CECI TUERA CELA
Parmi les dits mémorables de M. Hugo, il y a le &meux : Ceci tuera cela, qui date de son antiquité. Je ne sais plus quelle chose est ceci ni quelle ch(^ est cela.
M. Hugo possède un coup de massue formidable, mais on ne se souvient guère que du bruit qu'il a fait. Néanmoins je présume que cela, qui va périr, est d'un ordre moral supérieur à ceci, qui va tuer; et la grande popularité de l'auteur ne permet guère de douter qu'il applaudit au triomphe de ceci et à la défaite de cela.
J'hésite à croire que M. Hugo soit prophète, mais certainement il est vaticinateur. H a prononcé plusieurs des mots du siècle, celui-ci est un des plus gcands. Le siècle veut partout la victoire du mauvais sur le bon et du pire sur le mauvais, il y travaille, il suscite sans relâche quantité de ceci qui ont pour destinée d'exterminer quantité de cela.
On en ferait un beau dénombrement.
Ceci, qui était le cordeau, a tué cela, qui était le contour^
Ceci, qui est le moellon, a tué cela, qui était le jardin.
Ceci, qui est la fantaisie stérile, a tué cela, qui était la règle féconde, et ceci, qui est le délire stupide, a tué cela, qui était la riante fantaisie.
Ceci, qui est le plaisir, a tué cela, qui était la joie ; et ceci, qui est la volupté, a tué cela, qui était le plaisir ; et ceci, qui est la brutale débauche, a tué cela, qui était la volupté. ^
Ceci, qui est le coton, a tué cela, qui était la chaude laine et le lin frais.
Céd, qui est le feu intense et la fumée acre et sali»-
430 UTRE VIU
santé, a tué ceh, qui était la flamme vive, s'élan^t comme pour ressaisir son léger panache d'ombre qu'emportait le vent.
Ceci, qui est le café, a tué cela, qui était le salon; et ceci, qui est la tabagie, a tué celoy qui était le café.
Ceci, qui est la maîtresse, a tué cela, qui était Tamante et Tépouse ; et ceci, qui est la courtisane, a tué cela, qui était la maîtresse ; et eeet, qui est la goiuv gandine, tuera la courtisane et la fenmie.
Ceci, qui est Valjean, a tué cela, qui était Gil-Blas; et ceci, qui est Rocambole, a tué ce/a, qui était Yaljean; et ceci, qui est le feuilleton cru et saignant de U Cour d'assises, tuera Rocambole»,
Ceci, qui est Hetmani, a tué cela, qui était Cinm; ceci, qui est Marion Delorme, a tué cela, qui était Iphigénie; et ceci, qui est le montreur de bêtes, a tué cela, qui était ffemani; et ceci, qui est la BeUe Bélène, a tué cela, qui était Marion Delorme.
Ceci, qui est Beaumarchais, a tué cela, qui était MoUère ; et ceci, qui est Scribe, a tué cela, qui était Beaumarchais ; et ceci, qui est sorti de Scribe et qui n'a de nom dans aucune langue, s'est rué sur cela, qm était Scribe, et l'a dévoré ; et ceci, qui est la jambe ignoble de la figurante, écrase et les débris de MoUère. et les débris de Beaumarchais, et jusqu'à cette pullulation innommée que Scribe engendra et qui U> dévora.
Ceci, qui est Montesquieu, a tué cela, qui était Bossuet; et ceci, qui est Carrel, a tué cela, qui était
Montesquieu ; et eect, qui est Havin, a tué cela, qui était Garrel ; et ceci, qui est Millaud, est en train de tuer cela, qui fut Havin. — Havin est trop beau pour le monde, le ciel ne nous l'aura montré qu'un jour I
Ceci, qui est la nourrice, a tué cela, qui était la mère ; et ceci, qui est la spéculation, a tué cela, qui était la nourrice, et tue l'enfant.
Ceci, qui est la crèche, a tué cela, qui était le berceau.
Ceci, qui est la philanthropie, a tué cela, qui était la charité ; et ceci, qui est le bureau, tuera cela, qui était la philanthropie.
Ceci, qui est la liberté, a tué cela, qui était le pouvoir nécessaire, c'est-à-dire l'ordre ; et ceci, qui est la force, c'est-à-dire l'ordre nécessaire, tuera cela, qui était la liberté.
Ceci, qui est l'égalité, a tué cela, qui était la hiérarchie ; et ceci, qui est l'esprit de servitude, unique fruit de l'égalité, tuera cela, qui était l'égalité.
Il ne manque pas d'autres ceci qui sont en train de tuer d'autres cela. Je m'arrête, parce que ceci, qui est la conquête de 89 et l'afîranchissement de l'esprit humain, a tué cela, qui était, avant 89, le droit d'exprimer toute pensée qui n'offensait ni Dieu ni les hommes, et qui ne s'en prenait qu'à l'erreur publique.
432 UYRE vil.
PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRB.
Mon cher Coquelet, j'ai l'honneur de vous présenter M. Jacques P..., mon ami, peintre distingué, qui s'est fixé à Rome depuis longues aimées, et qui connait Rome comme s'il l'avait hàtie.
Mon cher Jacques, j'ai l'honneur de vous présente M. Martin Coquelet, mon ami, avocat, membre de la Société d'Économie politique, abonné de la Revue des Deux-Mondes, et bientôt, nous l'espérons tous, l'un des deux cents de l'Institut.
Je vous aime beaucoup tous deux, car vous êtes tous deux fort gens de bien, et très-éclairés, chaciln dans un genre différent. Causez librement, vous pourrez vous mstruire l'un l'autre. Si vous parvenez à vous eutendre, j'en serai profondément étonné.
La conversation s'engagea. Coquelet félicita le peintre d'être venu en France et à Paris. — Que vos yeux savants, lui dit-il (car la pensée de Coquelet ne va jamais sans quelque pompe), que vos yeux savants et artistes doivent être charmés des merveilles toutes neuves qu'ils peuvent contempler ici!
GOO'JELST ET COMPAGNIE* 433
Que ces splendeurs, que cette régularité^ que cette police diligente partout répandue, que cette vie abondante, que cette propreté enfin doivent flatter des yeux fatigués des pauvretés, des inunondices, des incommodités accumulées dans ces tortueux corridors qu'on appelle les rues de Romel
11 parla longtemps, je m'attendais à voir bondir le peintre, mais il écouta en silence, aussi patient qu'un moine romain. Seulement je m'aperçus qu'il ne pouvait parvenir à rouler sa cigarette, et il me semblait qu'il aurait pu parfoi3 l'allumer au seul feu de ses jeux. Enfin Coquelet se tut.
— Monsieur Coquelet, dit le peintre, vous parlez bien et je vous honore. Ce qui m'étonne, c'est que vous ne soyez pas encore membre de l'Institut. Mais on nous donne en France une éducation pleine de préjugés contre laquelle je ne trouve point que la Beuue des Dftior- Jtfbmfe^ réagisse assez puissamment.
Vous trouvez donc que les rues de Rome, non-seulement pèchent contre l'alignement, mais encore sont <f mal tenues. » C'est votre mot. Vous autres, avocats français, vous parlez sans cesse de tenir; en tout "(ous avez des idées de contrainte.
Dans notre France, si bien tenue, le mot que je remarque le plus souvent est : défense. Défense d'entrer, défense de sortir, défense de passer, défense ici, défense là ; défense, défense ! C'est le fond de la langue.
134 UTBE TH.
Gela m'enntde, Monsieur Goqnelet I Ce mot esl ndde comme tm bâton ; 9 frappe, à ce qn'il me semble, mes épaules autant que mes yeux. J'avoue que li France est bien tenue, mais je me sens mm-mème us peu trop tenu.
Et quand par hasard je ne lis pas dlf/Smse /une antre diose me gène. Je me dis : Je tourne à droite, je tourne à gauche, je vais derant moi par jiemlBsion. n y a quelqu'un que je ne Tois pas, qui me permet de remuer t
Et quand f aperçois un sergent de vOle, un gendarme, im gardien, un agent quelconque en épée en sabre, ou en collet, — ce qui ne tarde guère, — instinctivement je reste inmiobile, ne sachant plus si je mardie sur le bon chemin.
Mais revenons à Rome. Voilà des mes tortueuses ! Oui, Monsieur Coquelet, et c'est pourquoi on y trouva de l'ombre, et pourquoi aussi la tramooftane ne le5 transperce pas de bout en bout. Ces toituosités sont des remparts contre la fluxion de p<»trine.
Ces rues tortueuses sont mal tenues. L'on y trouve de la poussière ou de la boue, suivant la saison. Je jure par Son Excellence M. Haussmann, que j'ai trouvé ces deux choses on pleine rue de la Paix, suivant la saison.
De plus, je l'avoue, on rencontre parfois dans Rome
COQUELET ET COXPAGniE. 435
^9ê épiaedet A k Teoien, cpii sont moine fréquents Jbu[is les mes de Paris. Mais sans parler du reste, les jarQons de police, Monsieur Coquelet, sont plus rares dans les rues de Rome.
Tonteompte lait, un goiyat dans cet état de nature ^d foûe ii détourner les yeux, est moins saisissant à Toir qa'un sergent de ville. Le goqjat ne me force qu'à {vendre le lax;ge,ie sergent de tîHç me coupe le eh^niii.
La liberté, Monsieur Coquelet, c'est une belle chose ! J'aime mieux, moi, renconlrer le voleur que le sergent de viUe. Car le voleur ne me prendra que mon mouchoir., et je peux le rattraper; mais le sergent me prend ma liberté. Qui la rattrapera ?
Le jour où l'on pourra faire dans U rue de Rivoli ce qui vous indigne daus les rues de Rome, la rue de Rivoli paraîtra moins propre, mais le monde sera sauvé. Alors il n'y aura plus de sergents de ville, alors donc le monde aura suffisamment de tenue intérieure poa^r se tenir lui-même.
En compensation de cette petite ordure, que la
liberté peut-être nous rendra, que d'ordures auront
disparu, emportant le sergent de ville ! Om, le ser-
f^cnt de ville est beau dans son genre 1 Mais l'ineou-
éuicnt de cette fleur est de n'éclore que sur le vol et
a prostitution.
Oh! le beau jour où, faAte d'engrais, le sergent de ville dépérira! Toutefois, consolez-vous, Monsieur Co^juelety nous ne verrons pas ce jour. Sans être prô-
436 UYBE YII.
phète, ni SIb de prophète, j'ose dire ^e nous avons du sergent de ville pour longtemps !
Nous sommes devenus un peuple fort propret; nous avons pris le pli de la propreté. Or, il n'y a que les peuples négligés sur cet article qui aient empire sur eux-mêmes ; ik ont le même empire sur le monde.
L'empire appartient aux peuples malpropres. Je me contente d'énoncer cette grande vérité politique. Je pourrais id la démontrer historiquement; mais le développement nous mènerait trop loin. L'axiome suffit à un esprit de trempe supérieure. Jntelligenti pauca.
Ces grands vieux Romains, ces politiques et ces législateurs si justement admirés, ne voulaient pas que les maisons se touchassent dans la ville. Par là point de difQculté sur le mur mitoyen, et, ce qui valait mieux, autour de chaque maison, un cloaque toujours florissant. '
Us étaient forts. Remarquez que tous les amants de la propreté sont faibles. Et cela doit être. Quoi qu'ils prétendent, le corps humain est fait de saleté. Dieu le tira de la boue ; naturellement il ne peut trouver de force que dans ses principes constituants.
Mais feignant de croire, comme dit Y Autre y qu'il jest né de sa propre puissance, qu'il est maître, ce stu- i pide corps renie son origine et se vautre dans toutes ' les propretés imaginables, ce qui Ténerve et le tue. ,
L'àme, à la bonne heure, doit être propre! Née i
GOQUBLBT ET COMPAGNIE. 437
d'un 80ii£Qede Dieu^ Fàme est la pureté même, et iia irit que de pureté. Mais^ void le grand mal: Les délicatesses du eorps paralysent et trompent Fàme.
S'apercevant, poverellal que son esclaye perverti ne lui rend plus les services qu'elle est en droit d'exiger, elle aussi marche à contrepente, imaginant qu'il lui faut de la saleté pour remédier à sa langueur*
Elle s'en donne ! Elle en prend, Dieu sait l et elle en demande encore, et elle en prend toujours» Elle s'incorpore à la souillure, elle se &it souillure et n'en a pas assez ; elle en meurt et ne dit pas assez.
Avez-vous lu Lèlia? Je crains, Monsieur Coquelet, que vous ne lisiez pas vos auteurs ! Lélia vous donne la plainte d'une àme qui ne peut pas s'engloutir asseï dans la fange et qui gémit de surnager toujours.
D'un autre côté, Lélia est une personne propre et recherchée, et qui sent la poudre d'iris. Elle a grand soin de son haleine, de ses cheveux, de son linge ; elle ne marche que dans le parfum des violettes. Bergère, elle arrose de benjoin la litière de ses cochons.
Grand désordre, Monsieur Coquelet, que le corps exhale des parfums et l'àme des putriditésl Et quand ce désordre est général comme à présent, cela ne peut pas finir agréablement pour l'àme ni pour le corps.
Les Moscovites se flattent de prendre l'empire du monde, et la chose aurait Ueu que je n'en serais pas étonné. Ce triomphe ne dépend pas de leur progrès
439 UTKB TL.
dons Ia cfrlUsatkui, mus de fai fi>ro8 6t de ta dinfe diB leur goftt pour le raif de dtiandrfle.
Ce sont les Moscovites qui TiJoicvoiit fe monde, non les Rosses. Les Rosses parlent fraïKgais, font des livres, trichent aox caries et joœnt do ptano ; Sb ]i%t>iit pas loin. Mes les vnds Moscovites, les Moogiks, cëi» qui mangent de la chandelle.
Ceox qni oignent de soif et dlniile ranoe leor lM»i>e et leurs cheveux; voHà les vainqueurs du monde. Les hommes fiottés de suif et d'huile rance doivent chmiger les hommes frottés de benjoin et d^eaux de sentems.
Et Lélia se détournant de vous, pauvre Monsieur Coquelet, se tournera vers ces forts, et leiff enverra 4}es baisers.
Quant à notre Rome, elle n'est que trop nettnijéef
Les Français du premier Empire imagindreni de ta paver' : c'est peut-être le plus mauvais serviee qo^îta lui aient rendu.
Avant ce temps, quand le soir était verni, il fixait un carrosse pour aller dans ta ville; et, fsute de pavé, un carrosse n'allait guère sans une paire de bons dievaux.
Alors, chacun se renfermait chez soi, et Ton joua y ou l'on priait en famille, ou l'on interrogeait les livre , et Ton se fevait matin pour reprendre le travaiL Ba se temps-là, il j «fait des théologiens et des ailleurs que dans tas monastères»
COQUELRT BX OMIPAGNIB.
*-* DosCfi iTéote Co^wfcity S finAnit dépsvcr h viUe I — lie fdiitoe mptil : — Je ae tmn dirai pas ^bo» de eb0M» <|^ vi«s A'en povfies porter.
Ptdsqae Rome a été pavée, Diea seul la dépa:feFa, si elle éàà Vèteé* IMm a se» déjmenrê comme il a ses autres oovnenu H ka appdle et ila tieoneiit. Toute TUle est mqette an dépatemeat*
Tous ]f empèdierez pasropératioii, et moi j'ai peine à croire que je ÙBse ime neovaîiie pour obtenir que Dieu la remette à une autre fois. Je me soucie bi^i de Totre pavé t
Que mlmporte à moi, que tous puissez commodément porter dans quatre ou cinq salons, le même soir, votre habit noir et voa idées économiques, sociales et religieuses !
Que m'importent votre civilisation, vos trottoirs, votre gaz, vos pommades, vos chaudrons qui volent sur la terre et sur l'onde, vos pensées de Buloz et d'Havin estampillées par la police I
'Que m'importent vos lithographies, vos photographies, vos galvanoplasties, vos chorégraphes, et vos parfumeries I Que m'importent votre poésie de vaudeville et votre musique de café-chantant t
Que m'importe qu'il vienne des cataclysmes, d'ailleurs désirés de vous, qui enterreront tout cela sous les pavés retournés !... Il n'y aura pas de tremblement àe terre qui exhale de pareilles puanteurs, ni de chaos
440 LIVRE tn.
qui ne soit plus beau «jne votre gâchis d'ftmes mortes.
Yous avez poussé à bout les âmes qui vivent encore. Yous êtes si moulés et pétrifiés dans le Heu comimm, si monstrueusement ^ris de la symétrie, si furieusement ennemis de la beauté/ de la liberté, de la pensée et de la vie;
Yous êtes si stupidement satisfaits d'amener le monde à l'égalité et aux commodités du régime cellulaire, vous avez si peu besoin de l'air et de la vue du del, vous vous vantez si haut de rogner toutes les tailles, d'arracher toutes les ailes, d'éteindre tous les feux,
Qu'enfin les âmes qui vivent encore n'en peuvent plus et demandent d'être délivrées à tout prix; et qu'un jour ce sera une allégresse d'entendre un fou qui proposera aux hommes de marcher nus et de brûler le monde.