L'ENVOYÉ DE L*ANNBE LITTERAIRE
«t Est-ce bien , M. de Fits , ce poète » ingénieux à qui Ton n'a gueres reproché » que l'abus de l'esprit, qui a rimé ce pané- 3» gyrique de la langue françoise ? »
L' A tJ t e u R.
Des complimens , M. le Professeur, tïmto Danaos & dona ferentes , ou si vous aimez mieux , je vous dirai avec Nicodêmc dans la Clochette:
Morgue ! pas tant de politesse 1 Ç'cft un Maître , il ne faut pas s'y fier ; 11 cherche en vous faisant caresse , Les moyens de vous estropier.
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
« Entendez - vous bien ce que vous a» avez voulu dire ? pour moi je ne l'en* » tends pas. »
l'Auteur.
La science de l'Harmonie imitatîve en poéfje , est peut-être moins conjecturale
que celle de l'Harmonie imitatïve en murôpie : cependant il faut que l'imagination efcaltée en développe (toute l'étendue à l'oreille exercée. Quoique les beautés d'une langue are soient point de Convention , elles ont besoin du prestige de l'enthousiasme , pour être admirées sous tous leurs rapports.
Ai H ; La farirâdondaint.
Nous nous entendrons Sui choses pareilles , Lorsque «eus aurons •Les taètae* brtiHes....
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
Bon!
XlftïîAcft>to4(liâè Gué!
Cela n'est pas pressé,
l'Envoyb de l'Année Littéraire.
« Y a-t-il quelque langue au monde oui . » l'on emploie plus d'uajnoi pour désigner
» Dieu > V Homme , le jugement , U m?- » moire, &c» Dans toutes les langues , >? n'exprime-t-an pas le /«wr dans un seul »? aaoc , et la juré de mémo ? U** «euï mot » ne suffir-tl pas pour maripor l'action » Primer ou Je Afir ? »
l'Auteur.
Je itfai accusé awcsmc longue Savoir «employé plus -d'un mat pour exprimer ces grande idées ; «nais j'ai dâ prouver ^que la oàtrt étoit iaiissà laconique q»e les autres. Qu'y a-t-il Ae pius kuco^que , et à la foi* d'un plus grand sens , que ces deux vers où s
fioileau nous trace le portrait d'un poète latin # renommi j>ar sqq ^a^niwne.
Peree en ses vettiobscun , nais «erres et preastns , Affecta djcnfi émet 4*mas «de mets que de sens.
J'opposerai donc Boileau à Perse luiirtèiae. Je tous -demawiUrai ensuite ix ta Bruyère 4^ La iloghefoueftuk *e le disputent pas en précision 4 T«cite*t à Salirttej
Dij
Cy*3
traduisez-en une page en grec... Les monosyllabes ne nuisent point à l'harmonie dans ces auteurs inimitables. Ils ont eu l'art de les enchaîner si adroitement, qu'ils ne font pas à l'oreille un effet plus désagréable que n'en font aux yeux ces petites pierres cubiques dont les Romains ont fait des monumens aussi imposans que durables. La plus grande preuve que les monosyllabes ne nuisent point à l'harmonie dans notre langue , est la douceur de ce vers , que jamais Critique n'a pu dire , la main sur la conscience, et qui est de Racine.
Le jour n'est pas plus put que le fond de moncœut.
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
On s'éveille , on se levé , on s'habille et l'on sort ; On rentre, on dîne , on soupe , on se couche , et l'on dort.
« Quelle est la langue où l'on ne puisse * dire autant de choses dans deux lignes » de pareille mesure, »
Je vous le demandé , M. le Professeur de critique. Ce toit le cas de nous donner des vers latins de votre façon ': mes deux Vers sont familiers , je l'avoue, mais ils ne le sont pas plus que ces deux vers de Boileau*
Son esprit au hasard , aime , évite , poursuit » Défait , refait , augmente x ôte , élevé * détruit.
Mes vers sont le portrait en miniature d'un homme oisif, comme ceux deBoileau sont le portrait de l'inconstant. Traduisez-les en un distique latin , et quand cela sera fait , nous rappelerons Rollin , pour examiner votre version.
l'Envoyé de l'Amn&e Littéraire: .
oc Votre enthousiasme pour ces deux » mots , tout et rien n'est pas fondé , et » votre défi est téméraire ; car *•** en grec, y> et nil en latin sont des monosyllabes qui » peignent aussi-bien , et avec autant de
n précisiez »
Mon défi ii'cst point téméraire , tout
et rit* son* deux atonosyllabes tris* exprès-*
stfs df la même langue ; vous ayez recourt
aux langues grecque et latine , pour leur
opposer xéo et ai/ y qui esc une abr évla«*
tion de nihil ; est-ce là de la franchise?
Pourquoi ne parlez - vous ni à'omne ni
d'oycTi» ? Vous me faites la guerre sur des
mots ; mais parbleu ! je tous la ferai sur
les syllabes £ Vous ne me passez rien sur
la langue française ; mais je vous contra*
rieraî m tout sur les langues latine et
grecque*
Dînez , s'il fant , de Grec , et soopez de Latin.
J'espère vous attacher ce vers là sur votre robe, afin qu'on puisse le lire comme on Iisoit argumtntabor sur la robe de la présidente Tardieu.
^Envoyé de l'Année Littéraire. « On sait que les langues du nord sont
a» plu? abondantes eu «içwtyjlafci 9 .t|
*> par là même plus sourdes et mm ô*
» yorable* à J'hanqomc que Je* langue*
:» méridionale*: h brièveté n'est pas assu«*
» rément le mérite distinctif de là JangUG
* fraaçQisc , doat la marche est trop <h&*
» tyupjwta dVtklfs et de pronoms, , H
» *©u* qui twlujient, du grec « t du? fofti*
** çq françois, «ont malgré Uw fAnf
» toujours plus longs que l'original ».
l'Auteur. lp
- Voili encore un* tm «ion iqnwfflUé* des Grecs, ainii que le noble jeu faille ; mais comme vous s* ve* intérieurement et par ejepérônec que. ccuk oui traduiraient du franco*» en grec » matent aussi plus longs que l'original, que cette multiplicité d'articles et de pronoms, dont vous faites un crime à notre langue , est ce qui constitue son ordre et sa clarté ; comme vous savez que notre langue' doit plus aux langues méridionales , qu'elfe ne doit encore
D iv
fi ..'
aux langues du nord , je laissera! tout bonnement à Henri Etienne , auteur d'un livre intitulé , de la Précellence du Langage François , en 1J79 /et à M. Le Laboureur, auteur d'un ouvrage intitulé :
Avantage delà langue françoise sur la langue latine , en 1660, à vous donner cinq ou six férules bien appliquées. Soumettez-vous . Eh bien ! la main des savans est-elle légère *
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
« Ce qui paroîtra presqu'incroyable à 3» ceux qui ont souvent applaudi à vos sail- » lies et à vos traits fins, c'est votre alpha- » bet en vêts. Ce sont vos profondes réy> flexions sUr les différentes lettres qui le 3» composent* C'est ce qu'on peut appeilcr » un morceau neuf en poésie. » >
, H. est certain que c'est un morceau neuf en poésie , mais les idées ne m'appartiennent pas. Il n'y en a pas une > comme mes
pièces justificatives le prouveront; qui n'appartiennent au petit Platon , à ce nigaud de Socrate, au froid Lucien, au stupide Ausone, au frivole Leibnitz , et à l'ignare Marmontel. Je vous demande à mon tour pardon , d'avoir cru que vous n'aviez pas autant de lumières qu'eux tous.
Pour moi, j'avoue que je me félicite d'avoir pâli sur leur ABC; leurs réflexions sur la nature et sur la propriété des lettres m'avoient paru fondées alternativement sur la métaphysique et sur la gaieté : j'avois cru pouvoir en faire l'application aux lettres de l'alphabet françois , sans irriter ceux qui ont applaudi à mes saillies et à mes traits fins. Vous, n'êtes pas de c tf nombre ; car vous n'avez jamais applaudi.
x 'Envoyé de l'Année Littéraire.
ce Je suis sur que si, sans rien c'ter, » ycssayo'u de donner un essai de votre * alphabet, vous m'accuseriez de malice* » ou de mauvaise foi* »
De mauvaise foi, ouï, mais de malice , jamais. Vous sifflez en parlant. Quel modèle d'harmonie !
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
<c Ce sont de ces choses auxquelles on 3» ne s'attend pas de la part d'un homme » d'esprit. »
l'Auteur.
Vous ave? beau me faire des complimens, et me dire :
Eh! bon jour , Monsieur du Corbeau , Que vous êtes joli , que vous me icmblez beau 5
Je ne laisserai point tomber mes bons* argument par terre* Avez- vous lu Pline \ avez «vous lu Quintilien ) avez» vous lu Priscien de acçideruibus liuerarum ? je les ai lus, moi. Tout ce que j'ai dit, de positif sur Knfliience particulière des caractères romains ,' n'est autre chose que la quintessence de leurs définitions. Quand if seroit vrai, que vous ne seriez qu'un des
tl9] côopérateùr* de l'Année Littéraire ; quand il ser eit vrai que le démon de la critique, qui préside depuis cinquante ans à cette feuille infernale, s'appellât légion , je vous défierois, vous et lui, de remporter sur de pareilles autorités»
i'Énvôy! de l'Année Littéraire.
« Votre lettré A est pitoyable , et » toutes les autres sont traitées dans le » même genre. »
La lettre A est traitée d'une manière toute opposée à la description des autres lettres.
A l'instant qu'on l'appelle , arrivant plein d'audace, Au haut de l'Alphabet TA s'arroge sa place.
Il préside à l'amont , ainsi qu'à l'amitié.
A l'aspect du Tfèa-Hâut , sétôt qu'Adam paria v Ce fut apparemment l'A qu'il articula.
J'avois prévu vos graves observations sur ce badiaage* et j'y atois répondu d avance
dans une'de mes notes , en m'appuyant des autorités de Virgile, de Pythagore et d'Ausone. De quel droit supprimez- vous cette note apologétique ? J'ai dit que TA étoit la première lettre de l'alphabet , qu'Adam dût l'articuler devant l'Etre suprême; vous seriez bien étonné , si je vous prouvois que c'est une induction de deux passages d'Origene et de S. Jérôme , qui soutiennent que la langue hébraïque est la première de toutes. Mansit lingua per Adam primitus data > ut putamus ht.br ta , in ta parte hominum , qut non pars alicujus angeliy sedqut Deî portio permansit*,.*» Ini~ tlum oris et communis eloquii > htbr&am esse Hnguam univers a antiquitas tradidiu On ne s'attendoit gueres à voir les pères do l'église dans cette affaire, mais vous ne pousserez peut-être pas la . hardiesse ., jusqu'à tourner en ridicule ces conjectures sacrées.
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
« Vous ayez prodigieusement écono-
£ tfi j
» misé l'esprit dans toute cette dissertation :» sur les lettres , si éloignée du goût de » la belle littérature : Vous avez cepen- ?> dant bien senti que vos facéties grara- » matîcales rappeleroient la „ leçon de » philosophie de M. Jourdain, et vous 3> croyez vous justifier , en disant que » ce que Molière met dans la bouche du 30 Bourgeois Gentilhomme , est tiré , mot a> pour mot, du Discours de M. de Cor- 3o demoi sur la Parole. Mais si Molière , a» excellent juge , a trouvé ces remarques 30 minutieuses et ridicules dans un traité *> en prose , qu' eût-il pensé d'un poëme , 30 où Ton dit que l'A est avide d'Apparat; 3P qu'il est atroce , aiFreux , arrogant , 33 absolu , où Ton attribue aux lettres les » qualités exprimées par les mots dont elles 9 sont les initiales > »
Cette dissertation sur les lettres n'est point éloignée du goût de la belle littérature , puisque (pus les auteurs dont je vous
aï parlé, l'ont entreprise , par rapport aux langues grecque et latine , et que M. de Marmontel, discourant de la nôtre, en a fait le sujet du sixième chapitre de sa poétique* Ce sont des facéties grammaticales ; mais ce seroit peut-être un bonheur que la grammaire pût se présenter aux enfans comme aux hommes , sous le masque de la plaisanterie. Ge que le Maître de philosophie du Bourgeois Gentilhomme débite , ne devient ridicule , je le xipctc, qu'en raison du personnage qui le débite* Molière ae trouvait point ces remarques minutieuses ce ridicules dans un traité en prose , mais il sa voit qu'elles leroient rire sur le théâtre prononcées avec toute l'emphase du pedantisme , -et toute la prétention des savans en us de son rems. U n'auroit point trouyé mauvais que j'eusse mis les lettres ea action , pour leur donner une espace de vie» Molière *ayott qu'il est jdes cas particuliers , eu jusqu'aux choses les plus inanimées :
Tout prend un corps , une une , un esprit , un visage.
Il s» yoft qu*intfépendaTmm«tt de l'apologue , qui «n fait une loi , tous les genres se prêtent à cette licence» Il savoit que Boileau a voit dit quelque part :
Aussi bien j'appercois ces melons qui t'attendent , Et ces fleurs qui là-bas rntrVllcs se demandent S'il est fête au yiUsige , et pour qoefcaint nouveau On les laisse aujouidlwi si kmg~tenti manquer d'eau.
Ttaîttet -d'an demie* mot ks sfttafct* Itofitcases*
Quant aux vers pleins d'épithetes , ou de verbes consécutifs , Boileau lui-même en prendra la défense*
L'ambition, l'amour, l'avarice, la haine ,
Endurcis- toi le cœur , sois Arabe , Corsaire , Injuste , violent , cent fois double , faussaire , A«sil*fc tu ttJraat , t*oétes » Otatews , fUtbeafs »<fcaiMBairitns , Astxomncs,Docte*rs ,
Ha Net$fit » Jc^œae» le mérite , letanf ,
La vertu, la valeur, la dignité, It-sang. • . »■
I <*4 I Que dit-il quand il voit let Juges , les Greffiers ; Les Clercs , les Procureurs , les Sergens les Huissiers*
Tous ces vers sont tirés de la même pièce , et je reviendrai encore à Lucien ; car son plaidoyer du Sygma est le bouclier de mon Alphabet.
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
« Vous allez nous citer ces dialogues^ » où la finesse et la justesse des observa- » tions se trouvent jointes au sel de Pen~ » jouement. Mais son exemple ne vous » autorisoit pas à coudre des rimes à une 3> triste nomenclature 9 où on ne trouve » ni finesse > ni justesse » ni enjouement. ». l'Auteur.
Cela est bientôt dit. Je prendrai la
peine de me citer moi-même , puisque vous
n'êtes ni assez fin pour saisir les nuances
de mes observations , ni assez juste dans
vos raisonnernens pour apprécier les
miens , ni assez enjoué pour entendre la
plaisanterie.
Mais
Mais combien la seule L , embellît la paiole t tente elle coule ici , là légère elle vole.
JLe liquide des flots pat elle est exprimé ; Elle polit le style , après qu'on Va limé.
Si ce n'est pas là de la finesse , M. U Professeur, au moins est-code la justesse?
Quant à l'enjouement ,
A I R : // était une fille.
D'un masque assez comique Mon K s'est prévalu , En général , mon R a plu.
On a ri du critique , Comme vous, prévenu ; Qui tomba sur le Q U î
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
u Mais Lucien n*.eut jamais dit que l'A; » avec un accent grave , a l'allure des » esclaves ; car une démarche lente et y> grave convient 'mieux à des hommes » constitués en dignité, qu'à des esclaves.»
AlR:Ii chose vaut mitubc que le mot % Ainsi que vous je sais au mieux Ce que le terme grave exprime ,
fi
* Mais de pesant , de tiritux :
N'est- il pas souvent stnonimt t Et quand fe strols en défaut , Dites-moi s'il faut Que des Dieux la latigne sublime Soit toujours esclave du mot. Bis*
Lucien n'a point dit de l'A tout ce que j'en ai pu dire ; mai* il a dit du Tau des choses plus extraordinaires , comme on peut le voir dans les Pièces Justificatives que j'invoquerai.
l'Envoyé de l'Année Littéraire.
a Lucien n'eût point dit que le C corn* » pie n ce les noms de tous les objets creux; y* car il y a une infinité d'objets creux , » tels qu'un pot , un verre , un tonneau > » qui ne commencent point par un C. »
l ' A tJ ï I R.
Quelles sont les racines latines du petit nombre de mots que vous cite? ? Calia ê scypkto) ttyarim, stapkism , cadus ,
crater^ &c. est-il vrai, ou non , que le C commence presque tous les noms des objets creux ?
K i K : D'un bouqua de romarin*
Lucien ne le dit point , £t je suif sincère ; Léibnitz * est sur ce point Le seul <jui m 'éclair* 5 Mais de votre entêtement Iî est si fort mécontent , Qu'il vous ordonne à l'instant » Pc battis te terre.
* Voyez le passage de Léibnitz , cité dans les motet dfi «m* Poème, page 78,
Fi* du premier Dialogue.
Eii