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Vie de Clément Marot.
il conte l'apologue du lion et du rat, pour le prier de lui venir en aide. Cette épître est une petite merveille de goût, de finesse et d'esprit. La Fontaine, qui pourtant excellait dans le genre, a si bien compris qu'il n'y avait plus rien à faire après Marot, que deux vers lui ont suffi pour expédier l'épisode du rat dans la fable qu'il a tirée de l'épître. De cet apologue, nous ne retiendrons que les vers où le poète fait allusion au motif qui l'a conduit en prison, c'est
Que le rat ne fçauoit Sortir d'vn lieu pour autant qu'il auoit Mengé le lard & la chair toute crue.
(Épistre à son amy Lyon.)
Il termine en suppliant son ami de faire pour lui ce que le grand lion a fait pour le rat.
pape parce qu'il y demandoit exceflive fomme d'argent pour l'inveftiture de fes terres... Et ce eftoit la caufe pourquoy Lyon Jamet eftoit venu en cefte ville. »
Ainsi Lyon Jamet fut à un moment ambassadeur du duc de Ferrare auprès du pape.
En 1543, Lyon Jamet est encore à Ferrare. Il écrit à Marot, pour luy reprocher son silence, une épître en vers à rimes renforcées :
Mais voirement, amy Clément, Tout clairement dis-moy comment Tant & pourquoy tu te tiens quoy D'écrire à moy qui fuis à toy?
T'ai-je laiffé par le paffé ?
T'ai-je offencé ou courroucé ?
Quand Marot meurt, l'an d'après, à Turin, c'est Lyon Jamet qui compose l'épitaphe en vers gravée sur le tombeau du poète dans l'église Saint-Jean.
En i554, Lyon Jamet, toujours secrétaire de la duchesse, est chargé par elle de messages pour Calvin (voir J. Bonnet, Lettres de Calvin, t. I, p. 428).
Nous savons encore que Lyon
Jamet était ami d'Etienne Dolet qui lui dédia son édition de Marot imprimée à Lyon en 1542.
Les biographes ajoutent que Jamet revint en France avec la duchesse Renée et qu'il mourut en Normandie, vers i56i.
Certaines poésies qui parurent sous la signature de Marot sont, par eux, attribuées à Lyon Jamet. Telle :
Robin mangeoit un quignon de pain bis. . . Et encore :
Frère Lubin revenoit de la quelle...
Selon Dreux du Radier, il serait encore l'auteur d'une Ballade sur la sainte Vierge et d'une imitation d'Ausone.
Tout cela n'est pas bien prouvé. Et le plus clair des mérites de Lyon Jamet est d'avoir été l'ami de Marot et de l'avoir tiré des griffes de la Sorbonne. Marot le dit et Mellin de Saint-Gelais fait quelque part une allusion fort transparente à cette entremise.
Vie de Clément Marot. io3
Tandis que Lyon Jamet, ainsi mis en demeure, entre en campagne pour délivrer Marot, nous allons suivre celui-ci dans cette prison où il fut témoin de tant de misères et d'infortunes, et dont il nous a laissé une peinture émue et vivante qui restera parmi les chefs-d'œuvre de notre poésie.
Les six sergents du guet, qui avaient été chargés d'arrêter Marot, l'avaient conduit au guichet du Châtelet; ce guichet terrible dont parle Rabelais dans sa description du pays des chats-fourrez et qu'il compare à la porte des Enfers, « parce que, dit-il facétieusement, on y entroit comme en Auerne, à en fortir eftoit la difficulté » (i); ce guichet qui est le même encore aujourd'hui à la Conciergerie du Palais.
A la porte (explique Marot) se trouve une espèce de Cerbère qui, s'il n'a pas trois têtes,
A tout le moins vne qui en vaut trois.
(Enfer.)
L'aspect de cette porte ne dit rien de bon, c'est
vn huis gros & maflif
Duquel l'entrée eft fi eftroide & bafle Que pour entrer fallut que me courbafle.
Ce n'est là encore que le vestibule de l'Enfer, le royaume de dame Chicane. Marot aperçoit de loin les juges et les avocats qui se disputent les biens des plaideurs. Ce coup d'oeil rapide lui suffira pour tracer le tableau le plus navrant de ces procès qui entretiennent chez les hommes l'esprit de haine et de discorde.
Mais son gardien le conduit devant un autre huis « barré de puissant fer » qui se referme sur lui; puis, par un escalier tortueux et obscur dont les marches sont usées par le pas de ceux qui l'ont gravi et qu'on laisse comme à plaisir dans son état de dégradation et de malpropreté, notre poète est mené devant le juge appelé à prononcer sur son sort. C'est le lieutenant criminel, que Marot désigne sous le sobriquet de Rhadamante, et dont il brosse un portrait peu séduisant. Le poète lui prête des yeux menaçants,
(i) Rabelais, Pantagruel, V, xi.
104 Vi^ d^ Clément Marot.
une mine rébarbative, une habileté cauteleuse dans les interrogatoires qu'il fait subir à ceux que leur mauvaise fortune a placés devant lui. Il les enveloppe de ses questions, il les fascine par ses ruses ; et, à mesure qu'il les juge, un huissier frappe sur une porte avec un lourd marteau et appelle l'accusé suivant. Ce marteau retentit comme un glas funèbre que se renvoient les échos lugubres des voûtes.
Mais Marot n'a pas assisté seulement à l'interrogatoire de ces malheureux, il a vu aussi soumettre quelques-unes de ces victimes à la question, pour leur arracher par la douleur un aveu que la menace ne pouvait obtenir :
Au fond d'Enfer on luy fait allonger Veines & nerfs & par tourment refforce A efprouver f'elle dira par force Ce que doulceur n'a fceu d'elle tirer.
A la vue de ces cruautés, Marot s'oublie lui-même pour ne plus songer qu'aux souffrances, dont il est témoin, et, dans un élan d'indignation contre les bourreaux, il s'écrie :
Or, chers amys, l'en ay veu martyrer Tant que pitié m'en medoit en efmoy.
Cependant, le tour de Marot arrive et il comparaît devant le terrible Rhadamante (i). Ses fonctions avaient fait de ce juge la terreur de tous les accusés; mais il semble que l'intervention des amis de Marot ait déjà produit quelque effet, car le juge se borne à lui demander,
(i) Quel est ce lieutenant au « Juge d'Enfer », contre lequel
Châtelet? Dans les notes qui ac- notre poète devait diriger, quel-
corapagnent l'Enfer (voyez t. II, ques mois plus tard, son épi-
p. 173), nous disons, sur la foi gramme Du lieutenant criminel
d'un vers de Sagon, qu'il s'a- et de Samblançay :
git du bailli Jean Morin. Mais Lorsque Maillart, iuge d'Enfer, menoit
un scrupule nous est venu de- AMonfaulconSamblançayrâme rendre...
puis. Sagon doit s'être trompé. Cependant Henri Estienne, dans
Jean Morin, en effet, était lieu- son Apologie pour Hérodote (I,
tenant civil, et non lieutenant 6), dit que Jean Morin « meritoit
criminel, au moment où fut en deux sortes d'estre nommé
arrêté Clément Marot. Le lieu- criminel ». Entre Maillart et
tenant criminel était ce Maillart, Morin, le lecteur choisira.
Vie de Clément Marot. io5
« d'un accent impératif et grave », sa naissance, son nom et son état. Alors le poète, après avoir satisfait à ces questions, se recommande du roi, de Marguerite d'Angouléme et de Louise de Savoie. Si ses deux protectrices étaient là, il n'aurait rien à craindre, elles lui viendraient en aide et le sortiraient de prison; mais toutes deux sont parties
Pour retirer noftre Roy hors d'Efpagne (i).
Là se borna l'interrogatoire de Marot et le farouche Rhadamante ordonna qu'on le reconduisit « au bas collège des malheureux ». Il dut prendre patience et attendre le résultat des démarches de son ami Jamet, car il nous apprend lui-même qu'il resta encore avec ses compagnons d'inforrune dans les cachots
Où auec eulx fit vn temps demourance.
Pendant que Marot pouvait se livrer à de douloureuses réflexions sur le sort qui l'attendait, tandis qu'il contemplait les misères des autres, Lyon Jamet agissait, et il est visible qu'il ne rencontra point des dispositions trop hostiles chez ceux qui tenaient en leurs mains le sort de son ami.
Marot avait été arrêté vers la fin de février. Sa protectrice ordinaire était en ce moment trop loin pour le secourir. Mais Lyon Jamet manœuvra si bien que Marot se trouva en sûreté et put anendre sans inquiétude le retour du roi et de la princesse sa sœur. Le Poitevin, en effet, imagina fort adroitement d'aller chercher le remède du côté même d'où était pani le coup. Un docteur en théo-
(i) Marguerite donnait alors elle était repartie au commen-
tous ses soins aux négociations cément de février pour aller au-
qui avaient pour but d'abréger devant du roi sur la frontière de
cette captivité que Charles-Quint France; la paix avait été défini-
prenait à tâche de prolonger pour tivement conclue le 19 février et
les besoins de sa politique. Elle le roi ne rentra en France que
était partie une première fois en le 21 mars à cause des diflScul-
Espagne le 27 août i523, puis tés que suscitèrent les Espagnols
elle en était revenue à la fin de au sujet de l'échange de ses
décembre. Les négociations ayant deux fils contre sa personne, repris une tournure favorable,
io6 Vie de Clément Marot.
logie, cédant à des suggestions féminines, avait fait le mal; Jamet alla demander à un évêque de le réparer. Il s'adressa à Louis Guillard, évêque de Chartres, et tout à fait l'homme de la situation (i).
Guillard était au courant de la faveur particulière dont Marot jouissait auprès de la duchesse Marguerite et même auprès du roi. Venir en aide au poète, c'était se mettre bien avec la sœur du maître et par conséquent avec le maître lui-même. Marot avait été livré pour crime d'hérésie au bras séculier. Mais l'Eglise, ainsi que nous l'avons dit plus haut, était seule en mesure d'apprécier les culpabilités de ce genre. C'était à elle d'en connaître, et elle était toujours en droit de réclamer l'individu sur lequel pesait une telle présomption pour examiner son cas, sauf à le livrer ensuite à la justice des hommes.
Voici donc ce qui fut convenu entre Jamet et l'évêque de Chartres. Ce dernier, sous prétexte qu'il aurait découvert contre Clément Marot les charges les plus graves sous le rapport des opinions religieuses, le réclamerait pour le juger et l'arracherait ainsi aux mains de ceux quT s'étaient fait les instruments de sa belle persécutrice. Par ce procédé, on réussissait tout d'abord à le mettre en sûreté et, une fois à Chartres, on lui trouverait une prison moins étroite et plus douce que les geôles du Châtelet de Paris. Ce qui fut dit fut fait. Et, le i3 mars iSaS (n. st. i526), l'évêque, sous la forme la plus solennelle, informait les appariteurs et officiers du tribunal ecclé-
(i) Louis Guillard avait fait ment sur le personnage, nous
son entrée à Chartres le 2 juil- citerons seulement le commen-
let i525; il n'y avait pas encore cément d'une pièce intitulée :
un an qu'il était installé sur son Epitafe de M^ Loys Guillard,
siège épiscopal. Il occupait au- euesque de Chartres, de Chaa-
paravant l'évêché de Tournon Ions sur Saône, de Sentis & il-
qui relevait des seigneurs de la lustre macquereau de Paris :
Marck et de Bouillon. t^ ,r u 1 . u r . 1 j-
. , Deffoubz ce vil tombeau font les os d un
Par la suite, u devmt le perse- [caffard
tuteur acharné des protestants D'vn ignorant prélat, euefque papiftique,
qui se vengèrent de lui en COm- Q"» «ftan' fauffaire, macquereau impu-
posant sur sa mémoire des vers Contrefefoit toufiours le deuot papelaTd'
satiriques où ils nous livrent les Veux-tu fauoir fon nom, c'eft l'euefque
secrets de sa vie privée, peu [Guillard.
édifiante. A titre de renseigne-
Vie de Clément Marot. 107
siastique de Chartres qu'il y avait lieu d'instruire le procès de Marot sur lequel pesaient charges d'hérésie et qu'au besoin il y avait lieu de réclamer le secours du bras séculier pour assurer l'exécution des décisions de l'Église. Du reste, il ne perdait point de temps pour requérir cette assistance, car le même jour il lançait une ordonnance qui ressemble fort à un mandat d'amener, par laquelle il sommait les gens de justice du roi de lui prêter mainforte afin d'appréhender au corps le nommé Clément Marot, « dans la crainte qu'il ne s'absente sans avoir fait pénitence », au grand préjudice du salut de son âme. Cette crainte de voir Marot « s'absenter » alors qu'il est sous les verrous du Châtelet est une invention admirable; il n'est que les intérêts de la foi pour inspirer des tours aussi ingénieux.
Mais les deux pièces sont trop curieuses dans leur rédaction et trop importantes en l'espèce pour ne pas être citées en entier. Voici d'abord l'ordre donné par l'évêque aux officiers de son tribunal de procéder et d'instruire contre le grand criminel qui s'appelle Marot :
Ludovicus Dei et sanctse sedis apostolicae gratia Carnotensis episcopus, dilectis et fidelibus curiae nostrae apparitoribus, omnibusque aliis curiae nostrae officiariis, salutem in Domino. Visis per nos informationibus et chargiis authoritate nostra ad instantiam promotoris curiae nostrae factis de et super nonnullis excessibus delictis et criminibus, etiam haeresis, per Clementem Marot commissis et perpetratis , audita etiam requesta et conclusionibus dicti promotoris, dicimus et ordinamus praedictum Clementem Marot fore et esse carceribus nostris mancipandum, ut per nos contra eum procedatur iuxta et secundum casuum exigentiam, prout iviris erit et rationis. Quapropter vobis et vestris cuilibet harum série damus in mandatis, quatenus praesentem nostram ordinationem quantum in vobis est et potestis, executioni débitas demandetis, invocato etiam et requisito, si opus sit, potestatis bracchii saecularis ad praemissorum realem executionem et debitum iustitiae complementum, auxilio. Datum Carnoti, sub sigillo nostro, anno domini i525 die xni martii.
Par cette prière, l'évêque ordonne que son promoteur et ses assistants fassent le procès à Marot, C'est une sorte
io8 Vie de Clément Marot.
de mainmise sur l'inculpé. Guillard établit son droit spirituel de procéder contre un individu soupçonné d'hérésie. Son droit ainsi établi par ses propres déclarations, il rend une autre ordonnance par laquelle il enjoint aux gens du roi de lui prêter main-forte pour appréhender au corps le criminel :
Ludovicus Del et sanctae sedis apostolicae gratia Carnotensis episcopus, honorabilibus viris dominis baillivis, et praepositis Parisiensi, Turonensi et Blesensi, et omnibus aliis iudicibus ad quos nostrae praesentes literae pervenerint, salutem in domino. Cum instante promotore curiae nostrae informationes et inquisitiones factae fuerint contra Glementem Marot, visisque informationibus in eumdem Marot, variis delictis et offensis, etiam criminibus haeresis chargiatum et culpabilem invenerimus, quare eum carceribus nostris mancipandum, et literas nostras, ut capiatur, contra praedictum Marot decrevimus; et quia dubitamus ne praedictus Marot se absentet sine correctione et punitione, in animae suae grande periculum, hinc est quod nos praemissis attentis, vos in iuris subsidium requirimus, quatenus dictum Marot per aliquem seu aliquos ex servientibus vestris, si ipsum reperire poteritis, capi et incarcerari faciatis et mandetis, et eum sic captum per aliquem seu aliquos dedictis servientibus vestris, remittatis seu remitti faciatis atque in hiis et dependentiis subsidium et auxilium impendatis pro super dictis criminibus et delictis per vos diligenter dictum Marot puniendo, corrigendo et examinando, iustitia mediante. Datum Carnoti, sub sigillo nostro, anno Domini i525 die i3 mensis Martii. Sign. Billon (i).
Un ton aussi ferme et résolu ne pouvait laisser aucun doute, même aux plus incrédules, sur l'attachement inébranlable de l'évêque aux bons principes, ni permettre aucune hésitation à ceux qui devaient se soumettre à ses ordres. Ainsi le stratagème concerté entre Lyon Jamet et son compère de Chartres réussit à merveille. L'évêque même ne rencontra-t-il pas une sorte de connivence tacite de la part de ceux qui avaient prêté les mains aux poursuites dirigées contre Marot? Ces derniers comprenaient peut-être un peu tard qu'ils étaient allés bien loin, qu'il
(i) Gallia christiana, t. VIII, sis, p. 408 et 409. Instrumenta ecclesiae carnoten-
Vie de Clément Marot. 109
pourrait leur en cuire d'avoir inquiété le secrétaire de la duchesse d'Alençon, homme fort avant dans la faveur du roi. Mettant en balance le crédit de la dame qui avait fait appréhender Marot et les influences dont Marot pouvait disposer, ils jugèrent qu'ils étaient engagés dans une mauvaise passe et que le mieux était d'en sortir au plus vite. Aussi, loin d'élever la moindre objection contre les prétentions de l'évéque de Chartres, ils s'inclinèrent devant la juridiction ecclésiastique et remirent le prisonnier (i).
Enfin, notre poète franchit ce terrible guichet, « dont sortir est toujours la difficulté », et il fut transféré à Chartres. Là il éprouva un immense soulagement; il se sentit sauvé. Aussi ne peut-il contenir sa joie qui éclate à chaque vers et à chaque mot, lorsqu'il compare le gouffre d'où ses amis l'ont arraché au séjour qui lui est maintenant assigné sous prétexte de prison :
Les pairetemps & confolations
Que ie reçois par vifitations
En la prifon claire & nette de Chartres
Me font recors des tenebreufes Chartres,
Du grand chagrin & recueil ord & laid
Que ie trouuay dedans le Chaftelet.
(Enfer.)
Mais il n'a conservé le souvenir du mal qui est passé que pour mieux faire la comparaison avec sa félicité présente et se livrer sans réserve à la joie qu'il éprouve.
En tête de V Enfer., les diverses éditions des œuvres de Marot portent que ces vers furent composés en la prison de l'Aigle de Chartres et envoyés à ses amis. Or, Marot a commis, peut-être à dessein, une erreur que nous tenons
(l) L'œuvre de Jamet était pour Quand voftre main hors du per me ra-
ainsi dire terminée ; il avait sauvé [meine.
son ami des griffes des gens de (Rondeau à ses amrs après
justice, et il l'avait mis en lieu " délivrance.)
sûr. Marot ne fut pas chiche de Et c'est à Jamet qu'il adressera
remerciements; quelque temps de préférence ses coq-à-l'âne, le
après, il les exprimera publi- prenant pour compère dans ce
quement : genre de bouffonnerie qu'il met-
Au fort amys c'elt à vous bien ioué, tra à la mode.
1 10 Vie de Clément Marot.
à rectifier. Les prisons ordinaires de l'évêque de Chartres étaient appelées Loens, et, d'après sa propre déclaration, ce n'est point là que Marot fut incarcéré. Dans la ville de Chartres, il n'y avait point de prison portant le nom de l'Aigle, mais ce nom était celui d'une hôtellerie qu'on assigna sans doute comme résidence à notre poète. Cette hôtellerie était située non loin de la prison de Loens, en face du cloître, sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui le grand séminaire. Marot était donc en quelque sorte entouré des bâtiments qui appartenaient à l'évêque, lequel avait jugé suffisant, au lieu de le mettre dans ses prisons, de le loger en face.
Examinons un point obscur de ce petit drame. On a fait toutes sortes de conjectures plus ou moins bizarres sur la femme qui avait été cause de la mésaventure de Marot et que celui-ci nomme tantôt Ysabeau, tantôt Luna. Les uns ont prétendu reconnaître sous un nom supposé, mais allégorique, la célèbre Diane de Poitiers, qui aurait débuté par l'amour d'un poète pour s'élever ensuite à l'amour d'un roi. D'autres ont voulu voir dans Ysabeau une incarnation de l'Eglise catholique, et dans le récit de cette aventure une fiction du poète pour raconter les tracasseries des papistes contre un adepte de la foi nouvelle ; il y a là évidemment un bel effort d'imagination. Mais ceux qui se sont ainsi mis en frais d'ingéniosité pourraient bien s'être trompés des deux côtés.
Marot a été victime de représailles féminines, c'est incontestable. Mais il n'a point voulu dire le nom de cette dame et ses contemporains ont été aussi discrets que lui. Dolet, dans l'édition de V Enfer qu'il publia en 1542, insère cette note marginale en regard du nom de Luna : « Marot prend Luna pour une femme inconstante et pleine de malice qui fut cause de son emprisonnement. » Mais il n'en dit pas davantage.
Ceux qui veulent voir dans ce nom de Luna une allusion à la Sorbonne oublient que Marot appelle ailleurs la même personne Ysabeau. Or, Ysabeau n'a rien de commun avec la Sorbonne. Ysabeau n'était point une fiction, mais bien une femme, en chair et en os. Nous en
Vie de Clément Marot. 1 1 1
trouvons la preuve partout, depuis les incidents de ce roman d'amour qui se déroule dans les Élégies jusqu'aux expressions dont Marot se sert pour faire honte à sa dame des dérèglements de sa conduite :
Il luy faudroit, au train que mené tache,
Des ferviteurs à iournée & à tache.
En trop de liens veut fon cueur attacher.
(De l'inconstance d'Ysabeau.)
On ne peut pas non plus appliquer à la Sorbonne ces deux vers du rondeau que Marot composa à l'occasion de sa délivrance :
Car auffitoft que fuz defaduoué
De celle là qui me fut tant humaine...
(Rondeau à ses amys après sa délivrance.)
Qu'on relise les Élégies^ les Ballades^ qu'on étudie de près VEnfer, on voit partout qu'il s'agit d'une femme et d'une vengeance d'amour. Il faut donc laisser de côté cette invention de la Sorbonne, n'en déplaise à ceux qui ont échafaudé là-dessus tout un système (i).
a Mais alors, s'il s'agit d'une femme, vous diront certains, cette femme, c'est évidemment Diane de Poitiers. » Nous admirons ces gens si bien renseignés, à trois siècles de distance, sur un point aussi délicat; mais il nous est impossible de partager leur assurance affirmative. On allègue qu'un amour avec une grande dame doit se voiler de mystère; que, pour ce motif, Marot l'a dissimulé sous un nom supposé. D'abord, on oublie que le poète n'avait pas tant besoin de dissimulation, car ce n'était point le public qu'il mettait dans la confidence de ses rancunes amoureuses, mais seulement quelques amis, dans le sein desquels il épanchait ses colères d'amant trompé. Ces pièces, qu'on ne l'oublie point, ne furent pas publiées au moment de leur composition. Le rondeau sur l'inconstance d'Ysabeau, qui fut l'origine de toutes les infortunes de Marot, fut écrit en 1 526, mais il ne fut imprimé qu'en 1 538.
(i) Voyez Dreux du Radier, t. IV, p. 481, et Récréations his- Mémoires des Reines de France, toriques, t. II, p. 167.
112 Vie de Clément Marot.
De même pour la ballade qu'il composa en prison sur la même Ysabeau. U Enfer parut d'abord à Anvers, en iSSy, et ne fut publié en France qu'en i538.
Il est vrai que, dans VEnfer, Marot ne désigne plus son infidèle sous le nom d'Ysabeau, mais sous le sobriquet de Luna. On en a conclu que, s'il nous la présente, en cette circonstance, sous un nom supposé, rien n'empêche de croire que, pour dérouter les curieux, il n'ait une première fois usé du même stratagème et se soit servi du nom d'Ysabeau à la place du nom véritable.
Mais si Marot avait voulu désigner Diane de Poitiers sous un nom supposé (Ysabeau ou Luna, peu importe), il se fût bien gardé de jamais prononcer le vrai. Or, nous trouvons dans les Epigrammes cinq pièces ouvertement dédiées à la grande sénéchale, cinq pièces tout au moins où une Diane est nommément désignée; ce sont celles qui commencent respectivement par ces vers :
yf Le cler Phebvs donne la vie & l'âme... ^'^ Hommes experts vous dites par fcience... \,'\/ Eftre Phebvs bien fouuent ie defire... \rjk\ L'Enfant d'amour n'a plus fon arc eftrange... , V'.! Bouche de coral précieux...
Et si Diane est Luna, comme Luna est Ysabeau, c'est donc que Diane était louche. Car autrement l'épigramme D'Ysabeau à Estienne Clavier deviendrait incompréhensible, où Marot parle à son ami de la loucherie de sa maîtresse :
le fçai que tu fcez qu'elle eft louche, Mais ie veux te dire comment :
Elle l'eft fi horriblement... (etc.)
Diane de Poitiers, que nous sachions, n'était point affligée de strabisme. On nous la représente, au contraire, avec un regard très beau.
Nous devons convenir certes que Luna s'adapterait assez bien à Diane de Poitiers qui avait adopté le croissant pour emblème. Et ceux qui soutiennent cette opinion ont pour eux un concours de certaines circonstances, une ren-
Vie de Clément Marot. ii3
contre de certains faits qui donnent à leurs arguments l'apparence de la vraisemblance.
Malheureusement, ce nom de Luna, notre poète a pris soin lui-même de nous l'expliquer dans son premier Coqà-l'asne :
Par la mort bieu, voylà Clément, Prenez le, il a mengé le lard.
Il fait bon eftre papelard.
Et ne courroucer poind les fées.
Toutes chofes qui font coiffées Ont moult de lunes en la telle.
(L'Epistre de coq-à-Vasne à Lyon lamet de Sansay en Poictou.)
On voit que le mot de lune est employé par le poète comme un terme générique pour désigner la femme et ses caprices, mais non point pour déterminer telle ou telle personne (i). Diane de Poitiers moins que toute autre, puisqu'à cette époque la grande sénéchale était en Normandie avec son mari, tandis que Marot était à Paris. Comment auraient-ils pu être en relations?
Revenons à Marot prisonnier de l'évêque de Chartres. Cet emprisonnement, qui consistait à avoir pour gîte une bonne hôtellerie, dura du i3 mars au i" mai suivant. Le poète occupait ses loisirs à des travaux littéraires. Ce fut pendant ce temps qu'il composa son Enfer pour raconter à ses amis les impressions qu'il avait remportées de son passage à travers le Châtelet. Ce fut là aussi qu'il dut mettre la dernière main à son édition du Roman de la Rose, à laquelle vraisemblablement il travaillait depuis longtemps. Le privilège accordé à la requête de Galiot du Pré, « marchant libraire juré en l'Université de Paris », est du jeudi 19 avril i526; il fut délivré par Gabriel, baron et seigneur d'Aleigre, pour une durée de trois ans.
(i) Rabelais dit quelque part : Qu'est-ce donc que ces lunes
« Le naturel des femmes nous de la mie de Saint-Gelais, sinon
est figuré par la lune. » Et Mel- les caprices auxquels les femmes
lin de Saint-Gelais, dans un sens sont sujettes, caprices compa-
analogue, écrit : râbles aux aspects changeants
Il neft point tant de barques à Venife ^^ ^^ 1^°^ ? Et n'est-ce point de
Que m'amie a de lunes dans la tefte... là que vient l'adjectif lunatique?
114 Vie de Clément Marot.
Nous aimons à nous figurer Marot revoyant peut-être la dernière feuille du roman de Jean de Meung et Guillaume de Lorris dans une des chambres de l'auberge de l'Aigle, recevant enfin le volume entièrement terminé et le montrant aux amis qu'il s'était faits dans cette ville. Certainement il fut question à Chartres de l'édition préparée par Clément Marot, car, longtemps après, quand le libraire Galiot du Pré obtiendra son second privilège, en 1629, il adressera directement un exemplaire de cette nouvelle édition à un habitant de Chartres dont la demande sans doute était arrivée trop tard pour la première (i). Peut-être cet Huet était-il du nombre de ceux qui étaient venus visiter Marot dans sa retraite et s'étaient entretenus avec lui du livre à la mode.
A cette époque, François I^"" recouvrait sa liberté. Nous n'entrerons pas dans les détails de ces longues négociations, pendant lesquelles Louise de Savoie prodigua toutes les ressources de son habileté et Marguerite d'Angouléme tous les trésors de sa tendrçsse.
Nous ne voulons rappeler qu'un des épisodes de la longue captivité de François I", parce que l'un des personnages dont Marot nous parle dans ses vers fut appelé à y jouer son rôle. Le roi de France, voyant l'inutilité des négociations entamées pour l'arracher aux mains de l'Empereur, forma un jour tout un plan d'évasion. Un ancien capitaine qui avait été au service du roi, Emilio Cavriana, avait préparé les moyens d'exécution. Par ses soins, des relais avaient été placés de distance en distance pour favoriser la fuite. Un esclave nègre qui était chargé d'entretenir le feu dans la chambre du roi et qui, à cause de ses modestes fonctions, n'inspirait aucun soupçon aux soldats préposés à la garde du royal prisonnier, avait été facilement gagné. Il était convenu que le roi se noircirait les
(i) Voici la note manuscrite MV" XXIX, après Pasques. Huet. que nous avons relevée sur — A luy envoyé de Paris par l'exemplaire de la Bibliothèque Galyot du Pré audict Chartres. » nationale (édition de i52g) : « A Sur l'exemplaire de la biblio- Gilles Huet, contrerolleur des thèque de l'Arsenal on trouve deniers communs de Dreux, s' de cette autre mention : « Ce livre Baglainval, demourant à Char- m'a été donné par Clément Maires, du lundy xxix' de mars rot. I. Oudet. »
Vie de Clément Marot. ii5
mains et le visage et qu'il s'évaderait en prenant les vêtements du nègre, tandis que celui-ci se coucherait dans le lit royal. Tout était préparé pour exécuter ce proje;. Le roi devait profiter pour se sauver de l'obscurité de la nuit et les relais préparés devaient le conduire jusqu'à la frontière de son royaume. Le complot échoua par la trahison du valet de chambre de François l"^ Clément le Champion, qui, ayant reçu un soufflet de la Rochep?)t, frère du maréchal de Montmorency, alla tout révéler à Charles- Quint. Ce domestique nègre était Ortis le More, qui suivit le roi lorsque celui-ci retourna en France et qui amusa la cour par ses gambades bizarres. Marot composera un jour son épitaphe.
Lorsque les négociateurs, après de longs pourparlers, plusieurs fois rompus, eurent enfin arrêté les clauses du traité qui devait mettre un terme à la captivité du roi, on procéda aux fiançailles de François I" et d'Éléonore d'Autriche. C'était comme la consécration des engagements pris de part et d'autre. Nous rappelons ce fait parce que Marot célébrera bientôt dans ses vers l'arrivée d'Éléonore d'Autriche ramenant en France les deux fils du roi qui étaient venus, comme otages, remplacer leur père.
Au moment où François I" rentrait dans son royaume, le poète ne put, comme il fit plus tard pour la nouvelle reine, faire chanter à sa Muse le retour du monarque. Marot, encore que sa prison fût douce, était toujours prisonnier de l'évêque de Chartres. Mais le roi fut bientôt informé des tracasseries dont le poète avait été l'objet et il donna l'ordre de l'élargir. On peut sans se tromper voir encore ici l'intervention de Marguerite. Marot fut remis en liberté le i^"" mai i526; il nous l'apprend lui-même dans un rondeau qu'il composa tout exprès pour annoncer la bonne nouvelle à ses amis. Comme ce rondeau forme pour ainsi dire le dénouement de l'aventure, il nous paraît intéressant à reproduire ici :
A ses amys après sa délivrance^ le premier iour de may.
En liberté maintenant me pourmaine, Mais en prifon pourtant ie fuz cloué.
ii6 Vie de Clément Marot.
Voylà comment Fortune me demaine.
C'eft bien & mal. Dieu soit de tout loué.
Les enuieux ont dit que de Noué N'en sortirois : que la mort les emmaine. Maulgré leurs dens le neu eft defnoué, En liberté maintenant me pourmaine.
Pourtant fi i'ay fafché la court romaine, Entre mefchants ne fuz oncq alloué :
De bien famez i'ay hanté le dommaine Mais en prifon pourtant ie fuz cloué.
Car auffitoft que fuz defaduoué De celle là qui tant me fut humaine Bien toft après à Sainél Pris fuz voué. Voilà comment Fortune me demaine.
l'euz à Paris prifon fort inhumaine, A Chartres fuz doulcement encloué.
Maintenant vay où mon plaifir me meine. C'eft bien & mal. Dieu soit de tout loué.
Au fort, amys, c'eft à vous bien ioué, Quand voftre main hors du per me ramaine. Efcrit & faiét d'vn cueur bien enioué, Le premier iour de la verte semaine, En liberté.
Ce fut vers ce temps-là que Marot, croyons-nous, commença à s'occuper de traduire le premier livre de la Métamorphose d'Ovide. Il composa cette traduction par fragments et s'y reprit à plusieurs fois. Mais il dit, dans sa préface en prose, « qu'il plut au roy d'en ouyr quelcque commencement en son château d'Amboise ». Or, pendant cette année i526, François I^^ fit un séjour prolongé dans cette résidence. Après avoir lu au roi ses premiers essais, il est vraisemblable que Marot consacra à son travail la plus grande partie de ses heures.