DE M. CLÉMENT
Sur V Harmonie Imitative ( i )
X L est une perfection d'harmonie , qu'on appelle harmonie imitative , par laquelle on donne à chaque chose le son qui lui est propre , pour la porter à votre esprit , telle que si vous l'entendiez elle-même.
Je sais qu'à présent la foule des rimeurs , qui veut faire facilement des vers difficiles à lire , rejette bien loin cette sorte d'harmonie , affirmant que notre langue n'en est pas susceptible , et que le peu d'exemple que nous en fournissent nos Poètes , est le fruit v du hazard plutôt que- de l'intention.
Il est vrai qu'un Poëte habile , exercé dans son art ,
(i) En adoptant les principes de M. Clément sur l'Harmonie imitative , je suis bien éloigné d'en faire comme lui une application défavorable à des Poèmes du plus grand mérite. Le Poème des Saisons , par M. de S. Lambert , c^ les Géotgiqucs de M/l'Abbé de Lille, sont, quoi qu'il en ait die , des modèles d'Harmonie.
C 5* 1 rencontrera quelquefois sans travail » cette, harmonie
convenable à ce qu'il veut peindre ; mais cela viendra
lies longues méditations qu'il' aura faites «n d'autres
tetns , et de l'habitude où il a mis son oreille de ne
lien laisser passer que ce qui le natte-agréablcrncnt*
Il est encore vrai que quelques-uns de nos Poètes estimés ont négligé cette parrie j mais les uns, comme Corneille et Crébillon , en avoient peu besoin dans leur génie , on le Poète ne doit pas avoir. souvent l'occasion de se montrer ; quoique pourtant Racine sût su profiter , dans ses tragédies , de ce talent qu'il avait remporté du commerce des anciens. D'autres , et Rousseau lui-même , y ont rarement songé : c'est une tache , sans doute , dans ses odes sublimes d'ailleurs , et brûlantes de cet enthousiasme si peu commun aux Poètes françois.
Mais,, peut-on dire que la Fontaine et Boileau n'aient pas cherché cette harmonie > qui règne habituellement dans leurs écrits , et qui les fait lire tant de fois avec un plaisir toujours nouveau ? Peut-on «roire que la Fontaine , par exemple , n'ait point mis d'intention , lorsqu'il peint ainsi le babil rapide de la pie ?
Caquet , bon -bec alors de jaser au plus dru , Sur ceci » sur cela , sur tout. . . .
Ou bien en disant du Thésauriseur :
Il passoit les nuits et les jours
(0 A compter , calculer , supputer sans reftehe j
Calculant , supputant , comptant , comme à la tâche.
Et quand il a peint les efforts d'un coche , dans un chemin montant :
L'attelage suoit , souffloit , étoit rendu*
II dit plus bas:
Après bien du travail , le coche-arrive au haut.
Mettez au sommet , à la place d'au htm , ce vers perd tout son prix. Il en est ainsi de cent autres que certainement la Fontaine a fait à dessein , sachant bien que c'est un très-grand mérite d'imiterla nature, même par le son des mots.
(i) M. D. V. a une beauté de ce genre dans le Pauvre Diable :
Il compilolt , cdmpilpit , comptait.
Cette répétition charge plus le ridicule qu'il veut Jetter sur le Compilateur, que tout ce qu'il pourrait ajouter. Durresivy dit" aussi, dans une Comédie,
Parlant, parlant , parlant , et puis ne parlant plus.
Un autre vers du Pauvre Diable , très - heureux dans ce genre, est celui ci :
Tu n'as point d'aile , et tu veux voler ; rampe.
Ce mot rampe, jette à la fin do vers, après m veux voUr, /ail un contraste d'images et d'harmonie très- remarquable.
C«>3 Il ne faut qu'ouvrir Boilcau , pour voir avec quelle attention il donne à ses vers, le nombre et l'harmonie qui convient à telle ou telle image ; et , sans rapporter ici les exemples les plus connus , s'imagine-t-on que dans la troisième satyre , il ait dit, saii5 y avoir réfléchi i
L'autre esquive le coup , et l'assiete volant ,
S'en va frapper le mur , et revient en roulant.
' N'a-t-il pas voulu peindre , par les r, r, du second vers , le bruit même de l'assiete qui roule ? ?ar la légèreté de l'hémistiche , et VasiUtc volant , ne montre- 1- il pas la force et la vitesse dont l'assiete est lancée ?
. N'a-t-il pas cherché les mots les plus capables de. donner de la rapidité à ces vers ?
Mes vers, comme un torrent, coulent sur le papier..
Et déjà mon vers coule à flots précipités.
Le moment où je parle est dé/a loin de moi 3
Le chagrin monte en croupe et galoppe avec lui.
Tu me verras souvent à te suivre empressé ;
Pour monter à cheval , rappellant mon audace >
Apprentif cavalier , galop per sur ta trace.
. Quel vers latin , avec tous ses dactyles , est plus léger et plus rapide i On sait combien de teros et de
lt - - # . - l fCHy-r- 1
C 61 \ réflexions il employa pour faire # à son gié , ces vers qui montrent ce qu'il dit : (Epit. 3.)
A peine du limon , ou le vice m'engage , J'arrache un pied timide , et sors en m 'agitant , Que l'autre m'y reporte , & s'embourbe à l'instant.
Parle-t-il de l'enjambement du vers ? Quelle heureuse inversion .'
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber..
Si Vous changez :
Et le vers n'osa plus enjamber sur le vers.
Ce dérangement fait un vers plat, quoique les mêmes mots y soient. Voulez-vous un contraste d'harmonie admirable i
J'aime mieux un ruisseau , qui , sur la molle arène , Dans un pré plein de fleurs , lentement se promène , Qu'un torrent débordé, qui, d'un cours orageux , Roule plein de gravier sur un terrein fangeux.
Dire que Despréaux écrivoit ainsi au hazard, assurément (f est dire une sottise.
Je ne finirais point , si je parcourois l'art poétique *t le lutrin , pour citer des exemples d'harmonie imitative. Ces deux poèmes en sont une source inépuisable en tout génie. Je me contenterai d'en tirer en-
C à 3 cote deax-de l'ode sur la prise de Namur , que les Fontcoelle et. les Perrault ont décriée i et, qu'après eux , d'antres Perrault ont cru mauvaise , sans l'avoir lue , et par prévention ou par ignorance de ht grande poésie , après l'avoir lue : mais , qui est^en effet une des plus belles odes pindariques que nous, ayons , à quelques vers près qui sont trop simples , pour l'élévation et le sublime du genre. Lisez cette strophe :
Mes présages s'accomplissent , Il commence à s'ébranler.
Sons les coups qui retentissent , Ses murs s'en vont s'écrouler.
Mais un feii qui les domine , Sourie à grand bruit leur ruine ; ~ Et les bombes dans les airs , Allant chercher le tonnerre , Semblent , tombant sur la terre , Vouloir s'ouvrir les enfers.
Indépendamment des riches images qu'elle renferme , telles que Malherbe ni Rousseau n'en ont point de plus poétiques, ni de plus superbes -, de quelle harmonie ne frappe-telle pas le lecteur instruit ? N'en* tend* on pas le bruit de la bombe dans ces vers t
Et ki bombes
Semblent , tombant sur la terre ;
Le gérondif tombant , qui scroit lourd dans une antre occasion , fait ici un grand effet , par opposition au vers précédent qui est léger :
........ dans les airs ,
Allant chercher le tonnerre*
Je ne sais comment on a osé censurer l'harmonie de cette autre strophe ?
Je vois monter nos cohortes ,
La flamme et le fer en main ;
Et sur les monceaux de piques ,
De corps morts , de rocs , de briques ,
S'ouvrir un large chemin.
Il faut être dépourvu de toute connoissance en harmonie imitative , pour avoir repris ce vers :
De corps morts , de rocs , de briques.
Comme dur et rocailleux. On ne s'est pas douté que Boileau l'avoit fait exprès , pour peindre la difficulté d'un assaut sur un rocher , tel que celui où étoit Namur. On ne s/est pas douté que cette dureté du vers étoit l'expressiçn de la chose. On ne s'est pas douté qu'Homère fourmille de pareils exemples, et que Despréaux étoit rempli d'Homère.
U4l Il résulte de ces réflexions que notre langue n'est
point du tout contraire à l'harmonie imitative , et qu'il ne lui manque que des poètes habiles, qui veuillent en étudier les ressources , pour redevenir ce qu'elles étoient sous lé*s plumes immortelles d^e lia Fontaine , de Despréaux et de Racine : j'ajoute même que c'est à présent , plus que jamais , qu'il faut travailler avec soin notre versification. Nous succédons à un siècle de génie , qui a épuisé les plus belles mines de la carrière. Il est vrai que tant d'ouvrages , en tout genre , nous facilitent l'ait d'écrite ; mais c'est cette facilité qui est pernicieuse. Rien de plus commun , aujourd'hui , que des vers tournés avec une élégance aisée , et faits , pour ainsi dire , de mémoire. Mais , rien n'est plus rare que des vers de génie, où l'on trouve des tours neufs et heureux , un naturel exquis , et de nouvelles combinaisons d'harmonie.
EXTRAIT
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