UB COMTE
Justement; et je les trouve ridicules.
LE MAROmS.
n est vrai que l'auteur est bon dans cet endroitrlà.
LE GOMTE.
Messieurs, permettez -moi de vous relire cet entretien, qui m'empêche absolument de ri«i entendre à la thèse sociale de l'avenir. L'enfant Giboyer, ému du discours qu'il vient de copier, s'écrie : € Je crois que la seule base solide dans € l'ordre politique comme dans l'ordre moral, « c'est la foi, là ! »
LE MARQUIS
Zd/ délicieux lài S'il disait tm, ce serait encore plus joli. Du reste, l'enfant a bien raison.
LE COMTIE:.
C'est ce qui me semble.
LE MARQUIS
Que répond Giboyer père?
LE COMTE
Giboyer pàreest stupéfait : — luei légiiimideà présent? L'enfant recule : — On n*e$t pas légiUmùit
powr ça. — Si fait, répond Giboyer : « —^ Je ne « connais qu'une façon d'introduire la foi dans la « domaine de la politique, c'est de professer que « tout pouvoir vient de Dieu, et par conséquent ne « doit de comptes qu'à Dieu. Quand on professe « cette opinion, à quelque parti qu'on croie appar- « tenir, on est légitimiste. » Vous voyez qu'ici 6iboyer écarte la notion chrétienne du pouvoir, comme au surplus toute la pièce éloigne tout le christianisme en montrant qu'il n'est plus suivi que par des hypocrites» des intrigants et des sots.
d'âigrbmont.
Parfaitement.
LE COMTE
Le petit Giboyer n'objecte pas que la société qui professait que le pouvoir vient de Dieu, s'arran* geait aussi pour que le pouvoir rendît ses comptes à Dieu, n ne dit pas que cette société, qui se faisait l'honneur de ne vouloir recevoir ses maîtres que du ciel, était constituée, amplement pourvue de lois, de règles, de ÎHriiviléges généraux et particuliers, et qu'elle avait enfin pris soin que toute
puifliance ne fût pas laÎMée à tout pouvoir. Ce petit Giboyer n'eet pas fort.
GODTUIUBa.
S'il disait tout cela, il allongerait trop la scène.
.D'ailleurs, il doit s'arranger pour être battu.
Voulez-vous qu'il soit plus savant que son père?
Ce serait immoral. Contentez-vous qu'il soit plus
honnête.
LB GOIITE.
Néanmoins, cette nécessité et cette beauté de la foi le frappent si vivement qu'il s'écrie : — «Eh bient mettons que je suis légitimiste. »
LE MARQUIS
C'est très-beau, ce mouvement, de la part d'un garçon à qui les défectuosités de son état civil doivent inspirer tant de répugnance pour toute légitimité.
LB GOMTB.
Giboyer est renversé. La vie, dit^il, se dérobe sous lui, et il jette à son fils, à son élève, ces pa-
rôles effarées : c Qui t'a volé à moi, cruel enfant? c Par ou m'échappes-tu? Qui fa perverti? H y a « une femme là-dessous I Tu n'es pas légitimiste, « tu es amoureux! »
us MARQUIS.
Éloquentes lamentations d'un père qui voit son fils exposé à croire en Dieu.
LE GOMTB.
Désesp^, Giboyer avoue son étonnante infamie, et comment il fait des discours, non-seulement pour prouver ce qu'il ne croit pas, mais pour combattre ce qu'il croit et vilipender ce qu'il adore : € J'ai déshonoré en. ma personne un sol- € dat de la vérité, je ne suis plus digne de la ser- « vir.... »
LE MARQUIS
En conséquence, je continue de la trahir...
LE COMTE, lisant,
c Mais je lui dois un remplaçant, et je me suis € promis que ce serait toi. »
us MABQUIS.
Et, par ce moyen, je me réhabilite en trahissant aussi ceux que je sers par trahison... Il est auguste!
LE COMTK.
Le jeune Giboyer tient bon : « Ta vérité n'est « plus la mienne! Celle que je reconnais, c'est « celle qui t'a dicté ton discours. » Voilà le moment de montrer que tout pouvoir ne vient pas de Dieu, et comment le christianisme a cruellement abusé l'humanité en lui persuadant cette erreur et les erreurs concordantes, d|où est née la monstruosité de la monarchie chrétienne. Mais le vieux Giboyer, accusé d'utopies, se borne à exhiber cette maxime, un peu firipée par l'usage immodéré qu'en font quelques millions de sots : « La pire des utopies est celle qui veut faire re- « brousser dftemin à l'humanité. »
LE MARQUIS
Bourdaloue!
LE COBITE.
Le jeune Giboyer objecte que rhumanité « peut se troinper de route, » ce qui me parait d'autant plus sensé que Thumanité n'est pas une machine absolument sourde, et que, si elle est une machine, elle est gouvernée par des êtres intelligents et libres. Mais le grand Giboyer, abusant de ses moyens, écrase le petit d'une seconde maxime, encore plus triomphante : « Les fleuves ne se « trompent pas, et ils submergent les fous qui « veulent les arrêter. »
d'aigaemont.
Turlupinl . ■ - "
LE COMTE
Là-dessus, le petit Giboyer rompt. Il ne lui vient pas à Tesprit que Ton peut détourner les fleuves, les endiguer, diminuer le volume des
eaux... décidément ce garçon estfttible, malgré
« l'éducation sterling » qu'il a reçue.' Néanmoins, il ne se rend pas. Il pousse à Giboyer ce dernier argument : « En somme, vous n'avez rien à mettre à la place de ce que vous avez détruit. »
liC MàBQIJIS.
Cela est encore très-bon. En somme^ toutes 4 les objections du petit drôle sont insolubles. j
d'aigrekort.
Mais il ne tient pas.
us GOMtE.
Ce n'est pas la faute de son père I Giboyer lui fait une réponse en deux parties, que je trouve deux fois impayable. Première partie : « Nous « n'avons rien? Et où as-tu vu dan$ f histoire « qu'une société en ait remplacé une autre sans « apporter au monde un dogme supérieur? » Ainsi Giboyer va nous servir quelque* chose de supérieur au dogme chrétien, définitivement écarté. Seconde partie : « L'antiquité n*admettait € l'égalité ni devant la loi humaine ni devant < la loi divine ; le moyen âge (pas le christia* « nismet] l'a proclamée au ciel, 89 l'a procla- « mée sur la terre. » Ainsi le dogme supérieur de la société qui vient remplacer la vieille société
basée sur le dogme chrétien, c'est le dogme chrétien deTégalitéf
LE MARQUIS
N'importe, voilà un couplet troussé I Je défie quiconque de se procurer des pinces assez fines pour démêler ici le Bourdaloue du Turlupin. Hs sont ftisionnés. C'est du Turlaloue ou du Bourdapin.
GOUTURIKR.
Eht laissez donc le stylet c'est du langage égalitaire. L'égalité veut que Bourdaloue devienne identique à Turlupin. Vous vous y ferez. A l'heure qu'il est, prenez plutôt soin de discerner les idées; ne confondez point ou Ton distingue. L'égalité du moyen ftge et l'égalité de 89 ne sont nullement la même chose.
LE GOKTE.
Permettez!... C'est à M. Gibaugier que je parle?
GOUTURIEB.
A lui-même.
LE COMTE
Eh bien, votre distinction me parait vaine. Si régalité de 89 est un développement de Tégalité imposée à Torgueil de l'homme par le christianisme, vous êtes insensé de la vouloir sépara du principe .d'où l'égalité découle uniquement.. Que servira d'élargir le canal, quand vous coupez la source? Pour que les hommes consentent à se croire égaux, il faut qu'ils s'avouent frères; pour s'avouer frères, il faut qu'ils croient, qu'ils craignent, qu'ils aiment le même Dieu. Je vous défie de faiire croire, aim^r^ craindre un Dieu qui ne smt pas Celui de qui vient tout pouvoir et à qui tout pouvoir devra rendre compte; Celui qui a créé le ciel et la terre et qui est mort sur la croix; celui qui a dit aux hommes : Je suis votre père et vous êtes mes enfants; le Dieu Christ, enfin, dont vous ne voulez plus. Tous n'apporterez point au monde un Dieu supérieur à celui-là I Hais si votre égalité de 89. n'est pas celle que le Christ nous a donnée, si c'est autre chose, une chose qui n'est pas de droit divin et qui ne prend pas en nous les racines de la foi, tout de suite votre égalité de fabrique humaine trouve en face d'elle l'orgueil du cœur-hu-
main, où jadis la douceur du Christ avait fait en-* trer Tamour des petits et des pauvres et que: sa crainte avait muselé. Qui maintiendra Tégalité contre l'orgueil de Thomme? La force? Mais cette force, cette seule gardienne de régalHé, d'un cdté accroîtra Vorgueil de ceux qui la posséderont, de l'autre abolira toute fierté en ceux qui devront la subir. Et alors, c'est ce que l'on disait tout à l'heure : c'est l'esclavage; c'est l'égalité sous les pieds de César remplaçant l'égalité dans le sein de Dieu... — Vous faites rebrousser chemin à l'humanité.
COUTURIEB.
L'argument parait assez plausible ; mais vous oubliez que l'égalité « qui n'est pas un niveau, » sera sauvée par la c hiérarchie. »
LE COMTE
Oui, Giboyer déclare que l'égalité sera Tapplica-
tion du principe : A chacun selon ses oeuvres^ lequel
€ n'est pas incompatible avec une hiérarchie. »
Le petit Giboyer objecte que ce principe est ini^
plicable; le grand Giboyer réplique qu'il est ap-
i tfiflDK, It tftéglslrtttitîe, r&tmée, pour ne pas t pifW êtt d«tité, «ont de téritebles hiérardiies t éa mérite, qui n^oiit pas bou)^ depuis sottanlê t «tift et siif toftqaelleft im» fC^Iutioiis tCtmi pas t sclÉg«àpGH»r{a«Mûii... »
Le fait est qu'elles se sont contentées d*y porter le pied.
LS COMTE
n ajoute ce galimatias étonnant : € Et c'est ce. € problème à moitié résolu qu'on ose proclamer c insoluble 1 Au lieu d'achever l'édifice dans ses € parties provisoires^ on le déclare atteint et con- « vaincu de caducité et on aime mieux se confier € à des ruines! » Vous voyee que je possède mon auteur. Mais que j'épouse Fernande, — après trois sMiaiMs de veuvage, — tri J*y èompraads rieni Llnimanîté est un Ûmve^ l'égalité n'est pas «n m* veftui L'égalité sera réalisée par rapptieatioii du principe : « k chacun selon ses cmivms; »«til y %déjà îles iBécanismflS d'application^ qui owl l'aidiirfBis-
tratkm, la magistniture et l'armée, yéritablès hiérardiiee du mérite... Que signifie tout cela? Que viennent faire id ces prétendues hiérarchiesl Et ces hiérarchies, simples édiellesoh les révolutiens opèrent d*étranges dégringolades, en <iuoi peuvenlrelles assurer Tégalité? Et cette égalité éHe^fliéme, qu'offire-Uelle de neuf, si elle n'est pas un niveau t Je vous prie de me satisAiire là-dessus, monsieur Gibaugier.
cocTOun.
Vous êtes curieux, monsieur le comte. Hais enfin, puisque vous avez sondé les profondeurs de la comédie sociale, j'essayerai de vous répondre. Dites-moi seulement, — si vous le savez, — quelles sont les « parties provisoiresde Tédifioe? » Je n'entends pas bien cela.
LE COIITS.
Ce sont, je pense, les parties non encore mu- MBB 4e la kiérarchie d« mérite qui doit y iintÊoidin l'égaUtéu La propriété, par exemple^ mmwmKMt «n plein provisoire. Il est impossible que Giboyer la trouve équitablement «Kstribuée.
L'héritage fait des sottises. C'est assez qu'où ne puisse pas empêcher les privilèges de l'esprit de tomber à tort et à travers , sans leur permettre enoorede fonder une fortune intégralement transmissible, et à qui? Ck)mment) le privilège du génie se prolongerait en faveur d'un crétin par le privilège de la postérité I Et ce crétin non-seulement posséderait, mais transmettrait à son tour! El mon oncle, abonné du « journal des écrevisses, » pourrait me laisser une terre et des rentes, à moi, éteignoir, tandis que Giboyer n'aurait à léguer au fils de la plieuse que son manuàcrit immortel et l'honneur de son nom!
B'AtaaEMONT.
Ce serait inique. Aussi voyons-nous la comédie sociale, prophète de la justice future, faire tomber tous les héritages sur le petit-fils de Giboyer.
LE COMTE
Très-bien ; mais cela nous rejette dans l'aristo^ cratie. Le petit-fils de Giboyer sera grand seigneur comme sous l'ancien régime , pour il'ètre donné la peine de naître.