé, très-opportune Car de quel droit un abbé se fourre-t-il dans un wagon plein d'honnêtes gens? Néanmoins, l'écriture^Guéroult protesta. L'œil du sergent en parut étonné ; il devint interrogateur. L'écriture Guéroult dit : — Tous les grands philosophes ont cru à l'immortalité de l'âme. Le sergent répondit : — Je vous dis que non I
Après un silence, il continua. — a J'explique ce que c'est que faire son devoir : c'est de combattre et de mourir pour la France, et de faire triompher la France. Quand on est sur le champ de bataille, on doit crier : Vive la France, et mourir. Et voilà !
a De roi, d'empereur, de république, je m'en bats l'œil. Je ne connais que la France, moi, et la liberté. * Yoilà I... Et ça ne me ferait rien de passer ma baïonnette à travers le ventre du Pape et de tous les calotins, parce qu'ils sont ennemis de la France et de la liberté. Yoilà ! d
Le sergent poursuivit de la sorte, et plus éloquent encore. Il ne se défendit pas quelques jovialités. Mais, comme il s'exaltait beaucoup, les ligures lisses ne riaient plus. Elles craignaient qu'il ne fit des gestes.
L'abbé acheva de dire son bréviaire.
A la station, toutes les figures lisses descendirent, et, au signal du départ, elles se disséminèrent dans d'autres compartiments. Le sergent seul et l'abbé reprirent leur place. Ils se trouvèrent tète-à-tête.
L'abbé dit : — Sergent, je vois que vou* êtes un brave militaire. Sur sept hommes qui étaient là tout à l'heure, vous seul n'avez pas craint de rester dans le même compartiment qu'un prêtre. Honneur au courage français I
Le sergent tira sa pipe et ferma les glaces. Quand la pipe fut bien allumée, le prêtre baissa la glace et tira son chapelet. 11 le montra au sergent : — Sergent, j'espère que le chapelet ne vous incommode pas?
418 ZJTRB yn.
Le sergent n'était plus aussi en Yerve^ n*aTait plus la voix si libre. Il grogna : — Tous non plus, vous n'avez pas peur î — Peur de qu<n ? dit l'abbé. Le militaire aime la gloire, et vous avez dit beaucoup de clioses tout à l'heure pour éblouir ces pékins ; mais, an fond, vous n'êtes pas méchant.
— Cependant je vous tuerais, répartit le sergent. — Sans doute, répartit l'abbé ; mais pas dans ce wagon. — Pourquoi pas dans ce wagon ? dit le sergent. — Parce que vous n'avez pas d'ordre, dît Tabbé, et que votre avancement en soufifrirait. Au surplus, mon cher, je vous pardonnerais tout de même.
Allons, sergent, rallumez votre pipe, et laissez-moi dire mon chapelet.
COQUELET-PRUDHOMME-ET-COMPAGînE.
Coquelet et Prudhonmic sont d'énormes sots. Ils sont devenus aussi riches que sots. Ils ont fondé une banque qui est la plus puissante du monde et qui gouverne le monde. Personne n'ignore que tout se fait en Europe avec les fonds de la maison Coquelet' Prud/iomme-et-vompagnie.
Coquelet-Prudhomme - et •• compagnio encouragent beaucoup les Lettres et les Arts. A bien diïe, il n'y a
plus d'autres Mécènes. Ils fout partout des commandea, tout le Parnasse travaille pour eux. Ils choisiaseut les artistes que la renommée désigne. La Ffinoinmée suffît. £t ils paient suivant la renommée. Seulement ils imposent leur goût. On n'entend pas éàse qu'ils y rencontrent grande difficulté. Les artistes sont natiu^ellement portés à travailler dans le goût de la maison Goquelet-Prudhonune-et-eompagnie.
Le mandataire de Goquelet-Prudhomme-et-compagnie, pour la partie des Arts et de la Littérature, est un personnage qui. parle haut et que l'on écoute ensilence. Il a des idées qui le poussent à développer l'Art dans une certaine voie où il sera le vrai consolateur de la vie humaine, par îe soin d'en montrer partout le côté riant. Le côté riant, c'est l'Amour, le petit ooqnîo d'Amour.
Cet homme ccmaidérahle qui s'appelle à lui seul Coqiielet'Prudhomme^t^ampagnîe» n'ignore pas que la vie apporte des heures sévères. Il a vu plusieurs fois la Bourse baisser ou monter hors de propos, et il est de sa personne si^et aux 4igestions laborieuses, même a l'emiui. U sait qu'il faut des contrastes, il en veut, il ne se porte point ennemi de quelques confections violentes, d'un peu de férocité. Une bataille, un poignardement, des tètes coupées, pourvu qu'il y ait des torses bien peints, de la lumière, des fleurs, ne font que nous allécher davantage à ce diable de peti coquin d'Amour. Passons-nous une vue de sang ; mais^
420 UTRE VII.
que l'Amour souriant ne soit pas loin, qu'il reparaisse bientôt, qu'il triomphe et qu'il règne !
Ce Coquelet-Prudhomme-et-compagnie, on ne le croirait pas, il a un fonds babylonien. Quand la tristesse chrétienne n'avait pas encore envahi l'esprit humain, il s'est appelé Sardanapale.
Il tient sa cour. Inclinés devant lui, les artistes reçoivent ses instructions et attendent ses grâces.
a Peintre, tes anachorètes donneraient le goût des légumes secs, et tes saintes font prier, mais c'est toujours un peu froid. Une Vénus dans ce sentiment élevé frapperait davantage la foule. Il n'est que Ténus pour inspirer l'amour àjx beau I Je mettrai le prix que tu voudras à ta prochaine Vénus, et si tu en fais deux, j'achèterai la seconde pour ma villa. — Statuaire, j'aime ton Fabricius; il respire vraiment la majesté antique. Je te commanderais un Ecce-Homo , mais j'ai chargé de cet ouvrage le vainqueur de l'an passé, qui nous fit de si chaudes bacchantes. J'attends de toi une paire de danseuses nues pour ma salle de bain. Qu'elles se démènent comme il faut ! — Architecte, il semble que ta cathédrale une fois bâtie s'envolerait dans les airs, et que les anges y viendraient chanter la messe. Je veux que l'on connaisse la fécondité de ton génie : dessine-moi une écurie coquette pour les pur-sang de la Belle aux cheveux d'or. — Et toi, petit poète, affolé de grandiose, qui veux-tu qui lise des alexandrins ? Es-tu si amoureux de rester dans ton greiûer? Fais-nous des
GOQUBLBT ET COMPAGNIE. ' 421
vers libres, mon fils, et ne jette pas le soufQe frais de ta jeunesse dans ces longs tuyaux de la machine héroïque. Applique-toi au vaudeville, j'irai f applaudir, c'est de l'argent. Tu monteras du vaudeville à la comédie, et je te pousserai de la comédie à TAcadémie, d'où Ton va partout. Une fois académicien, si le cœur t'en dit, tu te pourras remettre au poème épique. — Quant à vous, Monsieur le publiciste , en vérité, vous avez des idées pour créer un monde! Quel financier, quel administrateur, quel homme d'État, quel homme d'esprit... lorsque vous «lurez l'esprit des afifairesl L'expérience vous manque : passez donc à la maison, que l'on vous fasse voir les affaires d'un peu près. Mettez-y la main, donnez -nous quelques heures dé votre temps ; vous n'y perdrez pas : vous deviendrez l'homme nécessaire, par qui le noir et le blanc se trouveront d'accord. »
Ainsi parle le délégué de la maison Goquelet- Prudhomme-et-compagnie au département des choses intellectuelles, et il a vraiment la clef des esprits et des cœurs.
iJviB ?n»
ZII
ma F^ma db ibajiiib d'akg.
Une beQe large me Ta mettre en communicatioit diveeke le Théàtre-Françaifi et TOpéra. Elle passe sur l'emplaceaifliit de la porte par où Jeanne d'Arc entra dans Paris. A cause de oe souvenir, il serait question d'y ^âerer un mcNaument à la guerrière insfuiée. J'^ose espérer que Ton n'osera pas.
n est doux de penser qu'un jour la France casHioliqne solUdteffa en cour de Rome la canonisation de Jeanne d'Arc, martyre de Dieu et de la patrie, libératrice de son peuple. Mais il faut laisser passer le sîède du libérateur GmîbaldL
L'bommage que Paris lui ofibindt présenteBMsnt^ Jeanne d'Arc ne le trouverait pas digne d'elle et ne voudrait point l'accepter. L'hommage auquel elle a droit, Paris ne le lui voudrait point rendre et n'a pas droit de le rendre.
Quoi de commun entre Jeanne d'Arc et la civilisation parisienne? La civilisation parisienne a placé la statue de Yoltaire au fronton d'une église, de l'église consacrée à sainte Geneviève, patronne de Paris. Voilà ce que sait faire la civilisation parisienne, les traits où elle se peint et s'admire.
COQUBLBT ET COMPAGHIft. 4Sb
Un monument à Jeanne d'Arc sur le chemin et rOpéral n n'y serait pas pins déplacé sans dovte qae sur le quai Voltaire, on dans le Panthéon, derrière l'image de Toltaire; il n'y serait pas moins ridionle, insolent et menteur.
n attesterait notre douce tolérance, cette impertinence qui prétend mettre partout le bien et le mal sur le même pied, établir partout le vice égal de la vertu, Paris contient assez d^ ces témoignages-là! H en faudra sans doute subir bien d'autres, mais ne les provoquons point.
Que Toii fasse plutôt une nouvelle édition de la Pucelle, réimprimée ces jours-ci trop grossièrement; que ce soit une merveille de la typographie, que l'on en confie l'illustration au concours des crayons les plus experts, ils ne manquent pas! Yoilà un monument qui aura sa date, son caractère, sa sincérité.
Mais un monument à Jeanne d'Arc, tout le génie de l'époque peut s'y mettre : il ferait invinciblement du faux et de l'absiu'de, un anachronisme qui déparerait la belle rue de TOpéra. Je sais qu'ils croient avoir des peintres et des statuaires pour Jeanne d'Arc, comme ils eh ont pour Lais et pour Phryné, et que ce sont les mêmes peintres; mms ils se trompent.
Laissez, laissez i Votre siècle appartient à d'autres gloires,, ei vos artistes sont nés pour créer d'autres œuvres.
Nous voyons dans un jardin public la statue de Laïs, en costume de sa profession. Voilà le type des
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décorations qu'attend la rue nouvelle. Les acteurs, les mimçs, les joculateurs de tous genres, toute la race précieuse des esclaves publics ne sont point encore honorés comme il faut. Brisez le préjugé qui écarte de leurs fronts les couronnes civiques, donnez toute la belle rue à ces gloires trop longtemps négligées et à votre reconnaissance trop longtemps muette.
Quant à nous, si nous avions un vœu à former, ce serait qu'on ôtàt des étalages non pas les statues des grands hommes qui nous appartiennent, — il y aurait trop de vides, — mais au moins les statues de nos saints, qui n'appartiennent plus qu'à nous.
Otez-lesl ôtez saint Bernard du voisinage de Voltaire et saint Grégoire de Tours de la compagnie de Rabelais, et mettez à leur place Diderot et Béranger que vous faites trop attendre. Prévenez le jour où les lecteurs du Siècle et de VOpinion nationale viendront brutalement les renverser au risque d'endommager la maçonnerie
En vérité, plusieurs sont là, qui n'y voudraient pas être. Et comme cette voix prodigieuse qu'on entendit dans le monde aux jours de l'entrée du Christ, annonçant que le règne du mensonge expirait, des voix retentissent dans vos temples de tolérance. C'est la voix dû vrai, cette fois, qui proteste; ce sont les vrais grands hommes, les hautes consciences et les hautes intelligences qui disent : Sortons d'idl